Actualités : Reportage : LES CARNETS DE VOYAGE
TAMANRASSET
Par Arezki METREF


2. Mokhtar, slameur des escales
Mokhtar se rappelle de cet «accident», le pire moment de sa jeune vie. Il vient d’avoir le permis et il a décroché une place de guide. Il conduit une Toyota Land Cruiser vers un lieu-dit, El Djera, ignoré de toute signalétique. En crue, l’oued Tazrouk dévore la piste. Les touristes français paniquent dans le véhicule qui tangue comme un bateau tourmenté par la tempête, se penchant du côté du chauffeur, perdant tout équilibre. «Je ne savais pas comment redresser la Land, comment lutter contre la force de l’eau et de la boue. Mais il ne fallait pas que je perde mon sang froid», se souvient Mokhtar.
Ce jour-là, il se met à croire en cette puissance bienfaisante qui doit, quelque part sur le parcours des errants, veiller sur les cicérones qui protègent les touristes. Il ne peut expliquer autrement le miracle. Au moment où tout semble perdu, une roue accroche la terre ferme et, rapidement, la voiture se stabilise. Il contemple alors l’impétuosité du torrent et, en une fraction de seconde, il évalue sa chance. Toutes les histoires de crue dévastatrices racontées aux bivouacs défilent en accéléré dans sa frayeur. Ça survient si vite que ça laisse rarement une possibilité de s’en sortir. Combien de guides rodés aux caprices du réveil brutal des oueds de l’Ahaggar se sont-ils laissé surprendre ? Mokhtar mûrit d’un trait. Il décide que, désormais, il appréciera, en souvenir de ce moment où tout faillit s’arrêter, chaque instant de cette vie précieuse et fragile. Une leçon existentielle retenue comme si elle avait été prodiguée par un éclair indélébile. Autour de cette table blanche posée sur la terrasse d’un tout nouveau café du Mouflon, Mokhtar Hamdaoui me raconte cette histoire en réponse à ma question concernant son plus mauvais souvenir de guide. Né en 1977 à Sersouf, dans le quartier populaire d’El Hafra, Mokhtar a déjà pas mal bourlingué. Il travaille pour l’agence Maha Tours. Son meilleur souvenir ? Un nouveau chaque jour et c’est toujours le même : le bonheur de parcourir le désert ! «Une liberté que tu ne trouves nulle part ailleurs», clame-t-il. Ce bonheur de chaque instant, Mokhtar l’inaugure par un voyage initiatique dans le Tassili N’ahaggar. Encore aujourd’hui, il égrène le nom des étapes comme autant de haltes édéniques : Ghraghar, Tahagart, Tagrera. Puis il y eut ce voyage par route avec son père : Libye, Niger, Mali. Le destin, qui conduit Mokhtar toujours plus bas vers le Sud, a le visage de l’accomplissement. C’est ce qu’il aime. L’errance, l’espace et la parole quand elle vient mettre en partition le silence, c’est toute sa vie. Quoi de plus logique qu’il ait ressenti le besoin d’écrire ? Il compose des vers auxquels il essaye de mettre des accords sur une guitare offerte par Michel, un touriste allemand : «Il est revenu une fois avec l’instrument et il m’a dit : tiens, il est à toi. Je lui ai promis que, à sa prochaine visite, je saurai en jouer». Quand je suis arrivé à Tam, Mokhtar a été l’une des premières personnes que j’ai rencontrée. Extraverti, disert, la parole interrompue seulement par la stridence de rires francs, il favorise le contact. On monte dans sa Land. Déjà, il cause. Et il fredonne au volant. Non point du Bay Dana, ce Targui rehala qui fait fureur, mais du Francis Cabrel : «Ces mots humides de pluie/ Qui meurent aussitôt dits», répétait-t-il, l’accent inondé de soleil. «C’est une chanson qui a pour titre : «Leïla et les chasseurs», ajoute-t-il à ma culture générale. Mokhtar est un cinglé des chansons de Cabrel qu’il découvre grâce aux touristes français qu’il balade dans la montagne. S’il a hâte que ses doigts se déplacent avec maestria sur le manche de la guitare, c’est autant pour chanter les chansons qu’il compose que pour jouer celles de Francis Cabrel. «J’aimerais un jour l’écouter chanter pour de vrai», rêve-t-il. Il me demande si ça ne me dérange pas qu’il fasse un détour avant de me déposer chez Nadir. Nous traversons la rue Emir- Abdelkader. Des hommes discutent dans la cour de la maison de Hadj Moussa Akhamokh, amenokal des tribus berbères de l’Ahaggar, un Kel Rela, fils d’amenokal lequel était lui-même fils d’amenokal. L’amenokal qui vient de disparaître forme une exception, la succession n’étant pas dynastique. Il faut faire face à la cérémonie funèbre et à la grande réunion des tribus pour le tobol, l’élection du nouveau chef coutumier, qui doit être Kel Rela par sa mère. Le défunt, à 84 ans, était sorti, il y a cinq ans, de sa réserve olympienne pour prévenir que les injustices dont pâtissent les Touaregs (touchés par le chômage et la crise du logement) finiront par mettre le feu aux poudres. Moins de trois ans après ce signal d’alarme, presque simultanément, Djanet et Tam s’embrasent. Plus loin, nous longeons un palais à moitié effondré. Mangé par les sables, il subsiste cependant suffisamment de pans de murs pour pouvoir le reconstituer en imagination dans ses fastes d’antan. Un grillage entoure les ruines, mais on peut y pénétrer sans difficulté. Les murs, qu’on croirait sortis de terre, sont en briques de terre rouge. En les matifiant, la palette du temps les fait davantage ressembler à la roche. C’était le palais de Moussa Ag Amastan, amenokal des tribus touarègues de 1905 à 1920. Poète à ses heures, Moussa a laissé ces mots dédiés à la mélancolie : «Le désert de mon cœur, qui agrandit le désert de sable, avec ses mains d’air et de sable, ajoute un voile à mon voile». Construit vers 1910/11, c’est une des rares traces d’une civilisation qui en laisse d’ordinaire si peu. La force d’érosion est en train de l’ensevelir. Depuis les gravures rupestres, les berbères des Tassilis, ceux des Ajjers comme ceux de l’Ahaggar, n’ont pas particulièrement dressé de monuments. La transhumance a fait d’eux des errants qui ne peuvent s’arrêter pour construire. Alors, ils existent par la parole qui permet la transmission de génération en génération. C’est grâce à elle qu’ils ont subsisté, comme les autres imazighen, face à toutes les adversités, en laissant, à l’escale d’avant, frapper le destin des Atlantides. «Ça devait être quelque chose», réalise Mokhtar qui a grandi avec cette demi-ruine dans son champ visuel. Du sable fulminant aux quatre points cardinaux, il devait apparaître comme surgi du néant ou une illusion d’optique formée dans les vapeurs de l’aridité écrasée de chaleur. Il reste un mirage, mais un mirage à moitié tangible. L’autre moitié est désormais terre de sienne ajoutée à la terre brune du plateau. Un pan de mur, troué de meurtrières comme autant d’alvéoles, se superpose au mont de l’Hadriane dont il est la réplique en minuscule. Personne, à vue d’œil, ne s’occupe de la restauration de ce monument. Pourquoi sa sauvegarde est-elle le cadet des soucis des pouvoirs publics, des autorités municipales, culturelles, des descendants ou de tout ce monde en même temps ? Le bordj et l’ermitage de Charles de Foucault, contemporains du bordj de Moussa ag Amastan, sont parfaitement conservés. Mais eux… Bon ! On descend de voiture. Mokhtar desserre le chèche kaki et le tissu s’affaisse sur ses épaules. Son visage apparaît. Un filet de barbe noire se dessine sur un menton juvénile. Une dent cassée accentue son caractère enfantin. Il me fait visiter le palais en ruines en me décrivant la fonction de chacune des pièces qui s’enchaînent en chicanes labyrinthiques. Nous repartons vers la ville. Il a encore une course à faire. Il doit repasser chez lui. Nous pénétrons dans le quartier Hafra par une venelle. Il m’explique que son père a été l’un des premiers habitants à construire en dur. Ici, autrefois, il n’y avait que des zriba, des cases en roseaux. C’est donc dans une vraie maison que naît Mokhtar, au sein d’une fratrie de 7 frères et sœurs. Originaire d’In Dalagh, «fa shari», dans les aridités, le grandpère se fixe à Tam. Une zriba au Sersouf, qui vaut une zriba ailleurs, c’est la volonté de Dieu. Kacem Hamdaoui, le père de Mokhtar, lui, est presque un enfant de la ville. Il ouvre un garage de mécanique dans le quartier. Après l’école Ibn- Khaldoun, Mokhtar entre au collège Ben-Badis. A 12 ans, il taquine la muse et, les études abrégées, il est pris comme apprenti dans le garage paternel. Les mains dans le cambouis et la tête déjà dans l’infinité des monts fracassés, interrompue par des clairières d’où fusent des piliers et des aiguilles ciselant un chaos minéral d’une absolue cohérence, Mokhtar compose des vers qu’il transcrit, après le travail, dans de petits carnets qu’il cache dans la poche intérieure de son ekerbey, cette tunique au col brodé de signes tifinagh. Plus tard, nous nous retrouvons pour prendre un thé en infusion sur cette terrasse du Moufflon. Il arrive avec son cousin et un ami d’enfance. Le cousin débarque à peine d’Alger où il vient de finir ses études à Bab Ezzouar. Diplôme en poche, il va essayer de se dénicher un travail. L’idée de rester à Alger ne lui a même pas traversé l’esprit. Et quand bien même il en aurait eu l’intention, comment trouver un travail et un logement ? A Tamanrasset déjà, où il a ses marques, où les choses restent à taille humaine, ce n’est pas gagné. Mokhtar aussi connaît Alger pour y avoir fait son service national en 1997-98. Il n’avait qu’une hâte : en partir ! «Les gens d’ici vivent une affectation à Alger aussi mal que ceux d’Alger une mutation à Tam», dit-il en décrivant, avec des gestes catastrophistes, les inextricables bouchons de la capitale. Le thé en infusion est servi froid. Double sacrilège. Nous engageons, à partir de ce constat, une discussion sur le rituel du thé. Mokhtar et moi ne sommes pas d’accord sur la décomposition du rituel de la préparation du thé chez les Touaregs Kel Rela, dont il n’est pas. On m’a toujours dit que le thé ne rencontre jamais le feu, sinon par l’entremise de l’eau bouillante dans la théière. Il a suffisamment côtoyé les Touaregs pour pouvoir affirmer qu’il n’y a pas qu’une façon de préparer le thé. Le cousin et l’ami d’enfance, qui écoutent cette dispute méthodologique sans broncher, affichent leur neutralité par un sourire goguenard. La musique arrive très vite dans la discussion. Je veux expliquer à Mokhtar et à ses compagnons ce qu’est le slam. Mais ils ont un rythme d’avance sur moi. D’ailleurs, Mokhtar essaye de progresser vers cette forme poétique urbaine sans pour autant délaisser l’ivresse des grands espaces. Cette synthèse de génération spontanée résume le choc de l’urbanisation de Tam, encore désert, et déjà ville ! On évoque encore une fois Baly. Il est né dans les années 1980 et il mixe le tindi à la guitare électrique. Même cocktail. Tous les jeunes de Tam, quelle que soit la caste à laquelle ils appartiennent dans l’organisation hiérarchisée de la société touarègue qui se dissout de plus en plus dans la sédentarité, vibrent aux mêmes pulsations. C’est le cousin de Mokhtar qui remarque, à un moment où la discussion roulait sur la pérennité des traditions touarègues, que c’est peut-être le dernier tobol et qu’après le décès du successeur d’Akhamokh, il n’y aura plus d’amenokal. Mokhtar fume des Gauloises qu’il allume avec un briquet jetable sur lequel est gravé une publicité. Sur la table, il a posé à côté du cendrier en plastique les clés de sa voiture et un téléphone mobile qui, en vibrant, fait tinter le trousseau. Il précise qu’il cherche à acheter un terrain pour construire sa propre maison avant de se marier. Déjà, à cette égérie qu’il n’a pas encore rencontrée, il dédie des poèmes enflammés par le soleil qui tape vertical sur les guelta. Des poèmes de citadin qui a encore un pied dans la vastitude éthérée de ces espaces de liberté, voire de libération.
A. M.
DEMAIN :
3. Côté cour, côté jardin

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