Panorama : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Au secours, ils reviennent !
Par Arezki Metref
arezkimetref@yahoo.fr


Mais sont-ils jamais partis ?... Le fait est que «les partis de l'alliance saisissent l'opportunité du débat en cours autour de la démarche de réconciliation nationale pour affirmer leur adhésion à ce choix stratégique et renouveler leur appui à toutes les mesures que le président de la République a prises pour consolider la charte pour la paix et la réconciliation nationale» : ce morceau de bravoure, à la teneur hautement subversive, m'épate.
Tu n'en devineras jamais la provenance, ni les artisans. Langue au chat ? Il porte la signature entremêlée des trois Mousquetaires de l'alliance présidentielle. La position est tellement dure à prendre, tellement risquée, qu'elle a nécessité, comme tu t'en doutes, des débats ardus, pointus, téméraires, pour aboutir à cette formulation absolument inédite sous nos latitudes. Avoir le courage de soutenir la «démarche» du chef et «appuyer» toutes les mesures que le président a prises» et patati et patata dans un pays où la noble tradition politique consiste en l'opposition âpre aux tentations de diktat et en la lutte contre le culte de la tête, ça mérite le coup de couvre-chef. Chapeau ! Pour contrer les puissantes tendances négatives ataviques contre tout ce qui vient des cimes, il a fallu pas moins que la conjonction du courage et de la lucidité constructive de trois leaders siamois et d'appareils politiques complexes et coûteux comme le FLN, le RND et le MSP. Ouf ! L'artillerie lourde, quoi ! Issu d'une réunion suscitée et drivée par Soltani, le patron de ce dernier, islamiste du deuxième degré (l'alchimie politique algérienne compose les islamistes comme les grands brûlés, avec une gradation dans la gravité), ce bout d'anthologie est, semble-t-il, la seule «position» sur laquelle ont pu s'entendre les Mousquetaires terre à terre. Ça a l'air de rien, comme ça ! En réalité, c'est les travaux d'Hercule, ce truc-là ! Dans un océan d'opposants virulents à la «stratégie» du président, dotés de tous les moyens d'information et de pression, de la télévision d'Etat à la justice privatisée, ils font face, debout sur un rocher, à des déferlantes d'hostilité. Mais ils tiennent bon. Ils bravent le danger, écrivant avec leur sueur et le sang — des autres — une des plus belles pages de l'histoire de «l'appui» et du «soutien» depuis l'Etoile nord- Africaine. C'est peu dire ! Appui. Soutien ! Tu me diras que le rôle des appuyeurs est d'appuyer et celui des souteneurs est de soutenir. Rien à redire ! C'est leur fonction naturelle, en effet. Comme celle de l'alliance présidentielle est de s'allier autour du président. Mais si cette alliance avait un brin de patriotisme, elle aurait songé à faire faire des économies au pays. Vise un peu tout le fric qu'il faut pour que les Mousquetaires et leurs troupes respectives se réunissent, discutaillent, s'étripent — autour des questions de géométrie dans l'espace par rapport à la centralité présidentielle — pour, en fin de compte, nous dire qu'ils appuient et soutiennent le président ! Comme si on ne le savait pas ! Imagine l'essence qu'il a fallu pour aller à la réunion de Soltani, le cachet pour les chauffeurs, l'électricité pour faire fonctionner les micros car, par là, on ne parle qu'en présence de micros ! Imagine le temps — depuis le sacrifice du ministère de la Planification, qui soutenait le contraire, le temps, c'est de l'argent — qu'il a fallu consacrer à la réflexion et à la rédaction de documents de cette importance ! Mais rassure-toi, l'argent est celui des cotisations et le temps celui de gens qui sont payés pour ça ! N'empêche ! Tout ce tintouin pour, in fine, nous révéler ce qu'on savait déjà, c'est vraiment remarquable ! Du reste, puisqu'il semble qu'il est impossible de couper à la réitération du soutien et de l'appui, il était parfaitement inutile de dire pourquoi. Formé, depuis l'Indépendance, à la gestuelle intellectuelle pavlovienne, on devine sans effort que le soutien et l'appui sont exprimés au président. Qu'importe sa «stratégie», l'essentiel est que ce soit la sienne ! On a eu un petit bout d'échantillon de la flexibilité de cette politique du paquet-cadeau qui consiste à prendre sans voir ce qu'il y a dedans à l'occasion de la loi sur les hydrocarbures. On soutenait la loi lorsqu'on la supposait procéder de la «stratégie» du président. Puis, on s'est mis à soutenir son contraire car c'était cela qui, en fait, relevait de cette fameuse «stratégie». L'alliance présidentielle aurait pu faire mieux. Ne pas se fatiguer à dire qu'elle appuie et soutient ! Déjà, le fait d'appuyer et de soutenir est en soi fatigant, mais si, en plus, on en rajoute en le disant ! Toute l'énergie que tu brûles comme ça ! Je trouve que c'est de la perte de temps et d'argent. D'ailleurs, pour faire des économies, je fais une proposition réaliste : revenir à l'unipartisme d'avant-1989 ! Si, si, c'est plus économique ! Regarde : si c'est pour reprendre, à plusieurs, ce que le FLN faisait mieux tout seul, autant prendre l'original, ça coûte moins cher ! Le FLN, qui a de l'avenir (électoralement, il espère faire en 2007 mieux que jusque-là) puisque le temps politique marche à reculons, a institué la culture de l'appui et du soutien en valeur religieuse. Ça fonctionnait, en effet, de bas en haut, dans une structure pyramidale. Tu ne vois pas ? Eh, bien, l'échelon inférieur qui soutient et appuie organiquement l'échelon supérieur, est plus vaste. La superposition de couches en crescendo se fortifie pour appuyer et soutenir le sommet ! Plus simple ? Tout le monde, il appuie et soutient le zaïm du moment ! C'était simple, clair comme l'eau d'El Harrach, net ! Tu n'appuies et soutiens pas ? Tu sais alors ce que tu es : un réactionnaire, un anti-national, un goumier, un vendu aux impérialismes divers et variés, un stipendié aux forces de l'argent, une marionnette ! Voilà ce que tu es ! Mais si tu soutiens et appuies, alors là, tu es un patriote sincère, un Algérien de valeur (le parti unique avait déposé, si mes souvenirs sont bons, un brevet d'invention pour ce pléonasme : Algérien de valeur), un dépositaire authentique du sacrifice de nos martyrs, un vertébré qui tient vertical avec la dignité de toute la lignée ! C'était exclusif (dans le sens où ça turbinait à l'exclusion) mais, au moins, c'était limpide. Le pouvoir, d'un homme ou d'un clan, selon les épisodes du feuilleton unique, agissait et parlait et les couches concentriques autour de lui appuyaient et soutenaient. Chacun et chaque chose était à sa place. Si ce n'est pas l'ordre, ça ! Chacun, à son étage, excluait en outre celui qui ne soutient ni n'appuie. L'opposition, qui ne soutenait et n'appuyait pas, n'existait pas légalement. Dans la clandestinité, elle pouvait jouer de la gheïta. Qui l'entendrait de si loin ? Aujourd'hui, il y a une pléthore de partis diaphanes, dont une triade constituée en alliance, tout en écume des jours, des journaux privés, pas de tout mais parfois de cette indépendance abdiquée au profit de quelques mètres carrés constructibles, des tas d'entreprises privatisées à l'avantage des décideurs publics et de leurs clientèles, des managers qui se font du fric inodore en veux-tu en voilà, des trabendistes dans tous les secteurs de la vie nationale, des élections à la Naegelen nationalisé, des clans dont chacun accuse l'autre d'être un clan, des chômeurs polyglottes mais néanmoins analphabètes, des taxiphones sur écoute, des cybercafés monolingues, des islamistes repentis, des islamistes pas repentis et loin et fiers de l'être, d'autres en mission à la primature, des réconciliés avec la charte, des réviseurs constitutionnels à l'action auto-légitimante plus instantanée que l'effet de l'esprit de sel sur l'évier bouché, des profs d'université qui risquent d'aller en prison parce qu'ils ont cru sur parole les gouvernants qui proclament impunément que la liberté syndicale est garantie par la Constitution, des opposants à la voix fluette, d'autres à la voix flouée, d'autres encore à la voix floue, des démocrates en année sabbatique, des élites qui pèsent le poids d'une liasse de billets de banque ou celui de l'ego boosté aux hormones, une mémoire du sang et de la mort, des émeutes aussi fréquentes que les coupures d'eau, un mal-être plus justement partagé que la rente. Et pourtant, comme autrefois, comme au temps où tout était unique, on continue à appuyer et à soutenir. Quoi, qui ? Le président, voyons ! Quel qu'il soit, quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse. On le soutient même quand il vire ! Exactement comme on l'a toujours fait ! Le système FLN, qui se poursuit en se régénérant sous d'autres formes, n'est au fond ni une dictature, ni une démocratie, ni même cette démoctature native d'ici, confusion des deux. Ce système, c'est l'autisme !
A. M.
P. S. d'ici : Cet extrait de communiqué de soutènement, on peut en trouver de pareils à la virgule près à différentes périodes depuis l'indépendance. La ressemblance rhétorique frappante laisserait croire que c'est le même rédacteur qui les commet. Mais non, c'est plus grave : ce rédacteur est multiple et reproductible.

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