Panorama : A FONDS PERDUS
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Par Ammar Belhimer
ammarbelhimer@hotmail.com


Bruxelles s'inquiétait récemment de ce que plus d'un tiers (37%) des Européens n'ont aucune notion d'informatique. L'étude d'Eurostat, l'agence de statistiques de la Commission européenne, portant sur le niveau de compétence des Européens dans ce domaine, précise que 15% savent au moins utiliser la souris, 26% ont un niveau moyen et seulement 22% sont des experts.
Outre les pays, l'étude relève une grande disparité entre les âges ou le niveau d'instruction. Ainsi, 65% des personnes âgées de 55 à 64 ans ne savent pas se servir d'un ordinateur. Par ailleurs, 57% des personnes n'ayant pas le niveau de l'enseignement secondaire supérieur n'ont jamais utilisé un ordinateur, contre 25 % et 8 % pour les niveaux d'instruction moyen et élevé. Si ces chiffres inquiètent Bruxelles parce qu'elle est consciente des enjeux de l'outil et de la culture informatiques dans les sociétés contemporaines de l'information, qu'aurait- elle dit si 95% d'une population à dominante «urbaine» n'avait aucune notion d'informatique ? Le caractère très symbolique revêtu par l'opération «un PC par famille» en raison des difficultés à mobiliser le crédit qui devait l'accompagner ajoute au désastre du retard national dans ce domaine sans qu'aucun soupçon d'optimisme permette d'espérer. Cette tendance s'exprime sur fond de détérioration de la qualité de l'enseignement supérieur dispensé à un nombre grandissant de bacheliers (220 000 cette année). Or, dans une économie internationale de connaissance et d'information, les sociétés entrent en compétition selon leur potentiel intellectuel, scientifique, technologique, le niveau et l'adéquation de la formation de la population. Un paramètre que résume généralement bien leur système de formation supérieure. Faut-il s'étonner du fait qu'aucune université algérienne ne figure dans les classements internationaux et qu'aucun progrès notable en direction de la société de l'information ne peut être escompté en dehors d'une université digne de ce nom ? Tout est d'abord question de disponibilité et d'affectation de moyens : les ressources consacrées par étudiant sont particulièrement faibles, d'où un encadrement intellectuel par les enseignants et les chercheurs réduit, des locaux médiocres et délabrés, un manque de bureaux individuels de professeurs, l'absence de laboratoires de langues, l'insuffisance d'équipements informatiques et scientifiques, le manque d'installations sportives, la pauvreté des bibliothèques, la rareté de logements étudiants. Que dire lorsque des enseignants paupérisés prennent le bus sous le regard médusé de leurs étudiants quittant le campus au volant de voitures de luxe ? Les saupoudrages successifs procèdent de démarches au «coup par coup» loin de toute vision d'ensemble et de toute anticipation méthodique. Le système universitaire britannique est source recommandée d'inspiration pour ce qu'il a subi comme transformations ces dernières années : de très élitiste il est devenu beaucoup plus démocratique. Ce qui bat en brèche l'équation de facilité souvent prônée et consistant à lier le niveau et la qualité de l'enseignement à son caractère élitiste et socialement sélectif. A mi-chemin entre le système français étatique et le système américain libéral, les établissements universitaires britanniques sont sous tutelle de l'Etat qui les finance en majeure partie. Le contrôle et le financement étatiques ne s'exercent pas directement par le biais d'une tutelle ministérielle mais d'un organisme paraétatique dont la mission principale est de répartir l'argent public entre les différentes universités en fonction de leurs performances. Peu d'étudiants échouent à la fin de la première année en université ou se réorientent ; une grande majorité obtient la licence en trois ans et 83 % des diplômés trouvent un emploi trois ans après la fin de leurs études. Pourtant la Grande- Bretagne revient de loin : jusqu'aux années 1980, moins de 15 % d'une classe d'âge accédait à l'enseignement supérieur. Depuis, le système s'est profondément démocratisé pour devenir un système de masse. Le mérite revient paradoxalement à Margaret Thatcher qui avait projeté avec succès de libérer les acteurs du jeu économique et social des corporatismes anciens afin de rendre l'économie britannique plus compétitive. Ses successeurs (John Major et Tony Blair) ont, audelà de leurs disparités idéologiques, poursuivi dans la même voie réussissant à faire passer le pourcentage d'entrants dans le supérieur à 42 % avec l'objectif d'atteindre 50 % dans un avenir très proche. Ce passage d'un système élitiste à un système de masse n'a aucunement affecté la qualité dans les deux missions principales de l'université (la recherche et l'enseignement), soumises à des évaluations rigoureuses, en termes de taux d'échec, de valeur ajoutée de l'enseignement, d'employabilité des diplômés, etc ; évaluations qui conditionnent le taux de financement par l'Etat et donnent lieu chaque année en mai-juin à un classement officieux des universités britanniques dans les journaux (le Times et le Guardian notamment les diffusent sur le Web), selon une batterie de critères objectifs. Sachant qu'aucun système ne s'exporte clefs en main, l'évolution des systèmes universitaires étrangers fournit des pistes à suivre qui, pour la plupart, suggèrent que l'on s'éloigne du modèle français. Les chiffres auxquels viennent d'aboutir les rapporteurs de la commission Hetzel — du nom du recteur de l'Académie de Limoges, Patrick Hetzel qui a planché deux mois sur l'insertion professionnelle des étudiants — sont accablants : elle estime à 20% le nombre de jeunes Français qui sortent sans diplôme de l'université, «soit plus de 800 000 personnes dont les espoirs sont déçus tous les deux ans». Aussi, trois ans après leur sortie de la faculté, 11% des diplômés sont au chômage. A la base de toute réussite il y a, encore une fois, les moyens. Ce que le système d'enseignement perd en moyens des secteurs moins stratégiques les récupèrent. En réalité, c'est une question de mauvaises stratégies et de mauvaises priorités. Nous sommes ainsi plus prompts à consommer exagérément du téléphone mobile que de l'informatique ou de l'Internet. Nous consommons sans compter en matière de services de téléphonie mobile, d'audiotel, de téléphone rose et autres gadgets. Cela a un prix élevé proportionnel au désert culturel dévastateur. Selon la Banque d'Algérie «la consolidation de la situation des paiements extérieurs courants en 2003 s'est conjuguée avec un élargissement substantiel (environ 1,35 milliard de dollars) du déficit au titre du poste services (nets) de la balance des paiements». Ce constat exprime de façon polie une hémorragie financière contre laquelle l'opérateur historique (Algérie Télécom) reste impuissant et qui n'a pas encore livré tous ses secrets. La facture a été encore plus salée les années suivantes et tout indique qu'elle le sera davantage plus tard si on n'arrête pas d'acheter du vent au prix fort. «L'ampleur du déficit du poste services (nets) de la balance des paiements est une "nouvelle situation" qui risque de peser négativement à moyen terme sur la position financière extérieure, à mesure que le processus d'adhésion à l'OMC comporte des négociations importantes au titre de la poursuite de la libéralisation des services», poursuit la banque d'Algérie. Une manière, bien souple, de tirer la sonnette d'alarme sur des dépenses qui ne soignent pas, ne nourrissent pas et n'éduquent pas et qui doivent atteindre six milliards de dollars d'ici peu. «Par quelle main tenir le vent ?», commence un recueil de poésie de notre ami Abdelmadjid Kaouah. A. B.

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