Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Y a-t-il un cas Hamrouche ?
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Quand l’expert s’applique à démontrer qu’il y a mieux à faire de la rente pétrolière qu’à payer par anticipation la dette extérieure et qu’au même moment une voix politique martèle que “nous ne faisons pas ce que nous voulons avec notre argent”, nous sommes devant une convergence de propos qui ne doivent rien à la polémique ou aux critiques caricaturales, mais bien face à un constat troublant (1).
Car c’est l’avenir d’un pays qui se joue à travers des choix financiers décisifs et en même temps sur la capacité d’un régime à lui assurer une sécurité économique sur le long terme. Mais, nous rétorquera-t-on, êtes-vous sûr que l’économiste prudent et le politicien offensif parlent du même sujet et contestent la même démarche quand ils s’adressent soit au lecteur soit à un auditoire partisan ? Probablement que oui : même si leurs mises en garde respectives fonctionnent sur deux registres différents, elles se recoupent sur le bon usage national de cette aisance matérielle. Le scepticisme argumenté de l’analyste ne dément guère le diagnostic politique de l’autre. L’Algérie ne serait donc qu’un coffre-fort dont dispose si peu le pays mais qui, par contre, permet à “d’autres” de tirer des traites à leur profit. Même si la formule à l’emporte-pièce de Hamrouche appelle à quelques nuances, elle ne dit pas moins que ce que soulève l’option du remboursement anticipé. En somme, l’ancien Premier ministre instruit le procès du pouvoir à partir non seulement de sa pratique politique, mais également de sa tendance fâcheuse à livrer les moyens de paiement du pays à la spéculation de la finance internationale. Ceci dit, pourquoi évite-t-on d’examiner soigneusement cette critique et s’empresse-t-on d’aller vers des extrapolations hors de saison ? De celles qui créditent cette personnalité du désir de revenir aux affaires publiques. En effet est-ce vraiment raisonnable de lui prêter de si tôt des ambitions de candidat chaque fois qu’il s’exprime ? Même quand il est admis que ses avis se font effectivement rares — une fois l’an nous le rappelle-t-on — et qu’il a l’originalité de ne plus appartenir aux obédiences susceptibles de fabriquer de grands destins, pourquoi continue-t-il à susciter tant d’intérêts quand d’autres sont moins bien accompagnés médiatiquement ? Y aurait-il par conséquent un “effet” Hamrouche qui ne laisse personne indifférent au point d’incarner abusivement l’unique outsider “jouable” en 2009 ? Lorsqu’elle s’amuse à faire le recensement des têtes politiques bien faites, la presse découvre un maigre cheptel de leaders crédibles. Et ce n’est pas pour déplaire à l’actuel chef de l’Etat si, par insatiabilité du pouvoir, il voulait succéder une… deuxième fois à lui-même. Ni Taleb Ibrahimi, moins encore Aït Ahmed ne se projettent dans l’avenir alors que le “tout-venant” qui peuple les officines aux ordres a peu d’épaisseur politique et est dépourvu de références historiques. En un mot de fausses pépites pour mériter la République. A 63 ans aujourd’hui, Hamrouche semble justement représenter cette insoupçonnable synthèse entre la génération qui confisquât le pouvoir dès l’indépendance et celle de l’après-88, lourdement pénalisée par la recomposition du régime à la faveur de la menace islamiste qu’il fallait conjurer et contenir durant la décennie 1990. Il aurait pour lui un capital de sympathie, aussi bien de la part des cercles occultes, lesquels n’ont jamais disparus, mais également du côté des fragiles strates de la société politique qui n’ont pas renoncé à l’idéal d’une nouvelle République. Schématiquement, c’est ainsi que se présente le scénario avantageux pour lui et sur lequel travaillent les politologues patentés ; et pas seulement ceux qui sont à l’œuvre dans le secret des cabinets noirs. Cependant, le fait que 2009 soit une échéance relativement lointaine et que, de surcroît, le président en exercice s’efforce de renvoyer à plus tard les discussions sur la révision constitutionnelle, risque de brouiller toutes les martingales échafaudées. Qu’est-ce à dire, si ce n’est que Hamrouche ne voudra entrer dans la compétition qu’à la seule condition que Bouteflika respecte à la lettre l’actuelle règle de deux mandats en rendant les clés de l’Etat à l’expiration de sa seconde magistrature. Son intuition politique qui n’est d’ailleurs pas une vaine qualité lui ayant épargné la mascarade de 2004, l’on voit mal comment il changerait d’avis si l’on devait toucher à cette disposition. Détenteur des droits d’auteur sur le concept “d’élection fermée”, avec sa pitoyable manipulation et sa cohorte de lièvres, il faudra plutôt l’attendre sur les propositions qu’il pourra faire pour déverrouiller le principe constitutionnel de l’alternance. Bien que l’on ait écrit à son sujet et hâtivement qu’il était en “réserve” de la République, c’est tout le contraire dans l’immédiat, sauf sur l’extrême “réserve” qu’il cultive à l’encontre des légitimités à l’algérienne. Ainsi, l’on sait, par déduction logique, qu’il n’y aura jamais de face-à-face Bouteflika-Hamrouche, puisqu’un tel challenge est la négation même de son combat. Par ailleurs, le réformateur qu’il s’efforce de le demeurer pourrait bien s’accommoder de quelques tutelles invisibles, qui auraient la main légère sur le processus. Celui qui permettrait au “jeu” de s’accomplir pour le grand bien de la pédagogie démocratique. Lui qui sait d’où il vient et qui ne renie rien de ses paternités anciennes souhaite, quelque part, moderniser les modalités de l’adoubement par la multiplication des tickets d’entrée aux impétrants. Il en est donc à cette exigence minimale qui ne le différencie guère d’un Taleb Ibrahimi mais l’éloigne des credo fondateurs du FFS. Opposant “soft” au système, il fait paradoxalement plus peur au pouvoir que les radicaux dont celui-là a les moyens de marginaliser. C’est que lui parlerait, presque, de l’intérieur du système au point que lorsqu’il fustige vertement la gouvernance cela fait des vagues. Ainsi son propos occasionne bien plus de dégâts qu’on ne le croit dans les équilibres du pouvoir. Il est quand même significatif que ce soit le MSP qui sollicite aujourd’hui ses lumières sur la “compétition électorale”. Parti de l’alliance au pouvoir dont il a sa part de responsabilité dans le laminage des libertés publiques, c’est à Hamrouche qu’il demande comment les réhabiliter ! Or, son diagnostic est d’un alarmisme confondant au point où le pouvoir ne peut se contenter de l’ignorer comme il a l’habitude de cultiver le mépris pour les voix contraires. Hamrouche, hôte d’une aile du pouvoir, c’est presque un “ami qui vous veut du bien” et qui vient vous mettre en garde contre une certaine pente du despotisme. Indiscutablement son langage ne peut que désarçonner un pouvoir solitaire qui sera, dès l’an prochain, exposé à la nécessaire épreuve des bilans. Après huit années et à miparcours de sa seconde mandature, les comptes et les mécomptes s’imposeront et pas seulement de manière unilatérale. Lui prend donc une courte avance sur ce rendez-vous des élections générales et pour rendre ses oracles plus “musclés”, il ne prend justement aucune précaution discursive. En résumé, il vient de censurer le pouvoir en soulignant qu’il a pitoyablement échoué en dépit de bonnes conjonctures économiques et même politiquement, il a fait “deux fois plus faux” que ceux qui l’ont précédé en 1992. “L’Algérie a échoué dans son multipartisme et dans son adaptation à la mondialisation”, dira-t- il, et de renchérir : “L’on a ajouté des impasses à ceux qui existaient déjà.” Que ceux auxquels étaient destinés ces reproches trouvent matière à ergoter, non pas leur bien-fondé mais sur leur auteur n’est pas surprenant. Hamrouche, diront-ils, est un inconsolable recalé politique qui prend sa revanche comme il peut en jouant notamment à l’inquisiteur. Ils ne se priveront pas de faire des parallèles comme lui n’a pas manqué d’en tracer au cours de sa démonstration comparative. Alors ils brocarderont sa posture de réformateur archaïque qui, en son temps, a laissé filer tant de dossiers et eut la légèreté de jouer à la roulette russe avec les lendemains du pays. C’est quand même de lui qu’est venu cette culture du poker quand il décréta “ça passe ou ça casse” ! Il est vrai que pour mémoire, l’on sait que c’est avec lui que le cauchemar islamiste à commencer, mais l’on ne peut dédouaner tous ses successeurs, jusqu'à ceux en place actuellement, pour toutes les capitulations de l’Etat. Diagnostic contre diagnostic, pourquoi Ouyahia n’inviterait pas ce lointain prédécesseur à en débattre publiquement ? S’il est vrai que l’exercice à tout lieu d’être risqué pour celui qui plaidera non coupable, il aura au moins le mérite d’en finir avec tous les “mentir-vrai” si chers aux faussaires politiques.
B. H.

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