Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Ouyahia, ou l’art de rebondir
Par Boubakeur Hamidechi


Hormis quelques rares titres flagorneurs, la presse dans son ensemble est demeurée très dubitative quant à l’utilité de cet exercice de communication. Qu’il fût comme à son habitude brillantissime jusqu’à la facétie ne fait pas pour autant de Ouyahia le parangon de la transparence, ni de sa conférence de presse un grand moment de vérité du pouvoir.
Par ailleurs, l’opinion, qui s’est depuis longtemps habituée à son silence hautain, y voit dans ce changement des mœurs politiques, moins un souhait de se rapprocher du pays réel, qu’un procédé dilatoire pour différer les colères sourdes. L’explication de texte, elle-même n’a-t- elle pas contribué à conforter le scepticisme ambiant, tant l’incantation politicienne a été sa caractéristique quand il était souhaitable de sa part qu’il eût l’humilité des aveux ? C’est que ce chef de gouvernement n’était pas du tout disposé à parler des échecs, lui qui n’excelle que dans la glorification, même quand celle-ci irrite le sens commun. Du propos liminaire aux pirouettes des réponses, il n’a fait que s’auto-décerner des satisfecit et chanter les louanges des grands rendez- vous du pouvoir. Tout un art pour décréter le bien-être, là où il n’y a que détresse cachée. Tout va donc pour le mieux dans cette république du doute et il ne reste qu’à accorder une confiance sans réserve aux timoniers de cette haute qualité dont certains parlent avec des vocables de cour. Ils auraient de la «splendeur» écrivent-ils ! Passons vite sur ces pamoisons de courtisans… Tel est donc l’essentiel du message que voulait faire passer le premier des ministres. Une image d’Epinal que les journaux n’ont pas manqué d’écorcher par leurs commentaires, lesquels, sans être excessivement en désaccord avec le diagnostic global, reprochent cependant à celui-ci d’occulter la part insoutenable de la réalité du pays. Dire par conséquent que ce gouvernement n’a pas encore bonne presse se vérifie à travers les éclairages subtilement nuancés des journalistes qui retrouvent en Ouyahia le démagogue qu’il n’a jamais cessé d’être. Autant écrire à son sujet qu’il a gâché une opportunité majeure de soigner l’image du pouvoir — et la sienne en passant — en ne sachant pas, pour une fois, être vertueux avec la vérité. Mais était-ce réellement l’objectif assigné à cette opération médiatique singulière, puisqu’elle n’est pas dans les coutumes politiques de ce pays ? A ce sujet, le doute est permis, mais ce qui l’est moins ce sont les dividendes qu’engrange le chef du gouvernement au détriment de ses adversaires «intimes» avec lesquels il est lié par le pacte du compagnonnage. En effet, il lui importe peu — comme d’ailleurs l’incline son extraction politique — d’être souvent impopulaire pourvu que le rapport des forces à l’intérieur du système lui soit favorable. On le disait affaibli par les incessants coups de boutoir qu’il eut à subir lors de la maladie du président et qu’il allait difficilement se remettre politiquement. On le vit également promenant un profil bas et cédant devant les surenchères menteuses de ses «compagnons de route». Or, le voilà requinqué par le soutien public du chef de l’Etat, un certain 24 février ; et en même temps remis en selle en dépit des tapageuses offres de service émanant de cette alliance. Bouteflika, maître du jeu, ayant tranché en sa faveur, c’est sûrement de concert avec son mentor qu’il s’est autorisé une conférence de presse afin de faire savoir à ceux qui sont, comme on dit, «à sa droite et à sa gauche», qu’il est désormais le seul et sans partage à parler des affaires publiques. Le signal d’une reprise en main de la chefferie, un moment malmené, explique en partie l’initiative de la semaine dernière. Pour paraphraser une formule célèbre chargée d’un grand sens politique, il signifie à qui veut l’entendre que : «Lui c’est lui et eux ne sont qu’eux.» La majorité présidentielle, dont la réalité ne tient qu’à un compromis sur la répartition des privilèges, sera désormais conduite par lui, en dépit de l’arithmétique de la représentativité aux assemblées. Lui, qui sait autant que ses comparses que celle-ci est tout à fait artificielle et qu’elle pourrait, d’une fausse consultation à une autre, être recomposée différemment, n’a cure de toutes ces prétentions que certains mettent en avant .Il semble par conséquent vouloir faire le ménage dans le pré-carré de l’exécutif que lui concède le chef de l’Etat. En somme il veut imiter Bouteflika en refusant lui aussi d’être un «tiers» de chef de gouvernement marqué à la culotte par deux ministres d’Etat, mais un Premier ministre de plein exercice. En effet dans ce gouvernement où siègent deux secrétaires généraux de partis de l’alliance, la solidarité est devenue le cadet des soucis de ces politiciens encombrants. Car il est étonnamment significatif qu’un ministre déclare publiquement qu’il a mandat pour se «rapprocher » des dirigeants du FIS en exil alors que le chef du gouvernement ne sait pas un mot de cette mission. Cela ne fait pas seulement désordre, mais rend de surcroît dérisoire son autorité et improbables ses engagements. Ouyahia joue justement son avenir sur cette dimension qu’il doit conquérir à travers la valorisation de la fonction de chef du gouvernement. Désigné pour occuper le pont de l’Etat, il lui faudra s’ériger en unique référence du management des affaires publiques et ne permettre aucune interférence, fût-il un point de vue émanant d’alliés. Le président de la République ne serait pas, pour sa part, mécontent qu’il fasse valoir son autorité par le recours et la multiplication des points de presse lui permettant ainsi de déconnecter toutes les ambitions envahissantes. Depuis le référendum du 29 septembre, le chef de l’Etat a eu à constater la montée en puissance des appareils qui lui étaient certes acquis, mais qui exigeaient à partir de cette date une sorte de «retour sur investissement», pour ne pas dire trivialement un traitement de faveur. Autant de maladresses politiques que ne supporte pas Bouteflika, réputé allergique aux conditionnements, fussent-ils fraternels. Et c’est Ouyahia qui, aujourd’hui, tire le meilleur profit de la course à l’échalote de ces sous-chefs laquelle dure depuis six mois. Pour avoir adopté une ligne moins agressive en termes de sollicitation et s’être démarqué durant cette période de l’ambiance malsaine qui a prévalu, n’a-t-il pas retrouvé la confiance du chef de l’Etat ? En tout cas, l’assurance qu’il a affichée lors de sa conférence ressemble, à bien des égards, à un camouflet adressé aux faux frères. Moins chef de parti que véritable chef de gouvernement, il a eu des réparties cinglantes sur toutes les interrogations majeures. De la gestion des retombées de la charte à la révision constitutionnelle, il réfutera les initiatives de ceux qui en ont fait des fonds de commerce. S’exprimait-il sous le contrôle du chef de l’Etat ? Assurément, car la timidité des réactions et les prudentes analyses des cercles de l’alliance en disent long sur les futures règles qui se dessinent. Quand bien même certains analystes pensent qu’il faut sonder le Ouyahia sous la casquette du RND avant de se faire une «religion» définitive sur l’homme, il est exclu par avance que cela fasse problème. Le RND, étant ce qu’il est, c’est-à-dire une officine à géométrie variable, Ouyahia n’a pas besoin de jouer au «docteur Jekkyl et Mister Hyde», puisque l’appareil obtempère à ses désirs. Ainsi en consolidant sa proximité avec le président, il réalise à lui tout seul ce que n’a pas réussi même un congrès du FLN qui a pourtant apporté en dot une machine de propagande. Certes, il est trop tôt pour voir en lui le dauphin attitré en cas de succession ouverte en 2009. Mais, indéniablement, il est mieux parti que d’autres qui rêvent d’un destin national. La divergence sur la question de la révision constitutionnelle n’a pour unique toile de fond que la réflexion de Bouteflika sur son propre parcours. Selon qu’il estimera le moment venu (au plus tard fin 2007) avoir l’aptitude de demeurer au pouvoir ou, au contraire, d’admettre son usure, le ravaudage de la loi fondamentale se fera ou ne se fera pas. En fait, c’est essentiellement de cela qu’il s’agit même quand le FLN fait dans la diversion à travers la refondation des institutions. Et c’est Ouyahia qui semble finalement le plus qualifié pour relayer les hésitations présidentielles sur le sujet en rappelant qu’il n’est pas à l’ordre du jour ; et du coup le FLN se trouve en porte-à-faux avec les temporisations du chef de l’Etat. Plus en phase avec les calculs du sommet, il travaille à lier son propre destin à celui du régime en gagnant d’abord la bataille de sa reconduction à la chefferie. Dans la configuration actuelle de l’alliance, il apparaît alors comme l’incontestable chef de file en qui la confiance est renouvelée. Et il ne serait pas étonnant que Bouteflika en fasse l’unique Premier ministre de son second quinquennat. Dans la meilleure comme dans la pire des hypothèses de 2009, pour Bouteflika, il aura soit gagné en image de stabilité soit fabriqué un dauphin. Cependant, toutes ces projections sur les carrières risquent de partir en eau de boudin si les bilans ne suivent pas. A quoi ressemblera la pays réel en 2009 et que restera-t-il des augures d’une conférence de presse tenue en 2006 ? Les axiomes politiques auxquels l’on s’adosse ne résistent pas longtemps à trop de manipulations. Déjà que les statistiques à mi-mandat sont sujettes à caution, qu’en sera-t-il dans 36 mois ? Quid alors du million de logements et du chômage à un chiffre moins de 10% ? Le premier des ministres est dans son rôle aujourd’hui de gommer les zones d’ombre tant qu’il a une marge pour rattraper les mensonges. Mais pourra-t-il taire les fautes d’appréciation lorsqu’elles deviennent des échecs patents ? En assumant solidairement un quinquennat avec le chef de l’Etat, il sera comptable à son tour des engagements jamais honorés. Etre dauphin n’est pas une sinécure.
B. H.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable