Jeudi 10 Août 2006
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Actualités : CONTREBANDE, TRAFIC DE DROGUE, IMMIGRATION CLANDESTINE
Guerre cachée aux frontières
De notre envoyé spécial à Maghnia, Tarek Hafid


Le corps des Gendarmes gardes-frontières (GGF), première «ceinture de sécurité» dans la protection du territoire national, est en pleine phase de réorganisation. Le redéploiement de ces troupes sur le terrain est un des grands chantiers de cette restructuration. La région de Maghnia, haut lieu de la contrebande et du trafic de stupéfiants, fait l’objet d’une attention particulière.

«Les frontières reviennent de loin.» Le commandant Rachid Bourguiba, qui est à la tête du 1er groupement de Gendarmes gardes-frontières de Maghnia, regarde scintiller dans la nuit les lumières des faubourgs d’Oujda. L’officier n’en dit pas plus. Mais sa phrase en dit long sur le double combat mené par ses hommes durant les quinze dernières années. Ils étaient sur le front de la lutte antiterroriste et protégeaient en même temps l’immense bande frontalière qui sépare l’Algérie de ses voisins. Notamment celui de l’Ouest. En ce début du mois d’août, les GGF du poste avancé Akid Lotfi n’ont pas droit aux vacances. Ils ont les yeux rivés vers le «Moghrib» et ses makhaznias, les membres de cette force auxiliaire qui dépend du ministère de l’Intérieur marocain. Ils ont pour réputation d’encourager les trafics transfrontaliers et de réguler la contrebande. 22h 30, un groupe de gendarmes est sur le terrain depuis un long moment pour une opération de refoulement d’immigrants clandestins, 34 Africains et 3 Marocains. «C’est une opération de routine que nos éléments font régulièrement. L’administration marocaine refoule ces immigrants vers l’Algérie et notre travail consiste à empêcher ces derniers de rentrer dans notre territoire». Une sinistre partie de ping-pong en quelque sorte.

«Je veux rester en Algérie»
Quelques minutes plus tard, un groupe de gendarmes fait son entrée dans l’enceinte du poste en compagnie de trois Africains, des Guinéens fuyant la misère et la dictature. Le plus jeune d’entre eux, 18 ans à peine, a la paupière droite en lambeaux. «Les militaires marocains m’ont tabassé », dit-il en étouffant un râle de douleur. Il raconte sa mésaventure. «J’ai rallié le Maroc par avion avec l’objectif de partir en Europe. Mais je n’ai pas réussi. Par la suite, j’ai été embarqué par les policiers marocains avec d’autres Africains. Ils nous ont conduits jusqu’à la frontière pour nous refouler vers l’Algérie. Aujourd’hui, le cauchemar a commencé à 17 h et depuis nous sommes ballottés d’un côté puis d’un autre. Je suis fatigué. Si vous me le permettez, je voudrais rester en Algérie. Je ne veux pas retourner au Maroc, ils sont mauvais et en plus ils ne parlent pas le français», lâche-t-il. Les trois amis quittent le poste pour rejoindre leurs compagnons d’infortune. Ils auront droit à de l’eau, du pain et des boîtes de sardines en conserve. Un bien maigre lot de consolation. Les GGF tentent de lutter contre le phénomène de l’immigration clandestine. «Nous avons installé des postes de contrôle sur l’ensemble des points des oueds et des pistes agricoles, qui constituent des ponts de passage des immigrants. Ces postes de contrôle sont constitués d’une dizaine d’éléments. Suite à ce nouveau déploiement sur le terrain, nous avons obtenu des résultats positifs», explique le commandant Rachid Bourguiba. Selon lui, l’élimination des tristement célèbres camps d’immigrants qui étaient installés sur le lit de l’oued Maghnia a permis de mieux gérer la situation. Mais le phénomène est encore très présent puisque pour les six premiers mois de l’année en cours, 1881 immigrants clandestins ont été appréhendés par les forces de sécurité au niveau de la frontière avec le Maroc.

Roubane, hallabas city
Mais la bête noire des GGF est de nationalité algérienne. C’est le hallab, contrebandier spécialisé dans le trafic de carburant. Et des hallabas à Maghnia il y en a à profusion. Ils sont partout. A bord de leurs véhicules (des Mercedes 220 D, des R21, R25 et autres Peugeot 505), ils écument les nombreuses pompes à essence de la région. Certains optent pour la grosse artillerie en utilisant des tracteurs de semiremorques capables de transporter 400 litres de gasoil en une seule fois. Après avoir fait le plein, les hallabas acheminent le précieux liquide vers des habitations situées à quelques encablures de la frontière. Le carburant est transvasé dans des jerricans de 30 litres puis «exporté» à dos d’âne vers le Maroc. Une aubaine pour ce pays frappé de plein fouet par l’augmentation des prix du pétrole brut. «Le trafic de carburant rapporte énormément d’argent. Les prix changent d’une saison à une autre. Actuellement, avec la saison estivale et la venue des émigrés marocains, il y a une très forte demande sur le gasoil», explique un GGF du poste avancé de Roubane, petite localité frontalière située à 35 kilomètres au sud de Maghnia. Lorsqu’on connaît la marge bénéficiaire des hallabas on comprend pourquoi tant de citoyens patientent des heures durant dans les stations- service et n’hésitent pas à risquer leur vie. En effet, le jerrican revient à 450 DA et est revendu 1100 DA derrière la frontière. Ce trafic rapporte des fortunes colossales. A Roubane, on est hallab de père en fils. En fait, dans cette localité, ce sont les habitations qui sont en «poste avancé», les GGF sont plutôt en repli. Ici, il suffit de traverser son jardin pour se retrouver au Maroc. «C’est une zone très difficile à contrôler. On ne peut pas empêcher les gens de se rendre dans leurs lopins de terre», indique un officier de gendarmerie en montrant du doigt un jeune Marocain sur une mobylette. «Il est en train d’attendre la prochaine livraison.» Les signes de richesse s’affichent ostensiblement dans cette petite mechta qui dépend administrativement de la commune de Zouïa. Les maisons sont certes d’un goût douteux mais elles sont hautes et spacieuses. Idem à Zouïa qui, des années durant, était la capitale du trafic de blue-jean. Les trafiquants de ce village ont quelque peu délaissé le 501 pour se spécialiser dans la chaussure made in spain. En fait, dans cette partie de l’Algérie, les trabendistes sont toujours à l’affût d’une bonne affaire. Il suffit que l’oignon augmente de quelques dinars pour voir des tonnes de ce légume transiter par la frontière et inonder les marchés des villes de l’Ouest algérien. Mais la région de Maghnia est également la zone par où transite le kif, autre grande spécialité agricole du roi Mohammed VI. Sur le front de la lutte contre le trafic de stupéfiants, la situation est plus que préoccupante. Le dernier des Maghnaouis vous dira que ce trafic est entre les mains de barons, des notables connus de tous. Pour y faire face, l’Etat ne semble avoir engagé que des moyens très minimes. A titre d’exemple, pour les six premiers mois de l’année 2006, le 1er groupement de GGF de Maghnia n’a saisi que 5 kilos de cannabis. Un résultat insignifiant pour cette région considérée comme étant la plaque tournante du trafic de zetla. Selon certains gendarmes, la lutte contre le commerce de la drogue est avant tout une affaire de renseignement. Il semble donc que les moyens qui sont actuellement à leur disposition ne permettent pas aux services de sécurité de faire face aux narcotrafiquants. Mais la donne pourrait bien changer à l’avenir puisque le Commandement de la Gendarmerie nationale a lancé une vaste réforme du corps des Gendarmes gardesfrontières. Sur le plan opérationnel, les GGF vont bénéficier d’un renforcement de leur effectif avec la création de nouveaux postes avancés sur l’ensemble des frontières. Dans quelques mois, ils vont être dotés de nouveaux véhicules tout-terrains, les anciens, acquis lors de la lutte contre le terrorisme, ayant fait leur temps. Les GGF vont également gagner en efficacité avec l’installation d’un système de radars de détection. Le projet est actuellement en phase d’étude au niveau du Commandement de la GN qui s’intéresse particulièrement à l’expérience des gendarmes turcs et à celle des gardesfrontières américains. Reste que ce redéploiement stratégique, qui vise à protéger plus efficacement les frontières, ne saurait réussir sans une prise en charge réelle des populations vivant dans ces régions. Les politiques se doivent de leur offrir d’autres alternatives sinon ces efforts seront vains.
T. H.

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