Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Une année blanche et aride
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Comme dirait l’autre, leur bilan est «globalement négatif ». L’on pourra même ajouter à leurs dépens que, jusque dans le détail, leurs actions ne sont guère reluisantes. Nos ministres, il est vrai, sont à l’image de notre prophète du bonheur qui a oublié en cours de route les promesses fumeuses de 1999. Rétribués pour ne rivaliser que dans la flagornerie et la contre-vérité, — qu’ils appellent fièrement l’obligation de réserve —, ils scrutent en permanence les humeurs du prince au lieu d’assumer en toute dignité leurs responsabilités.
Autant dire, à leur sujet, qu’ils se sont depuis longtemps disqualifiés aux yeux de l’opinion. Et pour cause, ils viennent de traverser une année de plus en racontant ici et là des sornettes à leurs administrés sans la moindre pudeur pour la vérité. Solidairement, ils constituent un attelage gouvernemental qui ne devrait pas être fier de ses prestations. Une fois pour toutes, il faut donc qu’ils sachent que c’est de leurs turpitudes quotidiennes que ce pays tire vers le bas et que la communauté nationale décline moralement. Car enfin, qu’ont-ils fait d’autre que de se réfugier dans l’exercice bureaucratique de leur sinécure politique. Des prés carrés où ils agissent comme des proconsuls tatillons, tout juste capables de commander une profusion de textes souvent contre-productifs et parfois en contradictions avec les vagues schémas de la gouvernance. Il est vrai que cette dernière manque cruellement de capacité de synergie qui théoriquement aurait dû la caractériser. C’est parce qu’il en est réduit au rôle de greffier d’El- Mouradia que Belkhadem ne s’autorise guère de synthétiser l’action du gouvernement et que les ministres sont tentés de tirer à hue et à dia. A cela il faudra ajouter le déficit d’imagination et de créativité et nous aurons la photo d’une piètre famille aux commandes de la chose publique. Or, quand le management efficace vient à manquer l’on se rabat sur la moins recommandable des pratiques : celle de légiférer en toutes circonstances et sur n’importe quoi. Ultime illusion d’un pouvoir qui lui confère une réalité fictive. Des lois concoctées dans des bureaux et endossées par un simulacre de Parlement. Une mystique de la loi qui prêche et fonctionne en dehors de la réalité du pays et parfois aggrave le malentendu avec les administrés. Ainsi en est-il annuellement de la loi de finances et ses approximations jusqu’à faire du recours à une «loi complémentaire» une règle, alors qu’en bonne gouvernance, elle est une exception. Une loi n’est pas le Coran. C’est là une évidence que connaissent particulièrement les législateurs et les hommes au fait de la chose publique. Elle est d’autant moins un dogme qu’elle sollicite sans cesse des amendements, c’est-à-dire des corrections et un effort d’adaptation pour se rendre efficace. Susceptible d’abrogation, sa pérennité est tout à fait aléatoire. Mais une loi est également une orthodoxie pour indiquer la frontière au-delà de laquelle aucun «ticket n’est valable», pour écrire prosaïquement. Bref, elle régente et régule. N’étant ni sacré dans l’absolu ni incontournable dans l’immédiat, la loi a pour seule vertu d’imposer sa «justesse» ou sa dictature quand elle est mal faite. S’il est vrai que les lois de finances, annuelles par définition, n’ont pas la vie trop longue, elles font néanmoins beaucoup de dégâts lorsqu’elles ne vont pas dans le bon sens. Qu’un argentier, comme Medelci, ne sache exprimer ses convictions que par une arithmétique solidement chiffrée cela ne rassure que les banquiers et les capitaines d’industrie, ses vis-à-vis, quand il laisse dans le cirage la ménagère au couffin inutile un peu plus chaque jour. Plus soucieux de la courbe de l’inflation que du délabrement social, les technocrates ne sont pas d’un bon conseil politique. La mystique des équilibres budgétaires et la lutte contre les déficits tarissent l’argent et par voie de conséquence affaiblissent la consommation et freinent la production des biens. Toutes les équations des économistes, efficaces quelque part, ne relèvent, en vérité, que des options dans des économies vigoureuses capables d’amortir et de réduire par elles-mêmes les effets pervers. Or, nous ne faisons pas partie encore de ce club de nations aux capacités structurelles fortement opérantes pour intervenir sur les poches de misères induites par de tels choix. L’Algérie, ravagée socialement par la restructuration, n’a plus les ressorts pour rebondir face aux thérapies de choc administrées depuis 10 ans. Un chômage chiffré à 20%, une demande de premier emploi évaluée à un million de jeunes, un appareil de production ne contribuant pas à la croissance, un désengagement de l’Etat dans les secteurs sociaux habituellement dévolus à sa charge : tels sont les voyants rouges. Depuis le temps qu’ils clignotent, ils n’ont pourtant pas convaincu nos dirigeants de changer d’approche dans la redistribution financière de nos ressources. Sans varier d’un iota, ils continuent à argumenter par le biais d’une fiscalité tatillonne destinée à alléger les charges patronales. A innover avec des redevances aux fins de créer des recettes aux communes. A absoudre le smicard de l’impôt et d’un autre côté à rendre hypothétique le droit aux allocations familiales. Et puis, au détour d’un article, l’on claironne une mise en route d’une batterie de fonds de promotion et d’aide pour les jeunes et certaines catégories sociales. Vaste programme démagogique destiné, paraît-il, à nous sortir de la mouise et à rendre sa dignité à une société à genoux. Rien que cela ! Belkhadem et la smala auront assurément mal écouté le pays et mal traduit ses besoins. Politicards impénitents et doués d’un entêtement désormais légendaire, ils ont concocté des lois sans grandes perspectives et où la petite comptabilité fait office de stratégie de sortie de crise. Ces intendants de l’Etat ne connaissent de la rigueur de la gestion que la jonglerie des comptables. Pour le reste, c’est-à-dire le chômage, humainement perceptible, et la paupérisation quotidiennement mesurable, ils n’en font que des abstractions de statistiques, appelées paradoxalement à leur donner un surcroît d’autorité en matière de «solutions ». Terrible myopie des gouvernants trop sûrs de leur vérité et qui croient avoir toujours raison, même seuls. Or, en matière de vérité, le bon sens exigeait de ces dirigeants qu’ils fassent un effort pour alléger le fardeau des classes défavorisées. C'est-à-dire une loi de finances exceptionnellement orientée vers le social, quitte à «piocher» dans le fameux matelas qu’on arbore comme un blason. Pour une fois et après 10 années de FMI et de grande fatigue collective, le pays a droit à une pause. Hélas, ceux qui se payent sur la bête au nom du réalisme affirment, afin de grandir, ne pas aimer «le populisme» et cultiver la «rigueur». Deux vocables à la mode qui leur servent de feuille de vigne. Ils pensent qu’une certaine «impopularité» du moment façonne pour l’avenir une image de grande probité et prépare aux grands destins. Cela est arrivé déjà dans l’histoire pour des bâtisseurs d’Etat, mais ceux-là n’ont pas affamé les petites gens plus qu’il n’en faut. Ils faisaient de la rigueur dans l’économie avec des chiffres d’abord, mais avec le cœur aussi. Et c’est ce qui manque à nos technocrates. Leur rigueur présumée et leur insensibilité politique notoire s’appellent autrement : incompétence. Aussi ont-ils pris le risque majeur d’être impopulaires sans avoir l’étoffe de leur ambition. Sans nul doute qu’ils récolteront la colère des sans-travail pour avoir semé les graines du désespoir.
B. H.

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