Panorama : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Journal d’insolation
Par Arezki Metref arezkimetref@yahoo.fr


Je te la fais une fois de plus ? Allons-y ! Une panne de sujet, ça arrive. Une température d’étuve, une mauvaise circulation dans les circuits des synapses, une actualité calamiteuse et voilà… ! Cette absence de sujet peut faire cependant, elle-même, un sujet. Un truc, une ficelle, un tour de prestidigitation ? Non ! Au fond, on ajoute des mots aux mots. Ceux-ci ou ceux-là, comment voir… Je ne vais pas là-dedans, non. Du tricoté main, ça date.
De rien faire un tout, c’est l’illusion qui fait qu’on se lève le matin pour aller à la conquête comme on va à l’usine, au bureau ou à sa tabla. Mais conquérir quoi ? Et de quoi faut-il parler, ya bou galb… ? Eh bien, il fait trop chaud et l’endroit où je cogite en heures sup est dépourvu de climatiseur. De plus, il fait nuit et ça plombe davantage la chape. Pas de quoi faire un plat, non ! Pour passer ce sacré temps que je regrette dès qu’il passe, je relis La Traversée de Mouloud Mammeri dans une édition bourrée de coquilles. Au lieu de jouer au jeu de remettre les virgules de là où un claviste pressé les a chassées, je redécouvre en quoi l’ultime roman de l’écrivain extralucide avait quelque chose de sombrement visionnaire. L’intégriste type, celui à qui on peut faire confiance pour sa capacité de désertification, y est décrit en sa maquette. Mammeri le croquait en ses premières esquisses, bien avant que le modèle aujourd’hui breveté n’ait été achevé par un partenariat cosmopolite pour ne pas dire interlope. «En attendant, écrivait Mammeri, Boualem vivait avec la haine sanglante du siècle étalée sur toute la surface de son âme comme une banquise. Il s’adonnait à la vertu férocement. Il la voulait implacable, goulue jusqu’au sang, celui des autres, mais aussi, s’il le fallait, le sien. Il haïssait la vie, parce que c’est dans ses gésines que les désirs fermentent et se ramifient. L’idéal de Boualem, c’était un grand désert calciné».Toutes raqaâtes surérogatoires cessantes, il faut courir lire ce roman. C’est plus que de la bonne et belle littérature. C’est de la vision ! Mais encore ? Ça continue à tomber dru sur le Liban martyr. Les bombes chassent les populations civiles, premières victimes des hostilités d’Israël. Une hogra inqualifiable, c’est tout vu. Quel droit peut s’appliquer à ce «chaos créateur» dont l’hyperpuissance américaine veut faire l’acte de naissance d’un nouveau Proche-Orient constructible sur le dos des Palestiniens ? C’est du délire aussi peu arrimé à la justesse que cet autre délire, celui des foules arabes et de leurs gouvernants, ordinairement anesthésiés au dernier degré, qui sortent en la circonstance leur lyre conventionnée la plus sirupeuse pour chanter les louanges du Hezbollah au prétexte rédhibitoire que c’est Israël l’agresseur. Et si le Hezbollah se préoccupait du Liban aussi peu qu’Israël ? Oui, devant la démission collective des gouvernements arabes pliés devant les Etats-Unis comme un journal sur une table basse, on peut comprendre que l’amour-propre de peules traîné dans la boue puisse trouver un catalyseur dans la riposte casse-cou du Hezbollah. Raison garder ? Faut… On relit Mammeri, c’est d’actualité : le sang des autres et, au besoin, le sien. Seulement, au besoin… Je trouve, personnellement, assez pitoyable cette grande «pleurerie» collective, cette façon d’étirer en grand angle les glandes lacrymales, en entonnant le refrain recuit de «hagrona !». Je trouve tout aussi peu grand d’ouvrir un œil pendant cette longue sieste civilisationnelle dans laquelle est plongé ce monde arabe (qui se demande encore, dans des émissions télévisées en prime-time, si le vinaigre est hallal ou pas, quatorze siècles après la fondation de l’islam et quelques millénaires après la découverte du vinaigre) pour larmoyer devant tant d’injustice ! Bouge de là, comme dit l’autre. Pleure donc pas comme ça, ça fait pleurer le bon Dieu, dis ! A l’inverse, comment ne pas s’étrangler devant les interdictions de manifester la solidarité avec le Liban martyr que les autorités opposent aux partis politiques et à la société civile ? Empêcher une solidarité lucide qui décrypte les enjeux et refuse d’entrer dans les transes normatives ! Mais encore ? Encore des attentats ! Le coup de Benzerga sonne-t-il comme le coup de gong qui relance un nouveau round. A trop laisser traîner dans la nature des gens qui ont l’habitude de serrer la gâchette, ça pète forcément. Que veux-tu, la nature a horreur du vide ! Mais encore ? A part ça, la canicule est aussi féroce qu’à la première ligne et, dans la nuit qui s’achève en effilochant ses franges de crêpe noires, le muezzin multiplie les décibels de peur que les croyants préférassent le sommeil à la prière. Malgré son dévouement cybernétique, les croyants changent de flanc et gardent la latitude d’invoquer la mansuétude proverbiale pour réparer leurs déficiences. Ce sommeil paradoxal, serait-ce celui du monde endormi ? Le jour se lève dans le poudroiement du ciel. Déjà le soleil est vertical et tanne mon cuir chevelu. Mon cerveau bout dans sa casserole. Fais gaffe à l’insolation ? Un coup de Mammeri pour la route : « La chose importante, c’est de promener ses ans dans la liberté d’une forêt de bouleaux, de se lever le matin accordé au monde et de se dire : ce n’est pas la mort qui m’attend.»
A. M.

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