Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Scènes de ménage politique
Par Boubakeur Hamidechi
Hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Pour faire plus vrai que vrai, même les cabotins des tréteaux affinent leurs réparties et s’imprègnent de leurs rôles afin que le spectacle soit aussi crédible que possible. Est-ce le cas avec la grossière farce qui se joue sur la scène politique ? La triple alliance qui, depuis sept longues années, conduit imperturbablement les affaires du pays nous invente un «malentendu» tout à fait ridicule pour nous faire croire qu’un drame shakespearien plane sur les lendemains de l’Etat.

Une fausse chamaillerie qui finalement se retourne contre ses auteurs, perçus désormais comme d’authentiques gribouilles de la politique. Les commentateurs politiques, attentifs aux signes, s’escriment en vain à comprendre ce qu’il y a derrière cette bouffonne surenchère de critiques qui préparerait à la rupture. C’est un véritable casse-tête d’exégètes du Talmud, que de vouloir donner du sens à la théâtrale agressivité d’un Belkhadem et à la retenue calculée de Ouyahia. Car, si ce qui les sépare aujourd’hui est véritablement ce qui les a réunis par le passé, autant que chacun prenne acte de cette divergence et tire les conséquences que la situation nouvelle impose. Sinon l’on ne peut que se couvrir de ridicule. Quitter un gouvernement, dont on ne partage plus l’action, cela se fait ; et même que cela a plus de noblesse politique que de continuer à le stigmatiser de l’intérieur. «Un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne» (1). N’était-ce pas, là, le plus bel exemple de conscience qu’eût à donner ce responsable français qui remit son portefeuille pour protester contre certaines options. Alors pourquoi cela ne serait-il pas valable chez nous, pour peu que l’on ne confonde pas le sens de la responsabilité et les gratifications qu’on en tire ? En même temps qu’ils sont dirigeants de partis, Belkhadem et Aboudjerra Soltani sont également ministres d’Etat siégeant au gouvernement. A ce titre, ils ne peuvent pas faire semblant de se laver les mains alors qu’ils participent aux délibérations et aux arbitrages de la gouvernance. Sans doute qu’ils ne manquent pas de raisons objectives pour critiquer l’inertie et les approximations d’un Premier ministre, mais pourquoi ne pas se démarquer d’une manière conséquente au lieu de choisir les procédures obliques ? Celles dont on sait qu’elles n’aboutiront à rien. Brandir l’épouvantail du Parlement et de la motion de censure n’est-ce pas de l’esbroufe ? Ouyahia, chef de gouvernement dans les mêmes conditions que ses prédécesseurs, sait qu’il n’y a rien à craindre de ce côté-ci. Autant lui ne doit sa confiance qu’à celui qui l’a désigné, autant les députés ne peuvent le défier sans la conséquence fâcheuse de la dissolution. La censure, cette «lettre morte» de la Constitution, n’explique-t-elle pas à elle seule la nature de l’édifice du pouvoir et l’utopie à vouloir le réformer de l’intérieur ? En un mot comme en dix, Belkhadem et Soltani savent bien que leur agitation est naturellement vouée à l’échec, sauf si elle est commanditée ! Connaissant la qualité d’allégeance que le FLN dispose auprès de Bouteflika, est-il pensable que ce parti soit en mesure de provoquer une crise gouvernementale à partir d’une évaluation autonome ? C’est-à-dire sans l’aval discret du chef de l’Etat. Belkhadem, qui a créé de toutes pièces un abcès de fixation sur son interface le RND, à travers la révision constitutionnelle, n’a pas, par ailleurs, découvert par sa seule sagacité que le gouvernement travaillait mal et qu’à terme, il portait préjudice au président. Le jugement qu’il porte imprudemment ces jours-ci est trop péremptoire pour n’avoir pas été inspiré d’en haut. Mais alors, pour quels objectifs, si ce n’est pour obliger Ouyahia à réviser à la baisse les exigences de son parti en vue des élections de 2007 et les siennes en particuliers, lui qui se voyait dans la bonne configuration du dauphin présidentiable ? D’une pierre deux coups, le FLN, tout en travaillant à l’affaiblissement de cet adversaire intime, pourra se donner les moyens adéquats afin de négocier sa prédominance dans les assemblées élues. Il est vrai, qu’hormis le pôle islamisant actif et l’entregent du RND, aucun courant ne peut disputer au FLN cette capacité de marchander politiquement sa présence. Autrement dit, même une présidentielle se combine mieux avec ce parti, que sans lui ou, a fortiori, contre lui. La prégnance d’une pensée dominante dans le champ politique conditionne encore toutes les stratégies de conquête, à tel point que rares furent les courants qui ont pu émerger et se maintenir contre la dictature d’un appareil rodé par une longue histoire et qui est demeuré culturellement imprégné de sa prééminence exclusive. En clair, le FLN est resté un courant de pouvoir qui ignore et combat l’alternance. Pierre angulaire du système, sa seule doctrine consiste à légitimer les pouvoirs successifs, sans craindre l’aversion que suscite naturellement l’infidélité ou la trahison. Depuis 1995, date du coup d’Etat scientifique qui envoya à la retraite Mehri, rien n’a changé dans le démarchage de ce parti ; tout comme est demeurée immuable la procédure d’affectation des rôles politiques. Et ce n’était pas parce que Ouyahia fut invité à occuper le poste de fusible du président, qu’il fallait croire à un nouveau re-cadrage des influences, d’où le FLN se serait senti floué. Bien au contraire, l’acharnement que met son secrétaire général à déstabiliser un Premier ministre indique que ce parti ne se résigne pas au compagnonnage mais qu’il veut accaparer toutes les premières loges. Mais le plus paradoxal dans cette querelle, jusque-là circonscrite aux hommes du président, c’est que l’un n’est rien sans la nuisance de l’appareil qu’il dirige, alors que l’autre est une bête politique douée pour toutes les mues et dont la longévité, voire la roublardise ont permis à une officine de devenir un levier influent. Belkhadem, sans le FLN, n’a pas la moindre possibilité de survivre politiquement, quand Ouyahia peut tout à loisir quitter le militantisme partisan et poursuivre sans grands dommages sa carrière. Le contraste foncier qui sépare ces deux personnages se retrouve parfaitement dans la férocité déplacée que met l’un et la résistance placide qu’affiche l’autre sans que cela semble émouvoir le chef de l’Etat, qui observe une indifférence parlante. Ramené sciemment à des scènes de ménage entre concubins d’un même maître, le conflit ne suscite de sa part aucun commentaire ni de rappel à l’ordre, car lui n’a pas les mêmes préoccupations que ces seconds couteaux de la politique. En effet, si la domesticité calcule au plus pressé avec, pour horizon, le rendez-vous de 2007, lui se projette sur «son 2009» et cogite toutes les possibilités. Bien évidemment, il adore à rappeler que «nul n’est installé sur le trône de l’Eternité», comme il le fit à Constantine le 17 avril dernier, mais c’est tout juste pour distraire l’opinion sur sa dernière tentation d’homme politique. Sauf que lui y pense d’ores et déjà et qu’il ne pense qu’à cela. Ne voulant guère apparaître sous les traits brutaux du Tunisien Ben Ali qui amenda à la hussarde la Constitution pour se faire reconduire à la magistrature, ni imiter le pharaonisme de Moubarak, Raïs ad vitam, il aurait besoin d’un emballage constitutionnel qui assouvirait son ambition sans hérisser le pays. En somme comment faire pour sauter le verrou limitatif de deux mandats, sans que cela prenne l’allure d’un coup de force constitutionnel ? Tout le brouillard sur la révision de la loi fondamentale tient justement à ce désir inassouvi pour lequel il faudra imaginer un faux débat contradictoire, afin de parvenir à créer une illusion de consensus. Voilà pourquoi une fausse divergence est actuellement alimentée entre deux compares majeurs (FLN-RND) et dont les avis se déclinent sur le mode de l’hypocrisie la plus jésuitique. Entre le louvoiement de circonstance d’un Ouyahia qui trouve la question prématurée mais ne manque pas de préciser qu’il ne se présenterait pas pour sa part contre Bouteflika en 2009 et les fausses interrogations d’un Belkhadem qui se demande pourquoi on limiterait le nombre des mandats, il y a assurément une convergence de taille : celle qui envisage sérieusement un troisième mandat ! Or, faire la promotion d’un tel réaménagement ce serait violer l’esprit même de la Constitution. Car sans limitation il n’y a plus d’alternance. Et puisque celle-ci ne va plus sans ceux-là, il faudra alors abroger tous les minima démocratiques et lui tailler sur mesure une autre qui donne allègrement le pouvoir à perpétuité. Ce couple, donc, qui se donne en spectacle, ne le fait pas sur l’essentiel. Et ce qui en apparence les divise relèverait même d’un travail de marketing politique à long terme. Car, parler abusivement de crise gouvernementale suppose qu’au moins une partie de l’alliance cesse de croire en la combinaison du président. Or, l’ensemble continue à se revendiquer de lui tout en soupçonnant l’autre de déloyauté. En somme un différend de courtisans qui n’ont que l’autonomie de leur servitude. Bouteflika peut boire du petit lait et juger de ce déchaînement de sérail en toute quiétude. Tous travaillent pour lui et personne n’envisage d’entrer dans sa disgrâce. Belkhadem, Ouyahia et Soltani ne sont que des comédiens du pouvoir. En coulisses, ils sont comme cul et chemise. Inséparables dans la rente indivise du régime.
B. H.

(1) En 1990, à la veille de la première guerre du Golfe, Chevènement, ministre d’Etat et ministre de la Défense, quittait le gouvernement de Mitterrand à la suite d’un désaccord sur l’implication de la France.





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