Panorama : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Un amour de chenapan
Par Arezki Metref
arezkimetref@yahoo.fr


Qu'est-ce qui lui a pris, grand Dieu, à cette jeune Chinoise de faire parler la dynamite ? La jalousie est imprévisible. En instance de divorce avec un chenapan d'époux dont elle est follement entichée, elle n'accepte pas la séparation. Si elle doit le perdre, il sera perdu pour tout le monde. Parole ! Elle fait sauter le bâtiment où il habite. Ses huit voisins sont pulvérisés avant même que de comprendre le péril d'être les «collatéraux» dans un drame dont les ressorts sont intemporels.
Combien de divisions de victimes a fait la jalousie à travers les âges ? Sans doute, pas mal, pas mal ! Cette nouvelle, rapportée par la presse, est trop courte. Elle nous laisserait presque sur notre faim. Elle ne nous dit rien sur cette Médée aux yeux bridés et à la peau fine comme de la porcelaine qui ne tue pas les enfants qu'elle n'a pas, mais qui crie autrement la douleur d'être abandonnée par son Jason cherchant ailleurs la toison d'or. Ce cri d'amour blessé, de jalousie, de vengeance jaillit avec la force d'un explosif soufflant un immeuble. Trois phrases — 25 mots, au total — dans la «rivière» de brèves qui coule sur la colonne de droite d'une page du quotidien Libération. Loin des manchettes de «une », un cran plus bas dans la hiérarchie de la noblesse informative, c'est l'info futile, la puce glauque qu'on parcourt à la verticale, mais qu'on ne peut s'empêcher de lire. Le potentiel voyeuriste plus ou moins dompté qui sommeille en chacun de nous est tout entier contenu dans l'œil qui louche malgré nous sur l'hémoglobine. Le genre est tellement déprécié qu'on le surnomme, dans le jargon, les «chiens écrasés». Ces derniers sont au journaliste ce que la circulation est au flic : le comble de la dégradation ! Meurtres, vols, viols, accidents, toutes les dépravations de l'humanité au quotidien et les malheurs qui la frappent tous les jours sont relégués dans ce purgatoire d'où une information ne sort grandie que si elle est censée condenser un sens qui vole haut. L'histoire de cet homme est emblématique de l'état de violence qui devient de plus en plus la seule intercession possible entre les Algériens. Ce quadragénaire «gentil père de famille», «un monsieur plutôt sympathique» comme le décrit le chroniqueur judiciaire de La Dépêche de Kabylie, habitait Alger. Une nuit, Sadek — tel est son prénom — est incommodé par le bruit immodéré fait des jeunes tapant les dominos en bas de son immeuble. Il descend pour demander qu'on baisse le volume et c'est là que le ton monte. D'un coup de pied détendu par la colère, Sadek envoie valdinguer la table. Les jeunes, comme saisis de démence, se mettent à cogner sur lui à coups de bancs en bois. Il succombe à un enfoncement au niveau du crâne. Un homme qui cherchait la paix et qui meurt dans la plus cruelle violence ? Ça arrive tous les jours. Un fait divers. Conclusion du surgissement d'une passion humaine, la vengeance pour la jeune Chinoise, la colère pour les jeunes Algérois, ces deux faits divers sont, chacun, un raccourci violent du miroitement grouillant du monde ? Ils portent en puissance ce rien qui change tout lorsque jaillit l'étincelle des sentiments antagoniques se frottant les uns aux autres comme le silex la pierre. Les grandes tragédies, celles qui fondent les représentations esthétiques et même ontologiques de l'humanité sont souvent des faits divers qui ont eu l'heur de rencontrer de grands auteurs. Si Homère ne s'en était pas saisi, qui connaîtrait l'histoire de cette magicienne qui, par amour pour ce chenapan de Jason, pour qui elle prépare l'onguent de l'invincibilité, et qui la délaisse au profit de la jeune Glaucé ? La force de la parole homérienne est telle que Médée devient le symbole de la femme qui a trahi les siens pour l'amour d'un homme et qui, trahie à son tour, brandit le sceptre de la vengeance. Ovide, Sénèque, Euripide, Corneille, Lamartine, Duplessis, Léon Daudet, Jean Anouilh, tant d'auteurs, à des siècles d'intervalle les uns des autres, ont entretenu la permanence renouvelée du mythe au stade duquel a été élevée la fille du soleil. Et ce chenapan d'Oedipe, qui tue son père, le roi Laïos, et épouse sa mère Jocaste, ne serait-il pas demeuré l'humble protagoniste d'un simple fait divers si l'appétit de mythes fondateurs des hommes ne l'avait aspiré pour le propulser dans la mythologie grecque qui résume, d'une certaine façon, toutes les mythologies ? L'analyse que fait Freud du mythe d'Oedipe élèvera sa valeur dans la bourse symbolique. Le complexe d'Oedipe est désormais une clé pour comprendre ce sentiment souvent indicible qu'éprouve le garçon pour sa mère et, plus généralement, l'homme pour la femme et vice-versa. Tous des chenapans, les gamins ! Ces faits divers ont l'insigne élévation de s'être produits dans l'Antiquité. Il n'y avait pas de journaux — de médias — pour les parquer dans des colonnes carcérales. Alors, ils sont arrivés jusqu'à nous par la médiation de grands esprits. Ceux d'aujourd'hui font pâle figure devant ces mythes qui brillent au firmament de la connaissance. Pourtant, à l'origine, il y a souvent les mêmes sentiments humains, la même amplitude possible du sens. Est-ce un fait divers, par exemple, que le décès en détention préventive à la prison d'El-Harrach de Mohamed Al-Azhar Alloui, ancien directeur général de Khalifa Bank ? Détenu depuis 24 mois, il était gravement malade. Avec un peu plus d'humanité, il aurait pu être soigné et peut-être aurait-il été encore parmi nous. Avec un peu plus d'intelligence du cœur, il aurait pu s'éteindre au milieu des siens. Et l'embrasement, il y a quelques jours, de Zeralda, suite à l'assassinat d'un jeune ? Dans cette histoire, il y a tous les ingrédients d'un fait divers, c'est-à-dire d'une tragédie antique. Une relation d'amour entre un garçon et une fille et un chenapan de pandore, aussi frustré que la visière de sa casquette, qui s'amuse à attenter à l'intimité des amoureux dans des formes perçues comme des torsions de l'honneur ? On connaît la suite. Excédé, le jeune offensé va dire ses quatre vérités à l'offenseur en képi. Il ressort pour la morgue. La ville prend feu. En remontant les flammes, ce sont des pages et des pages de significations sur une infinité de choses qui s'ouvrent. L'assassinat en plein jour et en plein centre de Tizi-Ouzou, à un jet de matraque de policiers en faction, d'un autre jeune ? Là aussi, les ramifications sont telles que des émeutes s'en sont suivies. Montée inouïe de la délinquance, démission de la sécurité publique et, en creux, ce sauve-qui-peut intégral : face à la violence criminelle qui sévit, citoyens, débrouillez-vous ! C'est le sens induit par la logique de ce fait. Et voilà une autre information dont l'identité comme «fait divers» n'est pas déclinée d'évidence certes, mais qui risque d'en entraîner des faits divers. Coorganisé par une association de défense des droits des homosexuels, Coc Nederland, et par une ONG (Organisation non gouvernementale), Forum, artisan du «développement multiculturel», un match de foot opposera, mardi 21 mars, une équipe d'homosexuels à une équipe de musulmans. Recherche du «respect mutuel» et de «compréhension», disent les organisateurs. Financée à hauteur de 350 000 euros par le ministère de la Justice néerlandais, une campagne sera consacrée à «l'acceptation » des homosexuels chez les «jeunes issus de l'immigration». On ne nous précise pas si les deux équipes sont de la même division, footballistiquement parlant. On ne nous dit pas non plus si des consignes de vote ont été données aux supporters qui pourraient se reconnaître dans chacune des deux équipes. La rencontre entre un écrivain et un fait divers est une chance pour les deux. Thierry Joncquet, un auteur de polars français, commence sa journée les journaux étalés sur une table et les ciseaux à la main. Il découpe les faits-divers. Certains deviendront des romans, voire des œuvres. C'est un fait divers de l'époque qui a inspiré à Dostoïevski Crimes et Châtiments. Sensible aux faits divers, Albert Camus — qui en traita pour Alger Républicain —, développa une philosophie à partir d'une obsession née des conséquences de l'un d'entre eux. Un homme, coupable d'un meurtre, est guillotiné sur la place publique à Alger à la fin du XIXe siècle. Camus construit, à partir de là, cette «tendre indifférence au monde» contenue dans la dernière phrase de l'Etranger : «Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine». Il est l'auteur d'une étude sur la peine capitale. Un autre fait divers allait le marquer. Il est publié par L'Echo d'Algerdu 6 janvier 1935. A Bela Trevska, en Yougoslavie, une hôtelière aidée de sa fille tue pour le voler un voyageur, qui est son fils. En réalisant leur erreur, les deux chenapans se tuent, la mère en se pendant et la fille en se jetant dans un puits. Par deux fois, Camus s'y réfère. Dans l'Etranger, Meursault trouve sous la paillasse de sa cellule un vieux morceau de journal qui relate «un fait divers dont le début manquait » : c'est l'histoire d'un homme parti d'un village tchèque et qui revient vingt-cinq ans après dans l'auberge tenue par sa mère et sa sœur. Elles le tuent. Elles se tuent. Dans le Malentendu, dont la première a été donnée le 24 juin 1944 au théâtre des Maturins avec Maria Casarès dans le rôle de la mère, Camus attribue des noms aux personnages du fait divers, qu'il s'approprie et qu'il transforme en «tragédie moderne» où le malheur vient moins de l'aveuglement propre à la tragédie antique que d'une «éperdue recherche du bonheur soutenue par une énergie capable d'aller au crime». Autre rencontre d'un fait divers et d'un écrivain. Nous sommes en 1959. Le New York Times publie une info qui narre le meurtre de quatre membres d'une famille de fermiers du Kansas. «Bien racontée, une histoire vraie peut être aussi passionnante qu'une fiction», avait coutume de dire Truman Capote, auteur, déjà très en vue, de Petit déjeuner chez Tiffany. The New Yorker l'envoie au Kansas. Il découvre qu'il y a matière non plus à un simple article, mais à un livre. Il en fera De sang-froid (1964). Après ce livre, il n'a jamais pu finir un autre livre. Kateb Yacine, le poète keblouti, qui publia des faits divers (pas toujours recoupés, selon certains témoignages) dans Alger Républicain,vouait une passion amoureuse à l'Algérie incarnée par une femme, Nedjma. Il semble faire un émule inattendu et surprenant en la personne du poète français Dominique de Villepin, par ailleurs Premier ministre dans son pays. Ce dernier aussi identifie la France à une femme, digne des élans tempétueux de ses amoureux. Cette citation du poète lyrique, tirée d'un livre de l'omniprésent Frantz-Olivier Gisbert, témoigne de la difficulté à distinguer le viol de l'amour, le fait divers du carnet rose. «La France a envie qu'on la prenne. Ça la démange dans le bassin. Celui qui l'emportera à la prochaine élection, ce ne sera pas un permanent de la politique mais un saisonnier, un chenapan, un maraudeur.» «Aimer, c'est la moitié de croire», disait ce «fait-diversier» en alexandrins de Victor Hugo. Bien des chenapans croient à moitié !
A. M.

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