Panorama : A FONDS PERDUS
Mourir de soif en 2006
Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.com


Le 4e Forum mondial de l'eau qui s'est ouvert ce jeudi à Mexico achèvera ses travaux demain. La manifestation rassemble politiques, techniciens, experts, entreprises et organisations non gouvernementales, afin de faire "avancer la cause de l'eau" dans le monde. L'événement aurait pu passer inaperçu s'il ne se rapportait pas à une ressource vitale, de plus en plus rare et de moins en moins bien répartie.
En effet, les réserves annuelles d'eau douce par habitant ne cessent de diminuer en raison de la croissance démographique, des besoins de l'agriculture et de l'élevage et des pollutions liées aux activités industrielles et urbaines. Quelques indices de mesure de la catastrophe qui s'annonce. Plus d'un milliard de personnes, soit une sur cinq, vivant naturellement dans les pays en développement, n'ont toujours pas accès à une eau potable. Réalisé par 24 agences de l'ONU, le deuxième rapport mondial sur la question, publié par les Nations unies à la veille du Forum, établit que les ressources en eau douce sont aujourd'hui une priorité absolue : la consommation en eau a été multipliée par six au cours du XXe siècle, quand la population n'a que triplé. Les chiffres sont alarmants. La même quantité d'eau est répartie entre 2,5 milliards d'habitants en 1950 et 6,5 milliards en 2005. Dans vingt ans, ils seront 8 milliards d'humains, soit trois fois plus, à se battre — c'est le mot — pour accéder au précieux liquide. La preuve : 34 000 personnes par jour meurent faute d'accès à une eau saine, alors que, parallèlement, un Américain utilise en moyenne 600 litres d'eau par jour et un Européen 150 litres. Ici comme ailleurs, les inégalités sont frappantes et sont sources de drames, les hommes n'étant égaux que devant la mort. Globalement parlant, l'Amérique du Sud est la partie du monde la mieux lotie : elle détient le quart des réserves mondiales pour 6 % de la population. L'Asie est le parent pauvre avec seulement un tiers des réserves pour 60 % des habitants de la planète. Si, pour l'instant, 30 % de la population vit dans des pays dont les ressources sont "faibles" (moins de 2 000 m3 par an et par habitant), selon le programme hydrologique de l'Unesco, en 2025 la "très grande majorité de la population" devra s'accommoder de réserves "basses", et même "catastrophiques". L'Algérie fait justement partie du lot. Comme dix-sept autres Etats africains affectés par le stress hydrique, elle est loin d'atteindre les 1000 m3 par habitant et par an, seuil de pénurie pour le PNUD et de rareté pour la Banque mondiale. Elle fait aussi partie d'une région qui a la double particularité d'être déficitaire et de s'attendre à connaître une sécheresse plus prononcée à l'avenir. Second point de repère d'importance : 40 % des 6,5 milliards d'êtres humains que compte la planète ne bénéficient pas de système d'assainissement de base. Ordures domestiques, eaux usées, pesticides agricoles et déchets industriels polluent cours d'eau et nappes souterraines. Comme la mauvaise eau chasse la bonne dans des proportions incroyables, un seul mètre cube d'eau douce polluée rend inutilisables 8 à 10 mètres cubes, ce qui suppose des traitements coûteux que seuls peuvent se payer les nantis. La rareté de la ressource l'a fait surnommer «l'or bleu» pour ceux qui en tirent profit ou encore «le problème du XXIe siècle» pour ceux qui sont chargés de sa collecte et sa répartition. Comme pour toute question relative à des intérêts économiques lourds, la réalité n'arrête pas de faire mentir la politique. Lorsqu'en septembre 2000, les dirigeants du monde, réunis sous l'égide des Nations unies, adoptaient le pacte du «millénaire pour le développement» avec les objectifs d'un millénaire placés sous le signe du développement humain, l'eau était l'objet d'un engagement généreusement quantifié : réduire de moitié, d'ici à 2015, la population qui n'a accès ni à l'eau ni à l'assainissement. Les politiques auront encore une fois mérité leur réputation : ils ont menti. Six ans plus tard, la situation est exactement au même stade. La collecte de l'eau soulève partout d'inextricables problèmes, quelle qu'en soit la source. Primo : les eaux souterraines, partiellement renouvelables, sont exposées à un sérieux danger de contamination. Secundo : les barrages lancés en grande trombe au siècle passé continuent à pousser comme des champignons, de plus en plus gigantesques, avec des implications encore insoupçonnables sur l'environnement. Ainsi en est-il du pharaonique barrage d'Assouan que supplantera bientôt au livre des records celui des Trois Gorges en cours de construction en Chine pour stocker 39 milliards de m3 d'eau en 2009. Ces grands travaux suscitent cependant de nombreuses réserves, du fait de leur impact sur leur environnement. Tertio : le dessalement de l'eau de mer, ultime recours réservé aux pays non enclavés qui peuvent en payer le prix. 12 500 sites alimentent déjà une part insignifiante de la population mondiale (1,5 %), essentiellement localisée dans les pays du Golfe. La concentration de sa population le long d'une fine bande littorale longue de 1200 km et la disponibilité de l'énergie ont incité notre pays à envisager un programme de dessalement de l'eau de mer d'une trentaine de stations dont certaines envoyées à la ferraille avant leur mise en service à la faveur de la mise en faillite du groupe Khalifa. L'utilisation de l'eau est, elle aussi, problématique. L'agriculture absorbe 73 % de l'eau douce utilisée dans le monde, suivie de l'industrie et de le l'énergie (21 %), et des foyers des particuliers (6 %). Les terres irriguées qui représentent 15 % des cultures mondiales et produisent 40 % des ressources alimentaires de l'humanité se développeront pour faire face aux besoins de l'homme. Leur irrigation s'accompagne d'une déperdition de 20 % à 60 % de l'eau qui leur est destinée. Il faut 1 500 m3 d'eau pour produire une tonne de céréales. D'où l'intérêt pour le secteur à recourir au goutte-à- goutte au pied des plantes pour ne consommer que la quantité strictement nécessaire. L'élevage intensif génère plus de déperditions. 20 000 m3 d'eau sont nécessaires pour produire une tonne de viande de bœuf. Toutefois, ce qui fait le plus défaut ce n'est pas la disponibilité de la ressource mais le manque d'infrastructures pour sa distribution et son traitement. Et encore une fois : le secteur privé, sous sa forme monopolistique et multinationale, qui avait promis d'étendre les infrastructures pour l'approvisionnement en eau et l'assainissement des réseaux dans les pays en développement, a failli partout dans le monde, notamment là où toutes les portes lui étaient ouvertes, en Amérique latine et en Asie notamment. Ce qui n'excuse nullement les failles d'un secteur public pléthorique et budgétivore ; les ONG préconisant plutôt une gestion à l'échelon local pour éradiquer la corruption et impliquer les populations concernées. On se croirait à Alger : dans une enquête menée en Inde, 41 % des personnes interrogées déclarent avoir payé un pot-de-vin au cours des six mois précédents afin de falsifier leurs relevés de consommation en eau. Une pratique qu'on retrouve également dans la consommation de l'électricité. L'investissement pour la collecte de l'eau se caractérise par son effet cumulatif d'entraînement : pour 1 dollar dépensé, la collectivité gagne entre 3 et 34 dollars. Ce gain est généré par le nombre de personnes qui ne tombent plus malades à cause de maladies liées à l'eau, notamment les maladies diarrhéiques (huit millions de personnes meurent chaque année de maladies liées à une eau souillée), d'une part, des femmes ou des enfants qui peuvent travailler ou accéder à l'éducation au lieu de s'épuiser à chercher de l'eau, d'autre part.
A. B.

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