Boussaâd est un personnage. Avec sa Daewoo, qui a déjà pas mal de rides dans les roues, il vient de faire Tigzirt (en Kabylie-Maritime) - Tamanrasset. Seul et presque d’un trait. Il a eu le temps d’écouter l’œuvre complète d’Aït Menguellet, plutôt deux fois qu’une. Vingt-quatre heures de route, sans compter les quelques heures de sommeil dans un hôtel du côté d’In Salah, il commence à en avoir l’habitude. Retraité des PTT, il s’est épris de Tam où son fils aîné a ouvert un petit restaurant, mitoyen à une boutique de téléphonie mobile, à Gat-el-Oued. Du coup, dès qu’il commence à sentir que le Djurdjura l’enferme du côté d’Iferhounane, son village natal, ou la mer au large de Tigzirt se referme sur lui, il saute dans sa bagnole et fonce sur Tam, champignon écrasé. «Je me sens du tonnerre», dit-il simplement. Boussaâd n’a rien d’un contemplatif. Il fait partie de ces gens qui ont besoin de bouger. C’est mon dernier jour à Tam et Nadir veut me faire visiter l’autre rive de l’oued Tamanrasset. Si l’oued est sec, son lit est bien dessiné. De l’autre côté donc, c’est Gat-el- Oued, les quartiers interlopes, les bas-fonds, le «village nègre», comme on disait dans le pathos colonial. Même la toponymie officieuse, celle que l’usage impose, renvoie à la précarité, à l’univers des clandestins vivant d’expédients ou vendant leur force de travail à vil prix. «Tacherou» (tâcherons), ce sont les alentours de la prison qui ont gagné ce nom. «Tahagart choumara», «le petit Hoggar des chômeurs», c’est ce village en torchis qui se décline sur un mont où est concentrée toute la tragédie des clandestins. Nous grimpons sur une butte où nous dominons la ville éparse sur le plateau. Des engins excavent la roche, soulevant une poussière à couper au couteau. C’est le chantier de la future grande mosquée. L’édifice, diton, sera visible d’aussi loin que le regard porte. Cette ostentation religieuse, cette démonstration publique, c’est encore un mal importé du nord. Les gens du désert sont frugaux, surtout dans leurs nourritures spirituelles. Leur foi est sobre. Ils n’ont jamais eu besoin de temples plus élevés que ceux des autres pour montrer que leur croyance est plus élevée d’autant. J’ai toujours été impressionné par la gravité qui se dégage de cette fameuse mosquée d’Il Amane. Un empilement de pierres et une surface de prière délimitée par des cailloux : c’est le refuge du cœur ! Peu avant les fameuses élections législatives de 1992, je me trouvais à Tam. Je me souviens de la déroute d’un agitateur du FIS, venu d’Alger pour tenir meeting, qui s’est trouvé littéralement à prêcher dans le désert. Les prônes pleins de hargne résonnent comme des anachronismes. Les prieurs, sortis de la mosquée devant la Maison de la Culture, boudent le tintamarre politique. Cette façon de convoquer Dieu au chevet des affaires de la cité, ce n’est pas dans la tradition des Touaregs. Et voilà que, pour des enjeux qui se justifient à 2000 km d’ici, on leur flanque une grande mosquée. Ce côté de l’oued, ça vaccine de l’exotisme. La vue plongeante sur Tahagart-Choumara révèle toute la tragédie des rapports nord-sud. Plus tard, je tombe sur le témoignage d’un jeune Africain qui a traversé le Sahara avant de gagner l’Europe, tout cela clandestinement. Tamanrasset était déjà une escale importante pour les clandestins. Il écrit : «Nous sommes à Tahagart. Je saurai plus tard que c’est le quartier le plus pauvre de Tamanrasset, là où vivent la plupart des Touaregs maliens ayant fui la dureté de la vie dans le désert. Ce quartier est pauvrement construit avec des maisons sommaires. Il n’y a pas de route, pas d’électricité, pas d’eau courante. C’est là que vivent les aventuriers, locataires des maisons des Touaregs maliens. Au bout d’un quart d’heure, nous arrivons à Tchad Place. Tous les jours que Dieu fait, les aventuriers se retrouvent ici pour attendre les employeurs pour des boulots de déchargement de camions, d’aidemaçons à la journée, de plonge, de lessive, de repassage et j’en passe et des meilleurs. Tenezvous bien, à Tchad, il y a pas mal d’aventuriers rentrés de Libye. Spontanément, ils nous parlent de ce pays. Ils préfèrent travailler à Tam que chez Kadhafi où il n’y a non seulement plus de boulot, mais en plus les étrangers sont les souffre-douleur des sujets de Kadhafi.» Nous passons devant la porte de la prison et entrons dans Tahagart-Choumara. J’essaye de faire des photos mais des regards comminatoires m’en dissuadent. Dans la voiture, les copains essayent de me protéger de telle sorte à ce que je photographie sans être vu. Seulement, ce n’est pas évident. Il faut composer avec les obstacles disparates que sont le masque qu’ils me font, la vitesse de la voiture qui roule et, surtout, l’inconvénient que je ne suis pas un as du focus. En haut du village, des hommes et des femmes dansent sous un rocher, un poste braillant à plein régime du rock africain. Ils doivent se shooter, affirme-t-on, à toutes sortes de drogues et d’alcools. Ils ont, en outre, des mœurs bizarroïdes. On rencontre ici toutes les MST (maladies sexuellement transmissibles) de la terre. Entre les préjugés sur la marginalité et la réalité, il y a toute la marge du fantasme. On raconte bien sûr un tas d’histoires scabreuses sur ces pauvres gens à qui la misère colle au talon et qui essayent de s’en défaire. Les clandos ont le dos large. On leur impute toutes les tares de la terre en feignant d’ignorer que, derrière chaque sans-papiers stigmatisé, il y a un passeur qui, lui, en profite grassement et n’est pas visible pour écoper des invectives qu’on voue à ses victimes. Tam est une plaque tournante dans la montée des clandestins d’Afrique subsaharienne vers l’Europe. Dans un reportage réalisé pour Radio France International (RFI), le journaliste Serge Daniel, qui a suivi les clandestins, décrit comme l’arrivée à Tam» où «l’hôtel» sera le «Sheraton», nom donné à un rocher situé d’après les témoins à cinq kilomètres de la ville. C’est, il paraît, le lieu de regroupement de tous les clandestins. Ils y dorment, cherchent de petits boulots avant de continuer. Pour se restaurer, ils iront au «Tchad», surnom qu’ils ont donné à une place de «Tam». L’endroit grouillerait d’Africains clandestins en transit. Tout ça, s’ils ne sont pas arrêtés à nouveau. Le piège sans fin, en quelque sorte. A «Tam», le calvaire n’est pas terminé pour eux. Mais ils ont fait «l’essentiel» du trajet «dur» qui doit les conduire aux portes de l’Europe. Certains ne vont pas plus loin. Ils constitueraient quelque 30% de la population de la ville. Il n’y a aucune lucidité dans une approche xénophobe de la question. Si des Africains passent ou se fixent là, c’est parce que la vie chez eux est encore plus dure. C’est aussi simple. Aussi dure que celle de ces jeunes du nord qui essayent d’aller encore plus au nord. Arrivés en Europe, qu’il vienne d’Afrique du Nord ou d’Afrique subsaharienne, un clandestin est un clandestin. Il n’y a pas de malédiction particulière ! Il n’y a pas de population plus maudite qu’une autre au point où la seule chance de survie se résume à la harga. Il y a seulement des systèmes économiques plus dominés que d’autres et des solutions de désespoir individuelles là où les politiques échouent. «Economie» souterraine, trafics en tous genres : ce visage de Tam n’est pas le plus beau, mais la réalité n’est jamais aussi lisse qu’une carte postale. Nous passons devant l’ermitage de Charles de Foucault. Avec le bordj, près du marché, et l’ermitage de l’Assekrem, ce petit bâtiment ocre qui ressemble au pont d’une embarcation est un des trois lieux qui témoignent de la vie de l’ex-militaire parti évangéliser les Touaregs. A défaut d’y parvenir, il a laissé des écrits intéressants sur le tamasheq et sur le fonctionnement de leur système hiérarchique. Figure controversée de la présence française dans le Sahara, de Foucault reste, avant tout, un témoignage d’une grande valeur historique sur les traditions guerrières des Touaregs, sur leur esprit de résistance et, surtout, sur leur absence de préjugés à l’égard des autres croyances que les leurs. Il faut imaginer cet ermitage à l’époque de sa construction. Il était réellement dans le désert. Aujourd’hui, on lui a accolé, d’un côté du moins, des constructions d’un certain standing. Il est enserré dans un quartier plutôt peuplé. Nous rendons visite à Mohamed Bensedik. Ce quinquagénaire est l’ancien directeur de la météo de Tam. Il a décidé d’y écluser sa retraite. Il s’occupe d’un jardin à Talat Chouikh, sur la piste de l’Hadriane. Pour y parvenir, il faut parcourir une dizaine de kilomètres de pistes jalonnés de monts gris et de tamaris. L’aridité ambiante est démentie dès qu’on passe derrière le mur qui cache le jardin. Là, c’est un petit paradis. Outre les massifs de fleurs qui tapissent de couleurs vives la monochromie ocre, le fermier amateur a réussi à planter des oliviers, des orangers, des grenadiers, des citronniers, des pruniers, des abricotiers. Mais la prouesse est d’avoir fait pousser des poireaux, inconnus à Tam. L’eau, pêchée dans une nappe phréatique, parvient par un puits généreux. Mohammed éprouve du plaisir à travailler une terre réputée chiche. Avec ses arbres aux frondaisons lourdes, ses roses trémières détonants de leurs couleurs dans l’uniforme palette du désert, le jet argenté des arrosoirs, le jardin est une oasis au sens premier et primitif du terme. Boussaâd et Nadir me déposent à l’aéroport. L’aérogare est pleine de touristes. Dans l’avion qui me conduit à Alger, le hasard des affectations des places me fait asseoir à côté d’un jeune beur de Clermont-Ferrand, en France. C’est la première fois qu’il visite l’Ahaggar. Il tombe de sommeil car, la nuit d’avant, il était en bivouac avec un groupe quelque part dans la montagne. Il me décrit la magie, par moments effrayante, qu’il a ressentie quand le désert s’est refermé sur lui. Il prononçait les mêmes mots gonflés d’enthousiasme communicatif que moi trente ans auparavant. Je donnerais cher pour être à sa place. A. M.
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