Aux premières lueurs du jour, samedi dernier, je l'ai vue apparaître
sur l'écran de mon téléviseur. Elle passe sur une des chaînes ART du
Cheikh Salah au moment où les Algériens se rendent clopin-clopant à
leur travail. Ce ne sont pas de telles productions qu'on passe en prime
time. Elles ne sont plus bonnes qu'à meubler les heures creuses du matin,
celles où on regarde machinalement, l'esprit ailleurs. Il y a comme ça
de vieilles reliques qui surgissent d'un passé qui nous fait honte
aujourd'hui.
Mais comme elles ont été achetées, même à vil prix,
elles doivent quand même servir. Servir sans choquer, bien sûr, et
surtout sans provoquer le plus grand nombre. Ces reliques, ce sont les
fameux "Fawazirs", les talk-shows d'une époque révolue. Plus
digestes, ils permettaient de faire passer les "feuilletons chorba"
du Ramadhan. Ces "Fawazirs" mobilisaient toute la famille autour
du petit écran parce qu'ils étaient visibles, selon les canons des
années 70/80. Souad Hosni, la cendrillon du cinéma égyptien, en avait
fait un rendez-vous incontournable. Venue plus tard, la pétillante
Shirihane en fait un spectacle féerique avec costumes et flonflons. Ce
sont les "Fawazirs" de Shirihane que la chaîne Hekayet diffuse
aux heures indues, comme un spectacle qui offenserait la morale après la
cinquième prière du jour (1). En fait, ce qui choque dans ces "Fawazirs",
c'est qu'ils ne ressemblent pas à cette époque. On n'y voit pas la très
vieillissante actrice Souheir Al-Bababli (2) se refaçonner en hidjab
devant le miroir de sa salle de bains. Les costumes de Shirihane qui ont
tant choqué les tartufes de l'époque étaient aussi d'époque. En ce
sens qu'ils alternaient la légende en habit traditionnel et la réalité
moderne. Paradoxalement, ce sont les costumes des Mille et une Nuits, et
donc plus proches d'eux, qui éveillaient la furia des moralistes. Sauf à
les mettre sous les lorgnons embués d'un membre de l"association des
Ulémas, à la sortie de son bain, les "Fawazirs" ne mobilisent
plus. Et pour cause : ils sont d'une période révolue et il n'est pas
seyant de s'attaquer aux disparus. Or, Shirihane est une disparue, une
"mefqouda" au sens étymologique du terme et, donc, à ne pas
oublier. Une star du cinéma et de la télévision ne rentre pas ainsi
dans l'ombre sans susciter de regrets. On aurait aimé la voir encore
courir, chanter et danser, rien que pour mesurer l'émoi de ceux qui
n'érigent que des barricades contre le progrès. Seulement, Shirihane
avait deux grandes batailles à mener avant de penser à brûler les
planches et les sens tapis sous les qamis. L'une contre l'injustice et
l'autre contre la maladie. L'injustice, c'est l'immense tort que lui a
causé un père qui l'aimait à sa manière mais qui a failli la réduire
à un statut de SNP (Sans nom patronymique). Le mariage de sa mère
n'ayant pas été déclaré, Shirihane s'est donc retrouvée sans droits
à l'héritage paternel après le décès de son père. D'où une longue
bataille juridique qui a duré des décennies et dans laquelle Shirihane a
remporté une victoire contre son clan familial qui voulait la spolier. Il
faut dire qu'outre ses talents d'artiste, elle a une formation de juriste
qui fait d'elle une des avocates les plus brillantes d'Egypte. Revers de
la médaille, ses succès professionnels sont, cependant, amoindris par
l'autre tragédie qui la frappe, en l'occurrence un cancer contre lequel
elle mène une lutte incessante. Alors, de vous à moi, je préfère voir
Shirihane, toujours jeune, sur de vieux films diffusés au petit matin que
de voir les autres. Par les autres, j'entends la Souheir Al-Bababli,
actrice sur le déclin et femme techniquement amortie (3). Après avoir
fait une fausse sortie, elle veut effectuer un retour masqué en exigeant
des rôles en tenue réglementaire (le vêtement légal en vigueur du
Golfe à l'Atlantique). Et lorsqu'elle tombe sur un réalisateur
charitable qui veut bien la filmer, mais de pas trop près, en hidjab dans
sa salle de bains, elle intente un procès à la télévision égyptienne.
Motif: la télévision d'Etat n'a pas retenu le feuilleton dans lequel
elle "jouait" pour ses soirées du Ramadhan. Pourquoi tous ces
revirements chez des actrices qui avaient juré de se consacrer désormais
à Dieu et à ses prophètes (vrais ou usurpateurs)? Tout simplement,
parce qu'il y a sur terres arabes (arables ?) de nouveaux prophètes qui
autorisent les retours de retraite sous certaines conditions. Du coup,
toutes les artistes qui s'étaient cloîtrées sont à nouveau saisies du
désir d'être regardées par de vrais croyants qui ne risquent plus rien,
et pour cause, à suivre leurs évolutions. Comme quoi, il suffit de la
bonne fetwa, et au moment idoine. Pour rendre le péché plus seyant, il
faut le faire passer à la télévision. Désormais, les téléspectateurs
arabes sont dédoublés : il y a, en eux, ceux qui regardent, d'un œil
atone et le reste avec, les "Fawazirs" du matin sur des chaînes
dites respectables. Ceux-là sont des "militants" assidus de la
chaîne Iqra et des autres lucarnes religieuses. Ils sont au fait de la
dernière fetwa, de la roqia la plus efficiente et du tout nouveau
procédé de saignée. Vous prenez les mêmes et vous les mettez devant
les écrans de Rotana, Mazzika, Mélodia et vous les verrez chavirer au
gré des vagues que déclenchent en eux les déhanchés de Haïfa ou les
décolletés de Nourahane. Tu veux de la religion ? En voilà, et jusqu'à
satiété sur toutes les télévisions généralistes dites nationales et
dans les vingt ou quarante chaînes satellitaires créées ou en voie de
l'être. Tu veux des fantasmes ? Tu n'as qu'un couloir à traverser. La
famille est là : pour ça. Régale-toi avec les clips les plus torrides !
Plonge ton regard jusque-là où te porte ton imagination. Nous avons
bouclé pour toi l'enquête sur le cas du "Dr Jeckyl et Mr Hyde".
"Baad Al- Isha afa'al ma ta cha'a" (Après la prière de l'Isha,
fais ce que tu veux !): telle est la devise qui apparaît en caractères
subliminaux sur les nouveaux écrans arabes. La devise et les chaînes
nous viennent du Golfe. Ils devraient être à prendre ou à laisser mais
comme nous avons déjà pris l'essentiel… Pour ceux qui voudraient nous
parler encore du passé, je signale un livre qui vient de paraître au
Maroc et dont le magazine Elaph publie un compte-rendu. Ce livre a pour
titre Aspects de l'histoire des boissons alcoolisées dans le Maroc
médiéval et son auteur s'appelle Mustapha Nechat. On apprend dans ce
livre que les Marocains ont cultivé la vigne pour en extraire les vins à
l'époque des Almoravides et des Almohades. Les premiers, pourtant connus
pour leur intransigeance religieuse, encourageaient la production du vin.
L'auteur propose une carte détaillée des vignobles cultivés depuis la
moitié du IVe au Ve siècle de l'hégire. Il en ressort que les Marocains
produisaient jusqu'à 65 variétés de vins et spiritueux. A l'époque des
Almohades, il y avait 500 producteurs de vins les plus divers. Mustapha
Nechat précise que ces viticulteurs étaient juifs mais il n'a pas besoin
de nous dire qui étaient les consommateurs. A votre santé !
A. H.
(1) La réalité des hauts-parleurs en dénombre six. En attendant les
surérogatoires "imposées". Il faut bien que les travailleurs
de nuit trouvent prétexte à filer en douce.
(2) Les lecteurs d'un certain âge se souviennent sans doute de
l'institutrice de "L'école des cancres". C'était elle et il
vaut mieux s'en tenir à ce souvenir.
(3) Etant respectueux des droits d'auteur, je me dois de signaler que
l'expression est de mon défunt ami et confrère Kheireddine Ameyar.
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