Jeudi 10 Août 2006
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Actualités : NOUVELLE
Tyr ma bien-aimée, Tyr mon holocauste
A la mémoire des enfants libanais assassinés dans les bombardements israéliens


Mon père ramassa un énième tract balancé d’un avion israélien, “il nous faut quitter notre maison et ne pas rester à Tyr. Leurs menaces ne sont pas une plaisanterie. Nous partirons dans le Nord chez mon cousin”, dit-il. Oum-Ali, ma mère, commença à emballer nos affaires. Peu de choses en vérité. Quelques vêtements, et une chemise cartonnées dans laquelle son mari rangeait les documents et papiers domestiques importants.

Avant de sortir je regarde un long moment notre vieille maison de pierre. On y rentre par un minuscule jardin planté d’un figuier. Ma maison, celle où je suis né, où j’ai grandi est modeste, mais très bien entretenue par ma mère. Mon père est marchand de légumes, et je n’ai jamais su quel âge il pouvait avoir. J’ai toujours vu ses cheveux blancs et son visage ridé. “Les marques de la vie”, me disait-il souvent. Oum-Ali, ma mère, était une femme aux yeux verts très pâles, au nez aquilin. Mais son visage était fermé. Elle souriait rarement. Ses deux frères, avaient été tués en 1996 lors d’un bombardement à Qanaâ. Sa seule famille était ma grand-mère maternelle qui vivait avec nous. J’étais l’unique enfant de mes parents. J’aimais Tyr, la ville où je suis né, celle que nous appelons Sour. Mes parents étaient pauvres, mais je n’étais pas malheureux. Mon père ne faisait pas de politique. Il disait sans cesse : “Tout ce que nous voulons c’est la paix”. Il me répétait souvent : “Ali, travaille bien en classe, étudies, car seul le savoir te permettra de t’éloigner du feu et de la guerre”. Le dimanche 23 juillet, je m’en souviens il était dix-sept heures. Mon père me fit monter le premier dans le camion où il y avait déjà beaucoup de monde, des femmes et des enfants surtout. Ma grand-mère et ma mère me rejoignirent. Mon père se tint debout aux côtés d’autres hommes. Combien étions-nous dans ce véhicule ? Impossible de le dire. Nous nous connaissions tous et étions silencieux. Au fur et à mesure que nous nous éloignions de Tyr, je me disais que je reviendrai bientôt, que je la reverrai ma ville bienaimée. Combien de kilomètres avions-nous franchi lorsque retentit le bruit assourdissant des bombardements ? Six kilomètres ? Dix kilomètres ? Je sais seulement que nous roulions depuis très peu de temps. Le projectile s’abattit sur nous. Le camion s’immobilisa. Le chauffeur était grièvement blessé. Je cherchais mon père, ma mère, ma grand-mère. La force des bombes les avait éjectés avec d’autres “voyageurs” hors du véhicule. Je courrais vers ma mère. Elle était étendue au milieu de gravats. Elle était encore vivante. Un homme me hurla à l’oreille : “Ne la laisse pas mourir, le temps que nous allions chercher des secours”. Oum-Ali avait beaucoup de mal à me parler. Je lui pris son bras, je l’entourais de mes mains : “Maman, maman je t’en supplie, ne t’endors pas. Reste avec moi”. Je pleurais, pleurais et ne savais pas encore que mon père et ma grand-mère étaient morts. “Je vais mourir Ali, sois courageux”, me répondit-elle péniblement. C’est dans mes bras que maman est morte. Le projectile l’avait atteint à la tête. Maman n’ira jamais dans le Nord. Mon père et ma grand-mère n’iront jamais chez le cousin du nord. Je n’irai jamais dans le Nord. Je suis retourné à Tyr et n’ai rien retrouvé de ma maison, de mon jardin, du figuer. Je suis retourné à Tyr et me demande pour quelles raisons les bombes m’ont épargné puisque je n’ai plus personne et n’ai plus rien. Ils avaient dit : “Il faut partir.” Nous sommes partis. Ils ont tout de même bombardé. Il paraît que nous n’aurions pas dû prendre un camion mais un véhicule léger. C’est de notre faute. C’est toujours de notre faute. C’est certainement de ma faute, moi Ali, d’être né au Liban et à Tyr. Mais qu’ai-je à voir dans cette guerre à laquelle je ne comprends rien ? Dites-le moi vous qui avez fait de moi un orphelin. Dites-le moi vous qui avez choisi le silence tandis que meurent les enfants et que survivent des orphelins. Dites-le moi vous qui m’avez ôté mes parents. Mon père était un modeste marchand de légumes. Ma mère s’occupait de son foyer. C’était leur seule politique. Dites-le moi donc, car il me faut comprendre vos folies meurtrières pour pouvoir survivre. Survivre après quoi d’ailleurs ? La dévastation ? Le vide ? Pourquoi donc grands de ce monde refusez-vous de voir mes larmes ? Pourquoi n’entendez-vous pas les cris d’agonie des enfants de Qanaâ, Qâ, Tyr ? Pourquoi les abandonnez-vous ? Pourquoi les laissez-vous exterminer ? Ce n’est pas là une question ou des questions que je vous pose. C’est un cri, un hurlement d’effroi, d’une douleur que rien ne parviendra plus à apaiser. J’étais Ali un enfant de douze ans, j’étais un enfant heureux à Tyr. Tyr la libanaise ma ville bien-aimée. Tyr n’est plus que décombres et gravats. Tyr enterre ses morts. Je ne suis plus un enfant. J’ai grandi. Je n’ai plus douze ans. Je suis seul, j’entends des cris épouvantables, j’aperçois dans un horrible brouillard de fumée les bombes israéliennes et le visage de Oum-Ali ensanglanté. Ce sont désormais mes seuls souvenirs. Mais au fait, pourquoi vous ai-je raconté tout cela monarques, présidents, et princes arabes ? Ali l’enfant libanais n’est pas fils de roi. Vous avez vos richesses. Je n’avais que Tyr. Vous l’avez vue disparaître sous les bombes et n’avez rien dit. Honte à vous !
L. A.

NB : 1) Cette nouvelle n’est pas témoignage mais une histoire tirée bien évidemment d’un fait réel : la mort de toute la famille Shaïta (famille du jeune Ali) sous les bombardements israéliens, alors qu’elle tentait de fuir vers le nord du Liban.
2) Tyr est située au Sud- Liban “Sour” connue pour être un beau site culturel.

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