Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Constantine, ou l’invention du désert culturel
Par Boubakeur Hamidechi


Cette cité-là est d’abord victime des poncifs et de ceux qui les exhibent comme des talismans. Chaque fois qu’ils ont prétendu qu’elle était une bonne destination culturelle, ils ont égaré le voyageur qui s’y rendait. A sa désolante surprise, celui-ci faisait la découverte d’un ghetto, lui qui espérait pérégriner dans une Andalousie-sur-Rhumel. Il est vrai que les pires désenchantements frappent en premier les «yeux lavés», car pour ceux qui ont depuis longtemps posé leurs bagages dans cet endroit, ou bien ceux qui ne l’ont jamais quitté, les qualificatifs pompeux n’ont plus de sens.
Il en va ainsi des lieux communs à toute rhétorique, comme d’ailleurs des lieudits géographiques : les deux sont sources de malentendus parce que l’on s’est abstenu de tordre le cou aux premiers et de prendre ses distances avec les seconds. Myopie, paresse intellectuelle et subjectivité des racines font bon ménage pour idéaliser à l’excès un état des choses, là il ne reste qu’une caricature du passé. Or, c’est précisément de cette absence d’un regard objectif que Constantine souffre. En dégonflant les légendes et les mythes et en écorchant les formules magiques, l’on découvre qu’il n’y a derrière les clauses de style et les «statuts» qu’un désert culturel semblable à ceux des autres villes. Pour procéder comme Prévert et son «inventaire», il faut pouvoir additionner, ne serait-ce que le dérisoire et l’hétéroclite. Or, l’on serait à la peine devant un telle arithmétique, tant les zéros sont presque légion. Pas de cinémas ni de cinémathèque ; un théâtre somnolant ; un conservatoire de musique qui joue en sourdine ; deux centres culturels faisant plutôt office de «salles des pas perdus» ou bien d’exutoire pour meetings politiques ; aucune bibliothèque publique et seulement un libraire compétent qui ferraille comme un Don Quichotte pour promouvoir le livre. L’extrême indigence de cette ville est paradoxalement l’alibi qui justifie toutes les agitations autour d’un prétendu âge d’or qu’il faut ressusciter. Sauf que personne ne sait comment il faut s’y prendre. En vérité, Constantine est frappée de clochardisation culturelle parce qu’initialement l’on a insisté sur sa spécificité «hors normes», c'est-à-dire qu’on l’a perçue à travers un prisme du passé. Celui du «rayonnement» qui auto-génère une activité artistique et, partant, représente l’exemplarité. Le modèle pour les autres cités ! Or, en matière elle a pu l’être mais dans «l’art» de dilapider un patrimoine, dissiper des potentialités et pervertir des virtualités. Constantine a vécu donc sur une idée de l’âge d’or mais a réussi, grâce à une alchimie à rebours, à le transformer en plomb. Ainsi, durant des années, beaucoup a été dit et écrit sur la triste stagnation culturelle de cette ville. Et tout le monde s’accordait pour constater que la production, la diffusion et, d’une façon générale, l’animation sont devenues insignifiantes. Toutes les explications avancées convergeaient vers ce qui était convenu d’appeler la «régression globale de la société». Celle-ci étant devenue incapable de stimuler l’initiative créatrice et la valorisation des diversités artistiques, il s’en est suivi, nous explique-t-on, une désaffection des véritables opérateurs culturels avec pour mortelle conséquence un «huis clos» de l’animation. La situation est aujourd’hui critique. En dépit des prédispositions traditionnelles de la cité, aux ressources humaines appréciables, il est difficile de parier le moindre dinar sur une relance culturelle quand le peu d’infrastructures sont à l’abandon et que l’on n’envisage pas de doper par la subvention les rares îlots qui résistent. Ici, comme ailleurs sans doute, mais d’une façon plus exacerbée, les effets négatifs de l’ancienne approche de la promotion culturelle ont fait d’immenses dégâts. Celle-là, caractérisée par un populisme stérile, a fini de niveler par le bas la créativité, marginalisant par voie de conséquence la singularité, bridant les talents et standardisant les canons de l’art. Ainsi, le plus grand préjudice qu’ait eu à subir la ville au cours des décennies passées, outre l’idéologisation culturelle, fut la mainmise de la bureaucratie sur ce secteur. Des décideurs au savoir-faire approximatif devinrent les fondés de pouvoir des arts et des lettres. Dans cette lente désertification fleurirent au fil des saisons artistiques la médiocrité des planches avec ses talents douteux, les slogans qui se voulaient poésie et des tracts qui se croyaient prose littéraire. C’est cette sous-culture animée par des semi-lettrés qui prendra en charge — faut-il dire en otage ? — le public de jeunes si peu initié à l’esthétique des arts. Tant est si bien qu’à leur tour, aujourd’hui, ils reproduisent tous ces sous-produits auxquels ils furent abreuvés. Mais que faire dorénavant pour redonner une ultime chance à cette ville avant le naufrage définitif ? Quelques voix timides vous diront, sans certitude, qu’il faut réhabiliter tous les déclassés culturels qui survivent encore à la marge et leur donner les moyens de s’exprimer. Mais où sont-ils et à quoi ressemblent-ils ? Des zombies qui n’ont pas pour autant renoncé à leur passion, même si, par la force des choses, ils hésitent à décliner leur unique fonction : «artistes», murmurent- ils. C’est qu’ils ont le blason honteux, parce qu’ils savent depuis des lustres qu’il est plus valorisant d’être marchand de frites ou bien une «mule» des trabendistes, qu’amuseur sur scène ou barbouilleur de toiles. Comédiens ou peintres, interprètes de la musique savante ou taquins des mots, tous connaissent l’infini mépris dans lequel ils sont tenus. Se contentant de tous les cache-misère, ils entretiennent avec déraison des illusions en cendres. Espèrent-ils qu’un jour tout peut changer dans leur condition ? Sûrement pas, car il y a chez ces gens-là une lucidité de l’échec définitif qui confine à la sainteté. En dépit du bon sens commun, ils poursuivent des fantômes artistiques. Les uns continuent à hanter d’hypothétiques planches orphelines de public, les autres à accrocher des «croûtes» aux murs des hôtels bienveillants, en rêvant à des cimaises plus glorieuses. Un entêtement qui leur permet de ne pas désespérer. Terrible condition de la culture en province où même l’illusion des «festivals alibi» l’a quittée. Exit toutes les mythologies fondatrices d’un âge d’or derrière lequel elle court encore… Arrière-cour d’une nostalgie inopérante. Même la magie des vieux attributs ne peut grand-chose pour susciter de grands sursauts. Il ne reste qu’à veiller au chevet de cette «vieille dame» qu’est Constantine. Elle finira bien un jour par renouer avec le talent qui était naturellement le sien. A ce moment-là, alors, il faudra lui forger d’autres qualificatifs lesquels, à leur tour, deviendront des poncifs lorsque la magie aura cessé.
B. H.

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