Panorama : ICI MIEUX QUE LA-BAS
L'hôpital se moque de la zaouïa

Par Arezki Metref
arezkimetref@yahoo.fr


M. Belkhadem, premier (ministre) du nom, s'est rendu en Kabylie pour l'anniversaire du congrès de la Soummam, nous disent les journaux. Bien ! Il y tient un discours, ajoutent ces mêmes journaux. Bien ! En soi, rien que de noormal. Un Premier ministre en virée officielle qui parle en inaugurant les chrysanthèmes, c'est d'un banal digne du JT de l'Unique.
C'est même conforme aux usages sous nos cieux caniculaires et réconciliés ! Donc pas de quoi fouetter le chat qui ronronne sous le climatiseur. Le hic, c'est que le discours en question permet de resservir comme ça, maintenant, après tout ce qui s'est passé, les mêmes plats, les mêmes formules éculées jusqu'à la corde, les mêmes recettes. Ça en devient du challenge, y’a pas à dire ! De la constance pure ! Ce qui est digne du plus grand intérêt, c'est cette nouvelle langue forgée dans le bois de l'énigme ! De la devinette 5 d'indice de protection. Des mots fléchés difficulté maximum ! Quelques bribes de morceaux de pans de copeaux de ce bois précieux nous sont miraculeusement parvenus grâce à la presse. Ainsi, on saura pour les siècles des siècles (y'a comme ça des phrases qui naissent à peine que déjà elles sont dans la postérité) qu'«il nous est impossible de laisser notre pays à tous ceux qui veulent le détruire, que ce soient les terroristes des années 1990 ou tous ceux qui se considèrent comme les tuteurs de notre histoire, de ce brave et courageux peuple». Les terroristes des années 1990, on connaît ! En principe. On ne sait si ce sont les mêmes que ceux qui sont libérés en 2006, mais on croit savoir qu'ils ont existé et qui ils sont. Il ne les nomme pas, mais ce n'est pas grave. Les islamistes ? Faut lire entre les lignes tant qu'il y a encore des lignes ! On comprend néanmoins que ces terroristes des années 1990, même s'ils ne sont pas nommés expressément et explicitement, ont voulu ou veulent encore détruire le pays. C'est ça de pris, comme sens. Mais les autres, l'inconnue de l'équation, ceux-là qu'il désigne avec encore plus d'imprécision que les terroristes génériques, qui sont-ils ? Qui sont ces perfides fantômes «qui se considèrent comme les tuteurs de notre histoire, de ce brave et courageux peuple?» Qui sont-ils, saperlipopette ? On sait, grâce à la netteté de Belkhadem, que ces mystérieux personnages «se considèrent comme les tuteurs de notre histoire», ce qui est un élément d'identification nécessaire mais malheureusement insuffisant. Ils se veulent les «tuteurs de notre histoire », va trouver avec ça ! On en est réduit aux supputations. De cet océan de brouillard, les hypothèses les plus échevelées peuvent se lever et devenir ipso facto des certitudes. On ne va pas se jeter dans cette mer agitée et épaisse ! Trop vague, trop fumeux, trop dur en fin de compte. Contentons-nous de comprendre que le Premier ministre tient ces mystérieuses créatures qui «se considèrent comme les tuteurs de notre histoire» et qui ont «voulu détruire notre pays» à équidistance avec les terroristes. On pige aussi, car c'est gros comme le Djurdjura, que ce ne sont pas exactement ses amis. Maintenant que tu as tous ces éléments, tu peux aventurer des trucs ! Mais je ne veux pas croire qu'il vise le mouvement citoyen de Kabylie qui se revendiquait jadis d'Abane Ramdane et de l'esprit démocratique et social de la Soummam au point de baptiser son texte fondateur «la plateforme d'El Kseur» ! Ça ne peut pas être ça, non ! D'abord parce que, quoi qu'on dise, malgré la perfidie qui sert à maquiller l'histoire de ce pays, Abane Ramdane a été l'architecte de la cohérence et de la rationalité de la révolution algérienne. On l'a tué traîtreusement mais on ne peut tuer cette vérité qui survit, du reste, en dehors des circuits de l'histoire officielle, modelée comme la pâte du même nom en fonction des intérêts du présent par des politiques plutôt que par des historiens. Ensuite, quelle qu'en soit l'époque, les troubles qui sont partis de Kabylie ont été, à l'origine, suscités par la contestation d'un pouvoir dictatorial et négateur des libertés sur une base de revendications pluralistes et démocratiques. Rien à voir avec l'islamisme et sa tension vers la théocratie, le nivellement et la violence. Cette dernière, les mouvements nés en Kabylie l'ont toujours subie et si, comme lors du Printemps noir, il est advenu que des jeunes se défendent, c'est de l'énormité que de voir en ces gestes la volonté de détruire ce pays ! M. Belkhadem ne nous dit pas assez (ou la presse n'en rapporte pas suffisamment !) pour savoir si nos regards suivent bien son doigt. Le fait est que, malgré la maigreur des indices qui ne permettent qu'une spéculation basique, son discours semble baigner dans les eaux communes. Un ensemble de lieux communs sur la Kabylie ! Une singularisation négative, bourrée de ces raccourcis en vogue. Faut pas s'étonner que cette singularisation soit transformée en singularisation positive. Extraits : «Que ces gens-là sachent, dit-il, que la Kabylie ne peut être dissociée de cette grande Algérie unie et indivisible.» Commentaire : merci du tuyau ! Autre morceau : «Cette région du pays a beaucoup donné pour retrouver notre indépendance, avant et durant notre guerre de Libération nationale et elle mérite toute notre attention.» Autre commentaire : re-merci du tuyau ! Ultime morceau, irremplaçable celui-là : «Travaillez et on vous donnera de l'argent.» Une générosité comme celle-là, ça ne court pas les sérails. S'il s'agit de l'argent public, rappelons qu'il ne se donne pas. Il est alloué à des projets d'intérêt public et de ce point de vue, faut dire que la Kabylie est la dernière roue du carrosse. On le sait dans la plus éloignée des dechras ministérielles au point que, chaque fois pour y remédier, la houkouma offre une ambulance ou un bus. Zidane brille-t-il au firmament de la Coupe du monde ? Ould Abbas s'en va offrir une ambulance de sa collection personnelle à la commune d'origine du footballeur, en découvrant soudain qu'elle est «défavorisée». Belkhadem s'en vient en Kabylie ? Ce sont deux autobus qui feront désormais ahaner leurs essieux sur les pitons. A ce train-là, on finira par passer du bus à l'avion en un battement d'aile. Croit-on là-haut que la Kabylie n'a besoin que de bus et d'ambulance ? Ce serait fâcheux comme symboles. Mais non, la Kabylie a aussi besoin de zaouïas. Je suis enclin à le déduire en sachant que Belkhadem déclare qu'il ne peut «donner l'argent» pour la construction d'un hôpital à Iferhounène mais, à première vue, il n'y a pas de problèmes de tune pour la réalisation d'un institut islamique à Akbou. L'engouement zouaiste, c'est pas de la tarte ! Pour finir sur une note optimiste et sympathique, j'avoue que je suis resté longtemps à méditer cette phrase de M. Belkhadem : «Pas de vie pour une nation qui n'a pas d'histoire !». Je la trouve tellement profonde et sagace, cette sentence que j'ai voulu la pasticher comme les mauvais peintres pastichent les toiles de maître. «Pas de nation pour une vie qui n'a pas d'histoire », ai-je essayé. Non ! «Pas d'histoire pour une nation sans vie.» Non plus ! Ca reste une tautologie. Alors ? Si tu ne mets pas une majuscule à histoire, pas de vie, pas de nation et pas d'Histoire ! A. M.

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