Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Auteur en quête d’éditeur
Par Boubakeur Hamidechi


Qu’ils soient éditeurs institutionnels ou supposés indépendants, qu’ils aient le souci de diffuser la bonne littérature ou de rentabiliser leur entreprise à travers les manuels de l’estomac que sont les livres de cuisine, tous sans exception aucune, sont à l’amende. C’est que leur prétendue vocation de dénicheurs de talents est à nouveau prise en faute. En effet, comment se fait-il qu’ils soient en train de passer à côté d’une originale écriture et d’un authentique auteur eux qui prétendent que leurs maisons sont habitées par de subtils lecteurs professionnels ?
Abdelhamid Ali Bouacida est le dernier lauréat du prix Mohammed Dib 2006. Un jury autrement plus désintéressé par les calculs d’apothicaires en vigueur chez les artisans du livre a décidé de consacrer un auteur novateur qui leur proposa un recueil de nouvelles à l’écriture scintillante. Or, trois mois après cette reconnaissance, passée inaperçue dans la presse, le graphomane éblouissant attend toujours qu’on vienne le délivrer de son manuscrit. C’est-à-dire extraire celui-ci du tiroir où il dort et le faire vivre en tant que “chose” imprimée et publique. Fabricants de notoriété littéraires, les éditeurs auraient-ils le flair plus sûr que ces lecteurs occasionnels de la province tlemcénienne qui ont eu à comparer une somme impressionnante de manuscrits ? Il y a assurément de la présomption dans ce vaniteux mépris vis-à-vis des jugements hors chapelle. L’écrivain en quête d’éditeurs n’est pourtant pas un illustrissime prosateur inconnu. Sa province natale — Constantine —, où il entama une carrière de journaliste en 1986, eut, à une certaine époque, le loisir d’apprécier son ironie de chroniqueur et ses traits acérés qui enchantèrent les quelques rares lecteurs d’une fameuse feuille satirique. Mais qui se souvient encore de ce périodique plein de mordant dont il fut le maître d’œuvre et qu’il baptisa, comme il sied à cette cité des ponts : El- Gantra? La tonalité décapante, selon les règles du genre, lui avait valu un succès d’estime. Destinés à traquer les outrances de l’époque et les outrages à la ville, il suggérait par l’humour vitriolé et la caricature que le temps des monstres de la chute et de la mort était inscrit dans le devenir de cette cité. Terrible fortin aux avant-postes de l’intolérance et de la désertification de la raison. Un repaire pour prédateurs. Le talentueux amuseur — sans connotation péjorative — qui anima ce journal ne se doutait pas que ses calembours — excessifs uniquement pour les biens-pensants — allaient se révéler d’une mortelle réalité. Car Constantine, bien après la disparition de cette feuille, se porte encore plus mal que ne le prophétisa ce Cassandre dont la clairvoyance rendait bien plus de vérités que les doctes diagnostics des maîtres ès optimisme. En compagnie de quelques collaborateurs, il forgea à partir des verbes “écrire” et “rire” le néologisme contracté : “ec-rire”. Il signalait ainsi qu’il y avait d’autres motifs et de bonnes raisons pour fusionner les mots afin de se garder des standards du journalisme classique. Pour s’éviter le tract imprimé et justifier son existence médiatique, Bouacida revendiquera la liberté de mettre en symbiose toutes les catégories d’écriture. A savoir l’humour et ses calembours, la satire et le trait féroce et pourquoi pas le loufoque et ses “diagonales”. Parce que “ec-rire” consistait pour lui à réhabiliter la vocation du scribe sans concessions, il se voulut alors le notaire autoproclamé de sa ville. Non pas son procureur mais son témoin libéré de toutes réserves, celui qui entre en dissidence contre les magouilles souterraines. Revenu des tromperies politiques et vacciné contre les choléras idéologiques et la peste de la religiosité, cet auteur-là était déjà un affranchi précoce. En somme, un enfant perdu pour l’embrigadement, mais gagné par l’hygiène intellectuelle de la dérision. Dès la première parution de la “feuille”, il énonça, comme un credo, qu’il a fait le choix de l’humour grinçant, car, estimait-il, il ne faut pas ajouter au marasme et au décervelage ambiant une louche de solennité. “Ecrire”, en ce temps-là, n’était pas une coquetterie, mais un substitut de thérapie. La méthode Coué pour échapper à la folie. Une motivation suffisante pour assumer l’état lamentable du pays, mais en en parlant avec détachement. Témoin de toutes les hérésies des pouvoirs locaux, il les dénoncera à sa façon. Ainsi, pour donner le ton, il anticipera sur le pourquoi de l’exercice... “(...) Parce que, écrivait-il, les boulevards de ma ville sont devenus de longs corridors que traversent ces passants pareils aux figurants de quelque sombre mélodrame. Avenue de la tristesse. Rue du stress. Place de l’inquiétude. Passage à vide. Impasse de l’impasse... Parce que (également) devant les étals des commerçants déambulent tous les jours ces mines déconfites qui font leur marché de la mort. Epicerie-guillotine . Boucherie-abattoir. Quatre saisons en enfer.” Telle est la marque de fabrique du géniteur d’ El- Gantra aujourd’hui auteur sans éditeur. N’avait-il pas en son temps brocardé les tartuffes de la politique et envoyé au bûcher les vanités des faiseurs d’opinion ? Après l’éphémère dérision d’un journal qui paraissait quand il pouvait, le voilà quinze ans plus tard, en train de coltiner une notoriété littérature émasculée par l’indifférence coupable d’une faune de “lecteurs” attitrés, convaincus qu’il sont les dépositaires exclusifs de la consécration. Il est vrai qu’en matière d’humilité, seuls les amuseurs solitaires savent d’avance qu’ils ne combattent pas à armes égales. Abdelhamid Bouacida est un homme de lettres qui ne désespère pas encore de recevoir un courrier de ces éditeurs absents.
B. H.

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