Panorama : HALTES ESTIVALES
Tlemcen, un incendie au cœur…
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@yahoo.fr


Durant les vacances, quelques chroniques des années précédentes pour se replonger dans le feu d’une actualité qui relève désormais de l’histoire. Nous ferons également des haltes dans des villes ou des régions coups de cœur. Aujourd’hui, un amour nommé Tlemcen.
Quant tout part et fout le camp, il reste les souvenirs… Il reste ces images murés au fond de la mémoire et qui ne veulent pas jaunir, gardant intactes toute leur luminosité et la fraîcheur de leurs couleurs. Une ville, une autre halte dans nos pérégrinations de journalistes jetés sur les routes de l’Algérie profonde à l’époque de la grande quiétude et de la paisible ronde des jours sans heurts… Ah ! Sereine nonchalance des saisons tranquilles, où es-tu ? Pour les voyageurs infatigables que nous étions, ces stations n’étaient pas pourtant celles du répit, car il fallait cravacher dur pour récolter ces bribes d’informations qui serviront de canevas au reportage ou à l’enquête… Un hôtel. Une chambre sans faste et sans téléphone, avec, comble du luxe, une douche où l’eau ne coule qu’à des horaires stricts. Et ces inévitables aquarelles suspendues au-dessus du lit, œuvres d’obscurs dessinateurs qui se prenaient pour des artistes doués ! Un balcon qui s’ouvre sur un été lumineux. Siestes de reporters, partagées entre le bar du coin et la pièce austère léchée par les brûlants lance-flammes du soleil méditerranéen. Et la ville, paisible et laborieuse, qui s’offre à vous dans un moment d’extase partagée. La ville aux parfums et reflets si particuliers. Encore une aux charmes désuets, mélange d’Orient exotique et d’Occident moderne. Laquelle ? La ville blanche, bien sûr, superbe joyau niché au creux de la riante et verdoyante vallée. La cité d’art et d’histoire, titre galvaudé mais qui prend ici toute sa valeur, car qui, mieux que la capitale des Zyanides, peut mériter cette qualité ? Tlemcen est une invite, un sourire, une caresse… Quand on prononce ce mot magique, je pense au plateau de Lalla Setti qui protège l’éblouissante ville laiteuse parcourue de luxuriants jardins. Je pense aux cerises, écarlates et galbées, vendues pour quelques sous à chaque coin de rue par des marchands ambulants. Je pense aux fresques d’ombre et de lumière qui patrouillent les bosquets des monts de Tlemcen. Je pense aux vertes étendues de pins qui glissent sur la corniche. Je pense aux oliveraies rectilignes surgies d’Andalousie. Je pense aux seigneurs vautrés dans les patios rafraîchis par les jets d’eau et les senteurs des lilas. Je pense aux belles dames de jadis valsant sur les airs d’une musique éternellement jeune. J’y suis rentré par la belle route qui vient d’Oran et traverse quelques villages coloniaux non encore pollués par le béton et le trabendisme. Une succession d’adorables et pimpantes localités aux maisons surmontées de toitures rouges. J’y suis rentré en venant de Sidi Bel Abbès, après une halte mémorable aux cascades d’El-Ourit, dans le flamboyant rouge et or d’un crépuscule d’été, calme et savoureux, qui annonce une magnifique nuit de musique andalouse. Mes yeux ne voulaient pas quitter l’abrupt rempart vert qui dévale des hauteurs de Lalla Setti, avec, à son sommet, cet incroyable viaduc d’acier qui enjambe deux falaises escarpées. L’eau, surgie des profondeurs de la forêt, explose en une multitude de gerbes dont le roucoulement est comme une seconde musique… L’orchestre entame une nouba. Les tables se remplissent. L’odeur des brochettes embaume l’air. Je m’enivre déjà, mais le chauffeur avertit : «Si tu restes, tu ne te lèveras pas avant minuit. Il faut penser à réserver l’hôtel…». Qu’il est difficile de quitter ce paradis ! Après une courte correspondance à Oued Tlelat, j’y suis rentré par cet interminable train qui avance comme une tortue à travers le paysage dépouillé de la plaine belabessienne traversée par les vents sibériens de janvier. Et voilà les tunnels. Voilà les monts qui dorlotent les nuages du côté d’El-Ourit. Cette fois-ci, je suis sur le viaduc d’acier et le regard qui plonge dans les abysses, accroché par le ruban scintillant de la route de la corniche, se trouble de vertige… Vertiges des sens cabriolés dans les panoramas célestes. Tournis des gouffres verdoyants qui vous accompagne jusqu’au bout du voyage, et même un peu plus, lorsque les yeux, ivres de beautés pures, s’éteignent dans l’obscurité d’une chambre zébrée par l’éclat bleuâtre d’un néon qui clignote à l’extérieur. J’y suis rentré par la route de Sebdou, après un pèlerinage chez les nobles pasteurs de la région. Partis pour un reportage sur l’élevage dans cette région considérée comme l’un des principaux viviers de la race ovine algérienne, nous avons été «kidnappés» par des hôtes qui nous ont obligés d’accepter leur légendaire hospitalité. Affables, ils sont aussi d’une franchise déroutante. Ces fiers éleveurs qui tiennent de leurs aïeuls ce sens héréditaire du bon accueil, nous ont tellement gâtés que je conserve de cette région l’un des meilleurs souvenirs de ma vie de reporter. J’ai rarement connu un tel accueil, et je garde jusqu’à présent le goût de ce délicieux couscous mangé à la main et servi avec une exquise épaule de mouton local. C’était quelque part dans la steppe. C’était quelque part dans le cœur des hommes, des vrais, de ceux qui ne trichent pas, qui ne calculent pas et qui offrent ce qu’ils ont de meilleur sans vous demander d’où vous venez ! C’était à quelques pas du bonheur, au carrefour des rencontres fraternelles, nées d’un arrêt de car dans la brousse dévêtue, d’un café que l’on prend dans une baraque, d’une main tendue, d’une invite, d’un échange… J’ai souvent entendu dire que les Tlemcéniens n’avaient pas le sens de l’hospitalité et accueillaient mal les «étrangers», terme que j’ai en horreur ! Je jure que je n’ai jamais senti cela dans les quartiers et les rues de Tlemcen et que le nombre de fois où j’ai été invité à déjeuner ou à dîner par des gens que je venais à peine de connaître est révélateur de cette hospitalité que l’on veut maquiller pour je ne sais quelle raison. Le régionalisme, peut-être ? Cette plaie qui a ressurgi soudainement après des années de parfaite communion entre tous les enfants de ce même pays ! Heureux qui, comme nous, n’a pas vu cela dans les yeux du Kabyle qui vous accueillait dans son hameau avec le sourire éternel du Djurdjura et quelques figues séchées barbotant dans l’huile d’olive. J’ai passé des nuits à Mekla et j’avais oublié que j’étais à des centaines de kilomètres de chez moi. J’ai mangé du couscous au mérou chez une famille de Jijel et il me semblait que c’était ma mère qui l’avait préparé, elle qui n’était pas forte en poisson ! J’ai si longtemps erré dans l’Algérie profonde et parcouru les villes et les villages d’est en ouest, du centre au sud, que je peux témoigner de la disparition totale de ce fléau durant les années soixante-dix. Du moins, chez le peuple ! Tlemcen est de ces villes qui ont une espèce de pudeur interne, héritage le plus pur de la civilisation et la réserve que l’on peut parfois observer dans les attitudes des uns et des autres n’est pas de l’indifférence, loin de là. Quant au patriotisme, je crois qu’il faut visiter les maquis de la région, parcourir les montagnes qui entourent Maghnia, monter du côté de Ghazaouet ou descendre vers Sebdou, pour comprendre que cette région frontalière qui a donné à la cause de l’Algérie ses meilleurs enfants, n’a jamais triché avec l’histoire J’arrive à la fin de cette chronique sur Tlemcen. Allez-y, vous ne le regretterez pas ! J’ai évité les cartes postales standardisées, pour vous raconter ces hommes simples et fiers qui s’en fichent du visa et de l’Europe, tant ils ont conscience de vivre dans le plus beau pays du monde. Je vous parle de leur vérité. Et de l’âme rebelle qui a façonné les générations à l’ombre de Lella Setti. Non, mille avenues parisiennes ne valent pas le souffle de tes crépuscules quand le soleil descend doucement sur Bab El Kermadine et que ses derniers rayons se font caresse sur la chevelure dorée de tes monuments. Ni Rome, ni Persépolis, ni les Venise de leurs contes d’amour normalisés dans la logique du marketing touristique, ni les étoiles du monde entier ne t’arrivent aux chevilles, ville de Mohammed Dib. Dans nos cœurs, l’incendie brûle toujours. Car c’est un vrai conte d’amour. Entre un peuple et une révolution…
10 juin 2004

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