Jeudi 18 Mai 2006
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Actualités : “Les retrouvailles”
Par Leïla Aslaoui


“Père, devenons donc des aristocrates !
- Attends mon fils que ceux qui nous connaissent disparaissent” (Proverbe algérien)
Plus l’heure avance, plus l’idée de la rencontre me paraît insensée. Pourquoi cette soudaine panique qui s’empare de moi alors que c’est moi, et moi seule, qui ai insisté pour les revoir ? Que de mois, que de jours, que d’années ai-je attendus patiemment ce jour ! Je les ai recherchées et je me souviens de ma joie lorsqu’en fin, j’ai pu les joindre l’une après l’autre. J’ignore si elles étaient aussi heureuses que moi, mais toutes les trois ont accepté mon invitation. Au téléphone, nous nous sommes dit peu de choses. Dans une demiheure, elles seront là. Ontelles changé ? Je ne les ai pas revues depuis 1964. Comment vivent-elles ? Que de fois ai-je rêvé de ces retrouvailles ! Je les ai voulues, imaginées, vécues et adorées. Alors de quoi ai-je peur ? Dans une demiheure, elles seront là et il est trop tard pour revenir en arrière. Allons-nous parler de notre passé de lycéennes ? De notre classe de terminale avec seulement neuf élèves ? Neuf (9), un chiffre à peine pensable aujourd’hui ! Cinq seront absentes. Annie, Chantal, Anne-Marie, Béatrice, Martine sont parties en 1965 et 1966. Seule Béatrice m’a fait ses adieux et demeure mon lien avec ce passé que j’ai aimé. Il s’appelait insouciance, plaisirs simples, illusions et rêves. Nous avions à peine seize, dix-sept, dix-huit ans et nous étions heureuses. Heureuses de vivre. Heureuses d’être ce que nous étions. Pourquoi ai-je eu envie de faire ressurgir nos souvenirs ? Amina, Badia, Nadéra, mes anciennes camarades du lycée L… ont-elles envie de me revoir ? M’ont-elles manquées ? Je n’en sais plus rien. Coup de sonnette. C’est Nadéra K… Le même sourire, la même coiffure. Elle n’a pas changé ou si peu. Je l’invite à s’asseoir dans l’immense salon que j’ai meublé avec une foule d’objets acquis chez un brocanteur. C’est encore lui qui m’a vendu tout le mobilier. J’ai pleinement confiance en lui et achète tout ce qu’il me propose. Peu m’importe de savoir quoi, puisque ce n’est pas ce qu’il me demande. Il exige le paiement “cash”, comme il dit et je paie. Cette salle de séjour est ma fierté et il n’y a que Fatiha pour dire qu’elle ressemble à une salle de ventes d’une rare mocheté. Fatiha, que je considérais comme une amie et dont je découvrais l’horrible jalousie elle qui meurt d’envie d’être aussi riche que moi ! Je regarde Nadéra et remarque qu’elle est maquillée outrageusement comme lorsqu’elle avait dix-huit ans. Je revois la surveillante générale du lycée lui mettre le visage sous l’un des robinets des lavabos et l’obligea à se démaquiller. Chaque matin, nous assistions à ce rituel, à dix-sept heures, l’élève se fardait à nouveau, avant de retrouver son amoureux. Nadéra était la plus âgée d’entre nous, elle fut la seule à ne pas décrocher son baccalauréat. Un échec en vérité attendu. Ses centres d’intérêts étaient ailleurs : les amourettes, les “booms”, (surprises-parties) et elle chantait sans cesse : “Tous les garçons et les filles de mon âge… “ou” laisse mes mains sur tes hanches…”. Elle dénotait dans notre groupe de filles sérieuses, studieuses, ne s’autorisant aucun écart de conduite quand bien même nous étions très gaies.
— Qu’as-tu fait après 1964 ?
— J’ai refusé de refaire mon année. Mon frère aîné m’a décroché un job au ministère de… C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai rencontré mon ex-mari.
— Ton ex ?
— Oui j’ai divorcé au bout de six années de vie conjugale. Je n’étais pas faite pour le mariage. La stabilité et la routine m’ont ennuyée. Moi, il me faut papillonner, sortir, faire la fête. Et puis je connaissais Jacques. C’est avec lui que je voulais vivre. Ma famille s’y est opposée. Voilà le résultat. Heureusement, j’ai mes trois enfants. Je la regarde. A dix-huit ans, ou à soixante ans, elle n’a pas changé. Toujours aussi légère ! Elle me parle :
— Dis donc, Assia, tu habites une immense et belle maison. Même la piscine, tu as beaucoup de chance… Autre coup de sonnette. Ce sont Amina et Badia. Embrassades, fleurs, larme au coin de l’œil (pourtant je ne suis pas émue…)
— Tu n’as absolument pas changé. La même sveltesse, pas une ride, s’écrient-elles en chœur.
— Je fais très attention à mon corps et je ne le regrette pas car aucune femme n’a le droit de se laisser aller… Badia m’interrompt sèchement :
— A condition que ces femmes aient les moyens et l’esprit libéré de tout souci. Ce n’est absolument pas évident. Elle n’a pas changé celle-là. Droite dans ses bottes, sa franchise brutale — y compris avec les professeurs et l’administration — était légendaire au lycée. Nadéra et Amina dévient la conversation.
— Alors, raconte-nous, Assia, que deviens-tu ?
— En 1965, j’ai voulu m’inscrire à la Faculté de lettres pour amorcer une licence en langue anglaise. Vous vous souvenez que j’étais la meilleure, n’est-ce pas ? C’est alors qu’un ami à mon père devenu très riche en 1962, marié et père de six enfants, demanda ma main. Mes parents se dirent très honorés de cette alliance et lorsque j’ai supplié ma mère de me laisser étudier, elle éclata de rire et me dit : “Mon devoir est de te protéger contre tes folies et illusions. Tu étudieras de longues années pour percevoir en fin de parcours un salaire misérable et une retraite insignifiante. Ton époux t’offrira quotidiennement ce que tu serais contrainte d’attendre mensuellement. Comment imaginer que nous laissions passer cette chance inespérée ?” J’ai fini par céder. L’été 1965 je devins madame S… Il avait quarante ans. J’en avais dix- huit. Ma mère avait exigé beaucoup de cadeaux et de bijoux coûteux et elle me disait que mes tantes, mes cousines, les voisines me jalousaient. Voulez-vous que je vous fasse un aveu, les filles ? J’aimais Dahmane à la folie et ne l’ai jamais oublié. Mais, sincèrement, je ne regrette pas mon union parce que mon mari m’a offert une vie princière. Certes, je ne l’ai pas aimé, certes, il est plus âgé que moi mais l’argent, la vie facile m’ont rapidement fait oublier que j’ai été mariée de force. Et j’ai d’ailleurs agi avec ma fille Salima comme mes parents avec moi. Elle avait connu un jeune homme d’excellente famille, cultivé, universitaire mais pas intéressant du tout. Son père a tout de suite perçu le danger. Il l’a mariée au fils du milliardaire F...
— C’est quoi, Assia, pour toi un parti intéressant ? C’est encore Badia...
— C’est simple : un mari fortuné, voire multimilliardaire.
— T’es-tu seulement demandé, ne serait-ce qu’une fois, d’où ils viennent tes milliardaires, qui étaient leurs parents et comment ils se sont enrichis du jour au lendemain ? Toujours aussi enquiquineuse, celle-là. Toujours à côté de ses chaussures. Elle est décidée à gâcher l’après-midi.
— Ecoute, Badia, pour quelles raisons voudrais-tu que je recherche le pourquoi du comment. Regarde donc autour de toi. A peine sorties de l’adolescence, les jeunes filles recherchent la fortune, quels que soient l’âge, les vices rédhibitoires du mari. Et puis je me dis aujourd’hui que si je n’avais pas écouté mes parents aurais-je eu cette vie de rêve ?
— Mais n’as-tu jamais eu le sentiment d’avoir été vendue tel un vulgaire objet ? C’est Amina qui me pose la question. Elle milite pour les droits des femmes dans une association, m’a-t-elle dit au téléphone. Quels droits, je me le demande ? Lorsqu’on respecte son époux, qu’on est obéissante, on est une femme heureuse. Ne suis-je pas le meilleur exemple ? Amina et Badia sont professeurs à l’université. Ont-elles réussi ?
— Ce qui compte pour moi, c’est d’être heureuse aujourd’hui. Les mots ne sont que des mots, Amina. Et vous deux, que devenez-vous ? Je n’aurais pas dû poser la question. Quelle catastrophe ! Elles me saoulent toutes deux avec leurs ouvrages, leurs publications, la condition de leurs étudiants, le devenir de l’université, leurs cours... Tout cela pour “un salaire de misère”, comme aurait dit ma mère. Elles osent me dire que leur bonheur est d’avoir réalisé leurs ambitions, d’avoir eu une vie bien remplie, des enfants brillants et parfaitement équilibrés. Badia raconte que son fils, médecin spécialiste, a connu une jeune fille et qu’il désire l’épouser.
— Je ne suis pas contre son choix, mais contrairement à ce que tu crois, Assia, les fils bien nés, bien éduqués sont eux aussi la proie de jeunes filles qui n’ont ni leurs bonnes manières ou leur culture. Et puis, tu sais, j’essaye sans cesse d’expliquer à mes deux garçons que le mariage signifie chez nous l’alliance de deux familles. Alors, leur dis-je, “avant de placer les poutres d’une maison prépare les fondations, avant de prendre une fille comme épouse, regarde sa mère” (proverbe chinois). J’espère qu’ils m’écouteront. Nadéra et Amira acquiescent toutes deux d’un “absolument” qui ne souffre d’aucun commentaire.
– La différence d’âge et la bigamie ne t’ont pas posé de problème ? C’est encore Badia...
– Au début, peut-être... mais au fil des ans, les voyages, les bijoux, les voitures, la villa, m’ont placée dans une sorte d’euphorie qui m’a fait oublier que j’étais la seconde. Et puis, pour quelles raisons sa première femme aurait été la seule à profiter de sa fortune ? Elle n’avait qu’à garder son mari, cette idiote !
— Assia, crois-tu sincèrement qu’il existe des raisons valables à prendre une co-épouse ? N’as-tu jamais eu peur que ton époux se remarie une troisième fois ?
— Bof ! possédant aujourd’hui des biens en mon nom, mes trois enfants ayant les leurs, mon époux peut faire ce qui lui plaît. Et puis, à quatre vingt et un ans...
— Détrompe-toi ! me dit Nadéra. Celles qui pensent comme toi qu’un “parti intéressant” n’a pas d’âge sont légion.
— Souvenez-vous, les filles, nous étions saines, pures, intelligentes et nos valeurs étaient beaucoup plus chères à acquérir que tous ces dinars. Que s’est-il donc passé pour qu’aujourd’hui toutes les quatre nous n’ayons plus les mêmes repères ? C’est Amina qui parle.
— Ecoute, Amina, la nostalgie est un frein au progrès. Moi, si je trouve un mari comme celui de Assia, je n’hésiterai pas. La piscine... les voyages... Le rêve, quoi ! Et puis, vous nous ennuyez avec vos leçons de morale : “Si l’argent ne fait pas le bonheur rendez-le donc”, disait Jules Renard. C’est Nadéra qui parle. Celle-là serait bien capable de devenir ma co-épouse... ma rivale…
— Je n’ai jamais dit que l’argent était source de malheur. Mais que faites-vous du savoir, du raffinement, du savoir-vivre, de la beauté des manières, de la bonne éducation, de l’instruction? Toutes ces belles choses que nos parents nous ont enseignées. Elles m’énervent de plus en plus. Quelle idée stupide de les avoir invitées ! Nos routes sont totalement différentes. Elles n’ont rien compris. Et je ne vais pas leur expliquer ce qu’elles refusent d’admettre. Du moins, je n’en ai plus envie. Je leur parle du dernier mariage auquel j’ai assisté dans un grand hôtel de la capitale. Un faste inégalé. Seule la robe de la mariée, copiée sur celle de ma fille, m’a contrariée. Pourtant, j’avais pris le soin de l’importer chez un grand couturier français. C’était un modèle exclusif. Seule Nadéra m’écoute. Les deux autres ont fait bande à part. Elles parlent entre elles. Les livres, l’université, le code de la famille, tout y passe. Je ne suis plus là, Nadéra non plus. Mais, enfin, je ne les ai pas invitées pour qu’elles m’ignorent et méprisent Mme S... ainsi. Qu’ont-elles de plus que moi ? Ont-elles mes biens ? Moi qui voulais réitérer l’invitation avec une journée piscine, j’en suis pour mes frais. Heureusement que l’heure tourne rapidement. J’ai remarqué qu’elles avaient peu goûté à mes salés et mes gâteaux. Pourtant, toutes les trois n’ont pas de problème de surpoids. Et moi qui ai tenu à leur offrir dix sortes de pâtisseries aux amandes ! Quelle mauvaise idée, que ces retrouvailles ! Je n’ai plus rien à partager avec elles. Nadéra divorcée parce qu’elle voulait vivre pleinement sa liberté ? Mais, enfin, de quelle liberté parle-t-elle ? Amina et Badia disent avoir fait ce qu’elles aimaient. D’accord, et après ? Leurs époux universitaires, comme elles, doivent paraître aussi vieux que mon mari. Leurs enfants, m'ont-elles martelé, sont brillants. Les miens ont des affaires... Ils n’ont jamais été au-delà du baccalauréat qu’ils n’ont pas cherché à décrocher d’ailleurs. Ne sont-ils pas heureux ? Eux... oui, moi je me sens seule. Très seule depuis tant d’années, depuis peut-être le jour où je suis devenue Mme S... l’épouse de l’ami à mon père. L’ami milliardaire. Amina, Badia, Nadéra ont choisi d’être ce qu’elles sont. Encore ce vide... au fond de moi. La fille de Badia vient récupérer sa mère et Amina, à l’heure prévue. Elle est élancée, belle et elle est pharmacienne. Je pense à Salima... Hier encore, son époux a ramené une de ses maîtresses à la maison. Mais il est associé dans une florissante affaire avec mon fils. Ses nombreuses relations nous sont devenues indispensables. Salima devra se montrer sage et ne pas anéantir les affaires de son frère.
— Nos enfants devraient se connaître, dis-je à Badia, histoire de meubler la conversation sur le seuil de la porte. Elle ne me répond pas. Je l’entends dire à Amina :
– Ouf ! un peu d’air frais ! Quelle mouche nous a-t-elle donc piquées pour accepter un après-midi aussi insipide ?
Je ne suis pas censée avoir entendu. Nadéra s’incruste. Attend-elle le retour de mon époux ? Quelle mauvaise idée, que ces retrouvailles !
L. A.

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