L'ENTRETIEN DU MOIS : L'ENTRETIEN DU MOIS :
« Autour de la personnalité de Houari Boumediène »


Supplément numéro 02
Jeudi 04 janvier 2007

( Entretien avec Paul Balta , mené par Mohamed Chafik MESBAH )

« Un homme sobre, attachant et profondément imprégné d’amour pour sa patrie… »


BIO EXPRESS DE PAUL BALTA
Paul BALTA est né en 1929, à Alexandrie, en Égypte où il a vécu près de vingt ans. Il est, totalement, Méditerranéen par ses racines. Son arrière grand-père maternel, un Libanais, a émigré en Égypte où il a épousé une égyptienne copte. Par sa mère, Paul Balta est, d’ailleurs, le cousin du célèbre sociologue égyptien Anouar ABDELMALEK. Son grand-père paternel un chypriote grec s’est installé lui aussi en Égypte. Au court de son premier entretien, en 1958, avec le Président Gamal Abdel Nasser, celui-ci l’interpelle en ces termes : “Tu es donc moitié français par ton père et moitié arabe par ta mère, mais en réalité tu es un peu plus arabe que français parce que chez nous la mère compte plus”. Le président Boumediène lui fera une remarque analogue, en 1973. C’est à Paris, au lycée Louis le Grand que Paul BALTA prépare de 1947 à 1949 le concours d’entrée à l’École normale supérieure. Constatant, cependant, que ses camarades, imbattables sur la Grèce et la Rome antiques, ignorent tout du monde arabe et de l’islam, il décide, après une Licence d’histoire de l’art et un Diplôme d’études supérieures de philosophie de devenir un passeur entre les rives de la Méditerranée. Directeur du service microfilm au Centre de documentation du CNRS en 1955, il s’oriente vers le journalisme, finalement. À l’agence Associated Press en 1960, à Paris-Presse l’Intransigeant en 1965, puis au quotidien Le Monde à partir de 1970. Il y devient le spécialiste des mondes arabe et musulman. C’est ainsi qu’il est choisi pour être le correspondant du journal au Maghreb avec résidence à Alger de 1973 à 1978. C’est à cette occasion qu’il inscrit à son palmarès 50 heures environ d’entretiens en têteà- tête avec Houari Boumediène. Le Président algérien connaissait, en fait, ses écrits. Il lui avait dit d’emblée: “vous expliquez le monde arabe de l’intérieur”. Houari Boumediène avait apprécié la nomination de Paul Balta à Alger et pensait qu’en s’entretenant avec lui avec franchise, il lui permettrait de mieux comprendre et de mieux expliquer l’évolution de l’Algérie. D’Alger, Paul Balta rejoint Téhéran pour couvrir la Révolution islamique de 1978 à 1979. Il regagne, enfin, Paris, pour diriger la rubrique Maghreb tout en s’occupant du Proche-Orient. Paul Balta a couvert, par ailleurs, les conflits israëloarabes (1967-1973) ceux du Kurdistan et du Sahara occidental et la guerre Irak-Iran (1980-1988). Il quitte Le Monde pour devenir Directeur du Centre d’Etudes de l’Orient Contemporain de 1988 à 1994 avant d’animer de 1995 à 1998 le Séminaire de politique étrangère consacré au monde arabe et à l’islam au Centre de formation des Journalistes de Paris. Paul BALTA est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont plusieurs avec son épouse Claudine Rulleau. Citons, notamment, La politique arabe de la France (Sindbad, 1973), et La stratégie de Boumediène (Sindbad, 1978). Il a collaboré à de grandes revues internationales, en particulier le Middle East Journal de Washington et a assuré, également, une chronique mensuelle dans El Pais (Madrid) et Le Libéral (Casablanca) de 1990 à 1995. Il a participé, enfin, à la création du trimestriel Confluences/Méditerranée et fait partie de son comité de rédaction. Membre du Conseil d’administration de la Fondation René Seydoux pour le monde méditerranéen depuis 1987, Paul BALTA est Chevalier de la Légion d’honneur et de l’Ordre du Mérite, Officier des Arts et Lettres.

Paris, jeudi 7 décembre 2006. Me rendant au domicile parisien de Paul Balta, je me suis mis à me remémorer le passé et, notamment, cette réception offerte en décembre 1973 où je fis sa connaissance pour la première fois. Cette réception organisée à l’Hôtel Intercontinental clôturait la visite officielle en France du Ministre algérien des Affaires Etrangères dans la capitale française. Correspondant, à l’époque, de la Radio Télévision Algérienne à Paris, je me suis retrouvé, incidemment, au milieu d’un cercle restreint constitué, notamment, de Paul Balta et d’Abdelaziz Bouteflika, Si Abdallah, le responsable du Protocole se tenant à distance. Je pus assister, ainsi, à une discussion faite toute de nuances et de subtilités, portant sur les usages culturels en Egypte plus que sur les phénomènes politiques eux-mêmes. Je fus étonné, cependant, que le Ministre algérien des Affaires Etrangères insista tant sur la filiation égyptienne du tout nouveau correspondant du journal Le Monde à Alger. Une grille d’explication me sera fournie, bien plus tard, par Paul Balta lui-même, lorsqu’il m’apprendra que le Président Houari Boumediène insistera tout autant, sinon plus ,sur ces racines arabes et égyptiennes qui ont, incontestablement, suscité au profit du correspondant du quotidien Le Monde à Alger un courant de sympathie qui ne s’est pas démenti au fil du temps. Inutile de revenir sur les références professionnelles de Paul Balta qui était, en effet, un spécialiste confirmé du monde arabe et musulman, j’allais dire du « Grand Moyen Orient » expression mise à la mode par les néo-conservateurs américains. Une appartenance affective au monde arabe et une connaissance méthodique de ses réalités multiformes – culture, sociologie, économie, pas exclusivement vie et institutions politiques –, c’est ce double profil qui a permis à Paul Balta de gagner la confiance de Houari Boumediène. Ce n’est pas si peu. Ces considérations expliquent comment s’est porté le choix sur l’ancien correspondant du journal Le Monde à Alger pour témoigner sur la personnalité de l’ancien Chef de l’Etat algérien, étant entendu que le témoignage est appelé sur le profil moral et psychologique du leader disparu, pas tant sur son bilan à propos duquel peuvent exercer leurs talents politologues chevronnés et autres professeurs émérites d’économie. Comment l’idée de porter témoignage sur la personnalité de Houari Boumediène a-t-elle germé avant de s’imposer dans cette série d’entretiens ? Depuis quelque temps, le monde arabe subit une période de régression marquée par le déclin du nationalisme avec, en corollaire, une soumission de plus en plus nette aux diktats des puissances étrangères. Ce sont les échos recueillis auprès de la jeunesse de mon pays qui m’ont conduit à revisiter des visages disparus. Ce sont les sentiments d’effroi et d’indignation de cette jeunesse face à la démission des Chefs d’Etats arabes, chaque fois que le monde arabe est frappé dans ses profondeurs - en Irak, au Liban et, de manière chronique, en Palestine-, qui est à l’origine du choix du personnage de Houari Boumediène pour cet entretien. Cette jeunesse, contrairement à la génération à laquelle j’appartiens, ne se nourrit pas de fantasmes et conserve la tête bien froide, les pieds plongés dans la réalité. Cette jeunesse n’ignore pas que le rapport de forces, en termes matériels et diplomatiques, n’est pas en faveur du monde arabe, entendez par là, les peuples arabes. Mais à défaut de ripostes donquichottesques, il est permis d’espérer, au moins, des réactions de dignité… Suis-je, à ce point, dépassé par l’histoire si mon esprit a vogué, ainsi, vers Boumediène, Nasser et le Roi Fayçal ? Qui pouvait imaginer que Nasser, officier d’infanterie anonyme, allait, un jour, nationaliser le Canal de Suez ? Qui pouvait imaginer que Boumediène, fils de paysans démunis, allait, un jour, nationaliser les hydrocarbures de son pays ? Qui pouvait imaginer que le Roi Fayçal, souverain conservateur d’un royaume aux intérêts imbriqués à ceux des USA, allait, un jour, brandir, avec succès, la menace de l’embargo pétrolier ? Par delà leurs arts respectifs du commandement, la bonne gouvernance dirions-nous maintenant, je suis convaincu, personnellement, que c’est « l’éthique de la conviction », selon la définition qu’en fait Max Weber, qui explique la trajectoire de chacun de ces illustres dirigeants arabes. Un fondement moral à l’action politique, voilà ce que la jeunesse espère des dirigeants arabes actuels. Il n’est pas impossible pour les peuples arabes de relever la tète, même si leurs dirigeants la baissent. Il faut refuser cette résignation morose face à un avenir qui est à construire. Les portes de l’espoir ne sont pas fermées… A travers, donc, pour chaque cas, le témoin le plus approprié, un entretien à venir évoquera la personnalité de ces trois dirigeants du monde arabe, en commençant par Houari Boumediène pour des considérations de commodité. Soulignons, pour le cas présent, que le témoin choisi, Paul Balta, a tenu à soumettre son témoignage, par mon intermédiaire, à la validation de ceux des compagnons de jeunesse ou de maquis de Houari Boumediène qu’il a été possible de contacter et de ses collaborateurs dans les rouages de l’Etat ainsi que de certains membres de sa famille. Pour ma part, je prends la liberté de me délier de l’obligation de réserve qui me lie vis-à-vis des lecteurs du quotidien Le Soir d’Algérie et, au-delà, de l’opinion publique nationale. Dans le cas précis, je refuse d’être un récolteur passif de témoignages. Je revendique le droit à exprimer mon attachement affectif à Houari Boumediène, cet homme d’exception. Par Dieu, comment ne pas tirer fierté d’appartenir à un peuple qui a enfanté un tel homme ?
Mohamed Chafik MESBAH

Repères biographiques inédits
Mohamed Chafik MESBAH :
Paul Balta, comment votre itinéraire de journaliste en est-il venu à croiser celui de l’Algérie et plus précisément celui de Houari BOUMEDIÈNE ?
Paul Balta :
C’est dans le cadre de ma profession que j’ai eu le plaisir de connaître Houari Boumediène qui était Chef de l’Etat en Algérie. J’ai exercé, en effet, en qualité de correspondant du journal Le Monde pour le Maghreb avec résidence en Algérie, de 1973 à 1978. J’ai eu l’occasion, donc, de rencontrer Houari Boumediène de manière périodique durant ce séjour. La première rencontre s’est déroulée deux jours avant la IVème Conférence des chefs d’État des pays non alignés laquelle s’est tenue à Alger du 5 au 9 septembre 1973.
MCM : Comment s’est déroulé votre première prise de contact avec Houari Boumediène ?
PB
: Vous avez raison d’insister sur ce premiercontact car il fut déterminant pour la suite de mes rapports avec Houari Boumediène. J’ai vite compris qu’il s’était documenté sur ma personne, connaissait parfaitement mon itinéraire, notamment mes origines égyptiennes et n’ignorait rien, presque rien, de mes écrits. Je fus loin d’être étonné, donc, qu’il ait ainsi pris connaissance, dans le texte, de la plupart de mes articles sur le Proche-Orient avant même mon arrivée à Alger. Il y eut, donc, dès le départ, une certaine chaleur qui ne se démentira pas au fil du temps.
MCM
: Quels sont les thèmes que vous aviez abordé avec lui ?
PB
: Je venais de publier La politique arabe de la France et des articles sur l’enseignement de l’arabe ; le tout était sur son bureau. Après un tour d’horizon, en français, au cours duquel il m’avait interrogé sur mes entretiens avec de Gaulle, Pompidou, Nasser, je m’étais avancé à dire : “Monsieur le Président, je crois que vous accordez vos interviews officielles en arabe.” Il avait approuvé d’un signe de tête. J’ai poursuivi : “Cela ne me dérange pas, Monsieur le Président, sachez, seulement, qu’au Collège des Frères des Écoles chrétiennes, à Alexandrie, mes professeurs égyptiens m’avaient enseigné un arabe classique, un peu archaïque.”. Le Président Boumediène m’avait coupé, alors, d’un : “Hélas, hélas ! Et cela n’a pas changé !” D’une extrême courtoisie, il avait eu un geste d’excuse pour m’avoir interrompu avant de m’inviter à poursuivre. Je lui avais alors expliqué que j’avais acquis seul, sur le tard, mon vocabulaire économique et politique ; je lui demandais, donc, de parler plus lentement lorsque nous aborderions ces problèmes. Grand seigneur, il avait répondu : ”Monsieur Balta, vous avez beaucoup fait dans vos écrits pour la culture des Arabes et leur dignité. Nous avons commencé en français, nous continuerons donc en français !” Et il en fut ainsi pendant quelque cinquante heures d’entretiens en tête-à-tête, qu’il m’a accordés en cinq ans de présence en Algérie, entretiens qui furent caractérisés, je tiens à le préciser, par une grande liberté de ton.
MCM
: Vous venez d’évoquer avec moi les conditions quelque peu inhabituelles dans lesquelles vous avez été choisi en qualité de correspondant du journal Le Monde à Alger…
PB
: Des conditions inhabituelles, en effet. L’Ambassadeur d’Algérie à Paris, M. Mohamed Bedjaoui, m’apostropha un jour pour me féliciter de ma désignation en qualité de correspondant du Monde à Alger pour en remplacent de Péroncel- Hugoz qui était en partance. Intrigué, je pris contact avec mon Directeur, Jaques Fauvet, qui, à l’évidence, avait été gagné à ce choix. Il ne me l’imposera pas, cependant… Une solution fut dégagée par mon affectation à Alger avec compétence, toutefois, pour tout le Maghreb, de la Lybie à la Mauritanie. Au cours de cette première interview avec Houari Boumediène, je n’avais pas manqué, d’ailleurs, de lui exprimer ma surprise à propos de cette démarche. Voici sa réponse : « Vous appartenez au monde arabe par votre mère. C’est important car chez nous la mère compte plus. Vous connaissez le monde arabe et vous l’expliquez de l’intérieur, c’est pourquoi j’avais souhaité que vous soyez nommé correspondant à Alger ». Et d’ajouter « Voilà, maintenant vous êtes des nôtres ».

MCM : Quelle influence, l’enfance déshéritée de Houari Boumediène avec son lot de privations vécues au sein d’une famille de paysans pauvres de la région de Guelma, a-t-elle provoqué sur la mue du jeune Mohamed Boukharouba qui deviendra le dirigeant révolutionnaire Houari Boumediène ?
PB
: Mohammed Boukharouba, « l’homme au caroubier », qui prendra le nom de Houari Boumediène, a vu le jour à Ain Hasseinia, près de Guelma. Alors que plusieurs biographes le font naître entre 1925 et 1932, il m’a affirmé, luimême, que sa date de naissance exacte était le 23 août 1932. De même, alors qu’on écrivait son nom d’emprunt – le pseudonyme révolutionnaire - de différentes façons, c’est lui qui a tenu à m’indiquer la bonne orthographe, BOUMEDIÈNE. Il avait même pris le soin de l’écrire sur une carte. Né dans une famille de paysans pauvres, son père était arabophone et sa mère berbérophone. Il incarnait ainsi, vraiment, l’Algérie dans sa diversité. Il a passé son enfance, en effet, parmi les fellahs dont il a conservé la rusticité. Il n’aimait pas parler de cette enfance, mais il m’avait confié que, dès cette époque, il s’était senti passionnément nationaliste. La répression dont il a été témoin, le 8 mai 1945, dans sa localité de naissance même avait renforcé ce sentiment et lui avait fait prendre conscience du conflit qui opposait les nationalistes algériens aux autorités françaises. Je ne l’ai pas entendu dire explicitement cette phrase qui lui est bien attribuée : « ce jour là, j’ai vieilli prématurément. L’adolescent que j’étais est devenu un homme. Ce jour là, le monde a basculé. Même les ancêtres ont bougé sous terre. Et les enfants ont compris qu’il faudrait se battre les armes à la main pour devenir des hommes libres. Personne ne peut oublier ce jour là ». Cette phrase est représentative de l’état d’esprit de Houari Boumediène durant son enfance, il est clair que toute sa trajectoire de révolutionnaire porte l’empreinte de ce réveil brutal à la réalité coloniale.
MCM
: Les témoignages permettent d’établir, à présent, que Houari Boumediène a bien suivi, pour un temps, les cours de l’école publique française. Cet épisode a-t-il, réellement, compté dans sa vie ultérieure ?
PB
: Un jour où je lui faisais observer qu’il maîtrisait bien la langue française, il m’avait précisé, ce qui ne figurait alors dans aucune de ses biographies, qu’il avait rejoint, à six ans, l’école primaire française, qui était loin de la maison familiale et où il se rendait à pied. Il y avait acquis les bases qui lui serviront pour se perfectionner dans cette langue, une fois adulte. Ses parents l’avaient mis aussi, parallèlement, dans une école coranique ou il apprendra, parfaitement, les soixante versets du livre saint de l’islam. Il est entré, peu après, à la Médersa El Kittania de Constantine où l’enseignement était dispensé, totalement, en arabe. Il est certain, cependant, qu’il avait déjà contracté le goût de la lecture, en français. Il l’a, vraisemblablement, conservé toute sa vie. Certains témoins m’ont rapporté qu’il lui arrivait de réciter, mais dans un cadre restreint car il était très pudique, « La mort du loup »d’Alfred de Vigny ou même « La retraite de Russie » de Victor Hugo. Au cours de nos tête-à-tête, il est advenu qu’il recourt, pour étayer son argumentation, à des ouvrages français, ceux de Jacques Berque notamment, cet enfant de Frenda devenu professeur au Collège de France qu’il admirait particulièrement. Par ailleurs, je sais qu’il lisait, régulièrement, Le Monde. Il m’a été rapporté qu’il avait contracté l’habitude de lire ce quotidien depuis qu’il avait pris le commandement de l’Etat-Major Général de l’ALN à Ghardimaou en Tunisie. Devenu Président de la République, il conservera cette habitude. Un motocycliste lui apportait directement, dès leur arrivée à l’aéroport, quelques exemplaires du journal que lui-même et ses collaborateurs consultaient avec attention.
MCM
: Vous aviez indiqué que durant les longs entretiens qu’il vous a accordés, il utilisait la langue française. Jusqu’à quel degré la maitrisait-il ?
PB
: C’était un style simple et épuré qu’il utilisait et un vocabulaire correct et accessible. J’avais remarqué qu’il ne faisait pas de fautes de syntaxe. Mais le plus frappant c’était bien son choix du mot le plus juste pour désigner les choses ou décrire les événements…
MCM
: Soyons plus précis. Nourrissait-il de la prévention contre la culture occidentale ?
PB
: Il est certain que Houari Boumediène était profondément convaincu de la nécessité de rétablir la langue et la culture arabe dans leur statut souverain en Algérie. Il tenait grand soin à ce que ses discours officiels soient rédigés dans la langue arabe. Il manifestait, sans doute, de la prévention contre la francophonie, conçue comme un mouvement de domination politique de la France sur ses anciennes colonies. Par contre, il faisait preuve d’une grande ouverture d’esprit pour la culture occidentale en général dont il voulait promouvoir les rapports d’échanges avec la pensée arabe et musulmane. Cet intérêt s’est vérifié par l’attention soutenue qu’il a accordé aux Éditions Sindbad, fondées, en 1972, par mon ami Pierre Bernard. Cet ami avait, incontestablement, innové dans le champ intellectuel en France par une vulgarisation intelligente et de qualité, auprès des lecteurs francophones, de tous ces inestimables apports à la civilisation universelle que penseurs et poètes du monde arabe et musulman ont procuré. Le nom de certains de ces penseurs ou écrivains avaient été suggérés par Boumediène lui-même, au cours des nombreux entretiens qu’il avait eu avec Pierre Bernard.
MCM
: Qu’il s’agisse des années d’enseignement passées à la médersa El Kittania de Constantine, de la mémorable traversée de la frontière tunisienne ou du séjour dans la capitale égyptienne lui-même, peu d’informations sont disponibles. Cette période a joué, pourtant, le rôle de ferment dans la transformation de la personnalité de Houari Boumediène...
PB
: Certainement. Comment s’est effectué le départ pour le Caire ? Comment se déroulait le voyage ? Cela aussi à son importance. Après l’enseignement de la Medersa El Kittania, Mohamed Boukharouba et trois autres compagnons d’études décident de rejoindre le Caire. Par le franchissement de la frontière tunisienne puis la traversée du territoire libyen. En cours de route, le groupe se scinde en deux. Mohamed Boukharouba fera le voyage avec Mohamed Chirouf lequel consignera, plus tard, dans un témoignage émouvant, les épreuves subies et les stratagèmes auxquels aura recours le futur Houari Boumediène pour recueillir quelques menues ressources. Ils parviennent au Caire, cependant, en 1953 ou Houari Boumediène s’inscrit au lycée « El Kheddiwya », le seul établissement du genre ou le français est enseigné en deuxième langue. Parallèlement, il prend une inscription à l’Institut d’Etudes Islamiques de l’université millénaire d’Al-Azhar qui fait autorité dans le monde musulman. L’université ayant été fondée par les Fatimides, la dynastie venue du Maghreb, une bourse mensuelle de 3 livres y est versée aux étudiants nord-africains. Houari Boumediène change, à plusieurs reprises de domicile, au gré des décisions de la délégation extérieure du PPA-MTLD qui deviendra celle du FLN et où, officient, notamment, Mohamed Khider et Ahmed Ben Bella. Houari Boumediène se stabilise à « la Maison des Etudiants Arabes » où il adopte un comportement solitaire et réservé, se liant, prudemment, à quelques rares compagnons, tel que Mouloud Kassem pour lequel il conservera un attachement chaleureux et dont il fera un Conseiller puis un Ministre au lendemain de l’indépendance. Il faut mentionner, pour l’anecdote, que Houari Boumediène qui participe à une manifestation d’étudiants algériens contre le Consulat de France au Caire est interpellé par la police égyptienne mais rapidement relâché. Il se lie d’amitié avec un réfugié politique algérien dénommé Ali Mougari, militant activiste du PPA-MTLD qui encourage l’adhésion des jeunes étudiants algériens à la cause nationaliste. C’est lui, d’ailleurs, qui suscitera ces stages accélérés de formation militaire au profit des étudiants qui auront décidé de combattre le colonialisme en Algérie. Houari Boumediène participe à l’un de ces stages qui, consacré à la spécialité « minage et sabotage » se déroule de novembre 1954 à février 1955. Aussitôt après, c’est l’épisode célèbre du convoiement du bateau « Dina » pour approvisionner en armes les maquis de l’ALN. Le monde arabe traverse, alors, une période de transformation profonde, avec une résurgence du sentiment nationaliste, où l’Egypte, après la prise du pouvoir par les « Officiers Libres » que dirige le Colonel Nasser, joue, évidemment, un rôle de plus en plus important. Durant cette période, Houari Boumediène qui se montre avide de lectures diverses, œuvres littéraires et chroniques historiques en passant par l’actualité immédiate, noue des contacts qui laisseront leur empreinte avec les milieux politiques égyptiens. Naturellement, cette période ne pouvait pas ne pas influencer Houari Boumediène dont la détermination à passer au combat militaire se forge, rapidement.
MCM
: Vous laissez apparaître, pourtant, l’impression que Houari Boumediène conservait un souvenir ambivalent de ce séjour cairote…
PB
: Il m’est apparu, en effet, que cet intermède cairote avait laissé naître dans l’esprit de Houari Boumediène un sentiment de désappointement. Il est arrivé, en effet, que j’évoque, incidemment, avec Houari Boumediène cet épisode en faisant part de mon étonnement personnel de n’avoir pas pu entendre parler des Maghrébins, pendant mon enfance à Alexandrie, puisque je les ai découverts seulement lorsque je suis allé faire mes études supérieures à Paris. Il m’avait répondu, alors, avec une mine désolée : « J’ai moi-même découvert avec étonnement et consternation que les Égyptiens et par extension les peuples du Machrek et leurs dirigeants ne connaissaient ni le Maghreb ni les Maghrébins. Lorsqu’ils en parlaient ou lorsqu’ils les rencontraient, ces gens traitaient les Maghrébins avec condescendance et même avec mépris ». D’autre part, sur le plan matériel, la vie au Caire, dans les conditions qui ont été les siennes, a été, sans doute, éprouvante. Houari Boumediène était démuni d’argent et ne mangeait pas à sa faim. Mais déjà c’était quelqu’un de réservé, d’obstiné et de volontaire. Ces qualités lui ont permis de tirer profit de cet épisode plutôt que de se résigner à ses contrariétés.
MCM
: Sur ses premières années au maquis de Houari Boumediène, les témoignages recoupés font défaut. Il semble, toutefois, avoir inscrit, d’emblée, sa trajectoire parmi les chefs de la révolution…
PB
: Oui, incontestablement, Houari Boumediène a entamé sa carrière révolutionnaire sous de bons auspices. En février 1955, à l’issue de la formation militaire accélérée juste évoquée, il est choisi pour participer au convoiement clandestin, à bord du bateau « Dina », d’un lot d’armes destiné à l’ALN. Il rencontre juste après le débarquement qui intervient, finalement, à Melilla, au Maroc espagnol, Larbi Ben M’Hidi, qui assure le Commandement de la zone V de l’ALN, la future wilaya V. Après un intermède forcé à Melilla, Houari Boumediène entreprend avec Larbi Ben Mhidi le franchissement de la frontière pour rejoindre le territoire national. Il est nommé contrôleur pour toute la Zone V, une fonction où s’imbriquent les charges de commissaire politique et d’inspecteur. Cela lui permet de connaître, rapidement, tout l’encadrement de la zone. Après le départ de Larbi Ben Mhidi qui rejoint le CCE, la nouvelle direction du FLN, c’est Abdelhafid Boussouf qui lui succède. Houari Boumediène qui devient l’un de ses adjoints accède, en 1957, au grade de Commandant. Lorsque le CCE est remanié et que Boussouf y fait son entrée, Houari Boumediène le remplace à la tête de la wilaya – nouvelle dénomination de la zone après le Congrès de la Soummam –. C’est dans cette wilaya que, pour brouiller les cartes ou pour marquer la dimension nationale qu’il veut conquérir, ce natif de l’Est adopte son pseudonyme de résistant,composé d’un prénom usuel très répandu dans l’Ouest, Houari, et du nom de Boumediène,celui du saint patron de la mosquée de Tlemcen. Sa carrière politico-militaire commence, alors, réellement. Il est choisi, successivement, pour commander le COM Ouest dès 1958 puis, en 1960, il est désigné Chef de l’Etat-Major Général de l’ALN, nouvellement mis en place.
MCM
: Peut-on déceler déjà ses orientations idéologiques ou, à défaut, ses projets politiques ?

PB
: A propos d’idéologie, il serait présomptueux de parler, pour l’époque, d’un débat d’écoles. Tous les maquisards étaient animés, exclusivement, par l’idéal de l’indépendance nationale. Cela étant, Houari Boumediène, très avare de confidences forge, peu à peu, ses convictions. Il se méfiait, secrètement, des hommes politiques, les membres du CCE installés à l’étranger. Il estimait qu’ils s’étaient embourgeoisés dans les capitales arabes où ils s’abandonnaient à des intrigues pour favoriser leurs seules ambitions personnelles. Le FLN dont il reconnaît la valeur symbolique et le rôle déterminant dans la mobilisation du peuple algérien contre la colonisation lui apparaît, malgré tout, comme un mouvement déchiré par des luttes intestines. Tous les ingrédients du conflit à venir avec le GPRA sont réunis. Mais Houari Boumediène reste, alors, très prudent. Il ne se livre pas à des critiques ouvertes et ne manifeste pas d’ambition disproportionnée qui le disqualifierait, aussitôt, auprès de ses ainés du CCE puis du GPRA.
MCM
: Comment expliquer son ascension rapide dans la hiérarchie militaire jusqu’à être, de fait, le premier responsable de l’ALN ?
PB
: Je l’ai souligné, auparavant, c’est une formation militaire accélérée qu’il subit au Caire. Il ne s’agit pas d’études militaires au sens classique du terme. Il fait preuve, toutefois, d’un sens de l’organisation, de l’autorité et de la discipline qui lui valurent d’être promu, de préférence à ses pairs, au poste de Chef d’Etat-Major de l’ALN en janvier 1960. Là, également, le train de vie spartiate qu’il s’impose, l’aptitude au commandement qu’il manifeste lui permettent de surpasser ses pairs militaires. Il y réussit, d’autant mieux, qu’il est capable d’anticiper les événements. Il s’applique à faire des unités éparses et bigarrées dont il hérite, une véritable armée, une force organisée et disciplinée. Déjà, il est conscient que ce sera la seule force à même de garantir, une fois l’indépendance acquise, l’unité nationale et territoriale.
MCM
: Vous parlez de capacité d’anticipation. Houari Boumediène avait déjà pour projet de conquérir le pouvoir ?
PB
: Cette capacité d’anticipation, je veux l’illustrer en rappelant la substance d’un entretien que j’avais eu avec Gamal Abdel Nasser le 16 juillet 1958, Nasser m’avait affirmé, alors, que « De Gaulle ferait la paix en Algérie ». Je lui avais demandé : « Tu as des informations secrètes » ? Réponse : « Non, pas du tout, les relations politiques et diplomatiques sont coupées avec Paris, mais c’est mon analyse personnelle. Comme de Gaulle est un grand nationaliste, il finira par comprendre le sens du combat des nationalistes algériens. Et comme c’est aussi un grand patriote, il comprendra que l’intérêt de la France est de faire la paix pour pouvoir renouer les relations diplomatiques, économiques et culturelles avec tous les pays arabes ». Houari Boumediène voyait loin et tenait compte de tous les paramètres de la guerre. Il me dira plus tard que lorsqu’il avait été nommé chef d’Etat-Major de l’ALN, Nasser lui avait, en effet, fait part de son analyse sur les projets probables du Général de Gaulle et il s‘en était toujours souvenu… C’est devenu, aujourd’hui, une question récurrente que de s’interroger sur les intentions de Houari Boumediène durant la période de l’Etat-Major Général de l’ALN. Le projet lui a bien été prêté, après coup, d’avoir organisé, de bout en bout, sa trajectoire en fonction de la prise du pouvoir. Il est difficile d’établir avec certitude un lien de causalité aussi direct. Ce qui est certain, c’est que Houari Boumediène, passionné de chroniques historiques, avait compris, tôt, que la prise du pouvoir était subordonnée à trois préalables, en l’occurrence un projet, une équipe et des moyens…
Attitudes personnelles de Houari Boumediène
MCM
: Houari Boumediène est réputé de comportement austère, matériellement désintéressé, accordant un intérêt accessoire aux plaisirs de la vie... Disposez-vous d’anecdotes pour illustrer ce portrait ?
PB
: Discret mais efficace, timide mais fier, réservé mais volontaire, autoritaire mais humain, généreux mais exigeant, prudent dans l’audace, voilà comment m’est apparu Boumediène lorsque j’ai eu à le connaître et à l’observer. Homme du soir il aimait se retrouver, de temps à autre, tant qu’il était encore célibataire, avec quelques amis auprès desquels il se montrait enjoué et rieur, selon ce que m’ont affirmé plusieurs d’entre eux. Il m’a été rapporté que du temps de l’Etat-Major de l’ALN, il conservait, jalousement, un vieux microsillon de flamenco qu’il lui arrivait, discrètement, d’écouter. Il aimait jouer, aussi, aux échecs sans être un joueur émérite, il arrivait que ses partenaires de jeu, triés sur le volet, le battent volontiers… Sinon, c’était un homme frugal et austère qui travaillait avec acharnement. Lorsque la Wilaya V organise, à partir de l’été 1957, une formation presque académique au profit des soixante douze étudiants incorporés pour étoffer l’encadrement des zones et secteurs militaires mais qui rejoignirent, presque tous, le futur MALG, les services de renseignement de guerre,Houari Boumediène, à l’insu des stagiaire, s’appliquait, tout chef de wilaya qu’il était, à écouter, de nuit, les enregistrements sonores des cours dispensés.
MCM
: Ses goûts gastronomiques étaient, semble-t-il, des plus sommaires…
PB
: Ses gôuts gastronomiques étaient sans prétention et, en fait, il avait fini par contracter l’habitude des plats servis dans l’armée. Parce qu’il le trouvait trop copieux, il lui arrivait de demander à son cuisinier, le même depuis l’époque de l’Etat-major à Ghardimaou, un repas plus allégé identique, précisément, à celui qu’il prenait au sein du casernement. Il évitait, systématiquement, les sucreries mais raffolait des galettes de pain faites à la main. En fait, aucun luxe n’avait prise sur lui, sinon celui de fumer. Ce sont des Bastos, d’abord, qu’au maquis de la Wilaya V il consommait, puis, à l’État-major de l’ALN, des Gitanes sans filtre qu’il brulait, sans s’accorder de répit. A tel point que l’un de ses collaborateurs de l’époque s’est permis cette image lapidaire : « Il brûlait une seule allumette le matin, ensuite il allumait chaque cigarette avec le mégot encore incandescent de la précédente ». Président de la République, il opte, cependant, pour les cigares cubains que lui envoyait Fidel Castro. Avec le burnous en poils de chameau, c’est le seul luxe qu’il se soit permis.
MCM
: Par rapport à l’argent, quel était son état d’esprit ?
PB
: Il était animé par une profonde conviction, l’argent de l’État appartenait à la nation et ne devait pas être dilapidé. Cette conviction a guidé son comportement, de bout en bout de sa vie. Lorsque un tract un tract avait circulé l’accusant d’avoir ouvert un compte bancaire personnel à l’étranger. Voici quelle fut sa réplique spontanée: « Lorsqu’un Chef d’État ouvre un compte à l’étranger, c’est qu’il a l’intention de quitter son pays. Ce n’est absolument pas mon cas… ».Ce n’était pas son cas, en effet, lui qui n’a jamais utilisé ses fonctions pour se livrer à la corruption ni empocher de l’argent. Devenu Président de la République, il usait toujours de son seul salaire et s’interdisait les dépenses somptuaires qu’il aurait pu facilement imputer au budget de l’État. Lorsqu’il lui arrivait de se rendre à l’étranger, il s’interdisait tout aussi bien les achats luxueux. Contrairement à certains Chefs d’État d’autres pays arabes, il ne s’était pas fait construire ni un ni plusieurs palais luxueux, ni en Algérie ni à l’étranger. Pour ses déplacements par route, il disposait de voitures confortables, sans plus. Il considérait que ce serait du gaspillage que d’avoir des Rolls Royce ou des Mercedes. Sachant que je connaissais bien les pays du Golfe où j‘avais effectué de nombreux reportages, il m’avait raconté qu’un des émirs lui avait offert une de ces voitures rutilantes et luxueuses qu’il avait aussitôt fait parquer dans un garage. Son chauffeur me l’avait montrée. Après sa mort, elle était toujours sur calles, inutilisée… A sa mort, ses détracteurs ont découvert, avec étonnement, qu’il ne détenait aucun patrimoine immobilier, aucune fortune personnelle et que son compte courant postal était approvisionné à hauteur, seulement, de 6 000 dinars …
MCM
: Pourtant, la corruption régnait dans les allées du pouvoir. A-t-il manqué de détermination pour en venir à bout ?
PB
: Il avait fermé les yeux, en effet, sur les agissements de certains de ses compagnons. Lorsque j’ai soulevé avec lui la question, il m’avait répondu : « j’aurais voulu m’en séparer, mais je n’ai pas trouvé d’autres gestionnaires aussi capables pour les remplacer ».Mais, il est vérifié, à présent, qu’il projetait de limoger, à la faveur du congrès du FLN qui devait se tenir, les Membres du Conseil de la Révolution impliqués dans la corruption…
MCM
: Vis-à-vis de sa famille et de ses amis, faisait- il preuve de faiblesse ou de complaisance ?
PB
: Il était très réticent à évoquer sa vie privée. Je sais néanmoins qu’il était très attaché à sa mère et lui donnait pour vivre une partie de son salaire. Des témoins m’ont néanmoins raconté qu’il s’était disputé avec elle, alors qu’elle était en vacances à Chréa, une station d’hiver proche d’Alger. Sa mère lui avait demandé, en effet, de faire exempter son frère cadet Said des obligations du service national. Houari Boumediène ayant opposé un refus catégorique, sa mère le menaça de se plaindre auprès du gouvernement. Furieux, il quitta les lieux en lui rétorquant : « le gouvernement s’en remettra à moi et je rejetterai ta requête… ». Quelque temps plus tard, en effet, Said le frère cadet accomplissait, dans des conditions très ordinaires, son service national... Houari Boumediène avait formellement interdit, également, que ses proches usent de son nom pour tirer quelque privilège auprès des administrations publiques. Une fois que son oncle avait pris contact avec un wali pour obtenir certains avantages, Houari Boumediène dépêche, immédiatement, un émissaire officiel pour sermonner ledit wali, menacé de sanctions sévères s’il donnait suite à pareilles sollicitations. Smail Hamdani qui avait exercé comme Secrétaire Général-Adjoint auprès de Boumediène, fut confronté à une situation analogue, le frère du Président l’ayant sollicité pour une requête de privilège. Voici la consigne stricte que Houari Boumediène signifia, à l’époque, à son collaborateur: « Gare ! Il y a une ligne rouge à ne pas franchir entre les problèmes de la famille et ceux de l’État ».
MCM
: Le mariage de Houari Boumediène ne perturbe pas ces habitudes spartiates ?
PB
: En 1973, quelques mois avant le IVème Sommet des Non-alignés en septembre, alors qu’il était déjà quadragénaire, Houari Boumediène avait épousé officiellement Anissa El-Mensali, jeune avocate du Barreau d’Alger issue d’une vieille famille de la bourgeoisie algéroise. Leur rencontre remonte à 1969, comme elle l’explique elle même : « On s’est mariés après une longue histoire d’amour. On vivait naturellement, comme le reste du peuple. Je n’avais pas de privilèges. On vivait dans une petite villa de deux chambre à coucher, attenante à la Présidence de la République » Anissa Boumediène est écrivaine et chercheuse. Spécialiste de littérature arabe, elle se consacre, à présent, à des recherches sur les hydrocarbures, l’agriculture et bien d’autres domaines, pour, notamment, défendre le bilan du Président disparu. Naturellement, le comportement de ce célibataire endurci sera influencé par le mariage. Silhouette élancée, visage émacié, chevelure châtain roux découvrant un large front, regard perçant, moustache épaisse masquant la cicatrice laissée par un attentat dont il avait été victime en 1968, Boumediène avait une distinction naturelle mais il ne prêtait guère d’attention à sa façon de s’habiller. À la suite de son mariage, donc, à une époque où l’Algérie qui s’affirme sur la scène internationale reçoit de nombreux chefs d’État, il apporte plus de recherche dans le choix de ses costumes, change souvent de cravate et remplace son traditionnel burnous marron assez rugueux par un superbe burnous noir en poil de chameau dont deux oasis sahariennes ont la spécialité. Sauf exception, son bureau de la présidence ne reste plus allumé une bonne partie de la nuit et, selon ses collaborateurs, il lui arrivait de rentrer chez lui quelques heures pendant la journée et souvent pour déjeuner.
MCM
: Houari Boumediène n’avait, donc, pas d’amis ?

PB : L’homme d’affaires Messaoud Zeggar comptait, à ma connaissance, parmi ses rares amis. C’était l’une des rares personnes, en effet, qu’il lui arrivait de fréquenter familialement, si vous me permettez l’expression. Messaoud Zeggar jouait, en même temps, un rôle de bons offices auprès des milieux officiels et des lobbys aux Etats-Unis d’Amérique, notamment après la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Après la mort de Houari Boumediène, l’enquête de sécurité et la procédure judiciaire déclenchées après l’arrestation de Messaoud Zeggar ont démontré combien le Président défunt était peu accessible aux sirènes de l’argent. Houari Boumediène qui était habité par le culte de l’Etat restait, toujours, vigilant. Même à propos de Messaoud Zeggar, en effet, il ne s’était pas abstenu de notifier au responsable des relations algéro-américaines à la Présidence de la République cette consigne éloquente : « C’est Messaoud (Zeggar) qui doit nous procurer des informations sur les Américains, pas à nous d’en fournir à notre sujet …».
Le comportement individuel de Houari Boumediène
MCM
: Houari Boumediène était réputé très strict dans son comportement professionnel avec ses collaborateurs les plus proches. Avez-vous idée de la manière dont se déroulaient ses rapports avec l’équipe qui travaillait autour de lui ?
PB
: J’ai pu constater lorsque je me rendais à la Présidence ou lorsque je couvrais un voyage présidentiel dans le pays que Houari Boumediène entretenait des rapports empreints de courtoisie, pour le moins de correction, avec ses collaborateurs. Qu’il s’agisse de ministres, de conseillers, de secrétaires, de gardes du corps ou de chauffeurs, il se comportait avec une égale humeur, une grande sérénité et des gestes pondérés. Cela ne l’empêchait pas, sur le plan du travail, d’être des plus exigeants, tout comme il l’était avec lui-même. Houari Boumediène n’imposait pas, forcément, son rythme de travail à tous ses collaborateurs. Prenant conscience, ainsi, qu’il les épuisait au travail, eux-mêmes aussi bien que leurs familles, il consentit, volontiers, à les autoriser à séjourner avec leurs familles un mois l’an à la résidence du Club des Pins, sous réserve qu’ils renoncent, implicitement, à leur congé annuel…
MCM
: Comment Houari Boumediène procédait- il pour choisir ses collaborateurs ?
PB
: L’organisation du pouvoir autour de Houari Boumediène était articulée, pour l’essentiel, autour de trois cercles. « Le noyau dur », tout d’abord, selon l’expression que lui-même a utilisé au cours de la célèbre interview qu’il avait accordé à Francis Janson. Il s’agit de sa garde rapprochée, en quelque sorte, composée des membres éminents du groupe d’Oujda, triés sur le volet, durant l’épopée de la wilaya V et de l’Etat-Major Général. Ce premier cercle était élargi cependant, à certains chefs militaires, singulièrement le Colonel Chabou à qui, de son vivant, la gestion des affaires militaires avait été, quasiment, déléguée. Ce premier cercle, coopté sur une base ou les affinités subjectives ont pu jouer un rôle, pouvait se permettre, parfois, de rares familiarités avec Houari Boumediène. Le deuxième cercle était constitué des collaborateurs immédiats de la Présidence et de certains autres Hauts Commis de l’Etat, choisis en fonction de critères objectifs, compétences et disponibilité. Ils pouvaient accéder, dans un cadre strictement professionnel, à Houari Boumediène sans pouvoir s’autoriser, toutefois, aucune familiarité. Le troisième cercle que nous appellerons « entourage périphérique » n’en faisait pas moins l’objet d’attention certaine de la part de Houari Boumediène. Il s’agit de cet ensemble qui était désigné par l’appellation commode de « cadres de la nation ». Houari Boumediene qui était guidé par un souci permanent de préserver l’unité nationale - à telle enseigne qu’il avait interdit que les notices biographiques officielles des responsables comportent leur lieu de naissance- supervisait, de loin mais attentivement, cet ensemble en prenant soin de déceler,au passage, les compétences qu’il savait récupérer à son service ,mais surtout en veillant à ce que le népotisme et le régionalisme ne soient pas érigés en règle au niveau des institutions et des grands corps de l’Etat. Il n’interférait pas, toutefois, dans la gestion directe, encore qu’il recevait, périodiquement, les responsables de certaines institutions névralgiques, la Banque centrale, SONATRACH, la Société Nationale de Sidérurgie et la Société Nationale des Ciments entre autres...
MCM
: Comment fonctionnait, à ce propos, les rouages du pouvoir du temps de Houari Boumediène ?
PB
: Vous voulez évoquer, sans doute, l‘influence respective des trois cercles de pouvoir que je viens d’évoquer sur le processus de décision ? La réalité est bien complexe. Au fil du temps, il est certain que le « noyau dur » n’avait plus la même emprise sur Houari Boumediène qui a fini par acquérir son autonomie totale vis-à-vis du Conseil de la Révolution aussi bien que du groupe d’Oujda. Pour illustrer mon propos, je me contente de relater l’information qui m’a été rapportée par un témoin direct. Houari Boumediène qui accordait une importance considérable à la protection sanitaire de la population avait présidé, en effet, dans les années soixante dix, une réunion consacrée à l’industrie pharmaceutique en Algérie. Des membres éminents du groupe d’Oujda, membres du Conseil de la Révolution et Ministres de premier plan dans le gouvernement, y avaient pris part, n’approuvant pas les projets jugés ambitieux du PDG de la Pharmacie Centrale que dirigeait, alors, Mohamed Lemkami, un ancien officier de la wilaya V que Boumediène connaissait. Contre toute attente, c’est son collaborateur périphérique, le PDG de la Pharmacie Centrale, que le Chef de l’Etat avait appuyé au détriment des autres membres éminents du gouvernement présents…
MCM
: Quelles sont les spécificités du mode de gouvernement chez Houari Boumediène ?
PB
: Houari Boumediène est connu pour ne pas être impulsif. Il prenait le temps nécessaire pour laisser mûrir les décisions qu’il prenait, pour ainsi dire, à point nommé. Souvenez-vous de trois événements majeurs qui ont jalonné l’itinéraire de Houari Boumediène : la victoire sur le GPRA en 1962, le renversement de Ben Bella en 1965 ou le déjouement du coup de force du Colonel Zbiri en 1967. Il laissait le mûrissement jouer à plein puis, sitôt que le fruit était prêt, il le cueillait. Au cours des premières années du Conseil de la Révolution, tout particulièrement, Houari Boumediène consultait, systématiquement, ses membres presque requis, en réunion plénière, de s’exprimer. Au fil du temps, la consultation a concerné plus les institutions de l’Etat, pour l’avis technique, et les organisations de masse, pour l’aspect politique. Comment ne pas évoquer, à cet égard, l’expérience réussie du Conseil National Economique et Social qui fonctionnait, avec sa composante très riche et intelligemment diversifiée, à l’image d’un laboratoire d’idées, voire d’un Parlement transitoire… Il est certain que Houari Boumediène avait pris goût au pouvoir, un pouvoir qu’il avait renforcé, peu à peu. Sa persévérance dans l’effort lui permettait de s’informer en profondeur sur les dossiers en examen et sa mémoire fabuleuse d’en mémoriser les données .Il avait fini par s’imposer, même techniquement, à ses ministres auprès desquels il se montrait de plus en plus exigeant. Le pouvoir n’était pas, cependant, pour lui une fin en soi, c’était un moyen de faire évoluer les structures du pays, d’assurer son développement, d’améliorer le niveau de vie du peuple algérien et de peser sur l’ordre international.
MCM
: Quel souvenir gardez-vous des collaborateurs de Houari Boumediène avec lesquels vous entreteniez des relations ?
PB :
À la Présidence, j’étais, surtout, en contact, professionnellement parlant, avec le Dr. Mahieddine Amimour, chargé des relations avec la presse. Nos rapports étaient courtois et il était d’une grande disponibilité. J’ai bien connu, également, le Dr. Taleb Ibrahimi, Ministre de l’Information et de la Culture durant la période où j’étais correspondant du Monde à Alger. Homme de très grande culture, arabe et française, il a beaucoup contribué à me faire connaître et comprendre l’Algérie. Autre proche collaborateur de Boumediène que j’ai bien connu, Abdelaziz Bouteflika qui a eu le privilège d’être, à l’échelle internationale, le benjamin puis le doyen des ministres des Affaires étrangères. Il m’a souvent reçu en tête à tête et fourni des éclairages pertinents qui m’ont beaucoup aidé dans mon travail.
MCM
: Houari Boumediène prenait un plaisir certain aux bains de foule .C’était pour mesurer sa popularité ou bien, leader romantique, éprouvait-il un plaisir charnel d’être en contact avec son peuple ?
PB
: La réalité est difficile à cerner. Certainement, vivait-il en osmose avec son peuple. Son visage dégageait un air radieux, presque lumineux, lorsqu’il inaugurait les villages socialistes de la Révolution Agraire. Il était très fier d’avoir rendu leur dignité aux fellahs démunis. C’est à leur contact et à celui des étudiants qu’il s’est débarrassé de son apparence réservée. Au début, il faisait, certes, ses discours en arabe classique et peu d’Algériens le comprenaient parfaitement. Instruit par l’expérience de Ben Bella, il se méfiait d’un certain charisme et de l’adhésion sentimentale des masses qu’un démagogue pouvait retourner à son profit. Il m’avait dit très simplement : « Je savais alors que je n’étais pas un tribun. L’adhésion que je souhaitais obtenir devait être fondée sur l’intelligence, la conscience politique et l’action concrète ». Toutefois, comme c’était un pragmatique, il avait, rapidement, compris que s’il voulait faire passer son message, il devait faire un effort. Cet grâce à cet effort, qu’il est parvenu à communiquer de manière vivante et directe avec son peuple. Sur le plan de la forme, il s’est mis, en effet, à prononcer ses discours dans une langue compréhensible par les masses populaires des villes et des campagnes. Cela lui a alors valu des bains de foule. A-t-il éprouvé un plaisir charnel ? Peut-être, mais pour lui ce n’était pas l’essentiel. Encore une fois, l’essentiel, pour lui, était de mobiliser le peuple et d’assurer le succès du triple objectif qu’il s’était fixé, construire l’État, parfaire l’indépendance politique par la récupération des richesses nationales, poser les bases du décollage économique.

MCM : Houari Boumediène qui avait fini par accorder de l’intérêt aux règles du protocole présidentiel veillait à ce que l’Algérie soit, correctement, représentée dans les cérémonies solennelles. Comment, dans la conduite des entretiens diplomatiques, par exemple,cet impératif était pris en compte par Houari Boumediène ?
PB
: Il est incontestable que vers la fin de son règne, Houari Boumediène avait été gagné au goût de l’action diplomatique. Il voulait donner à l’Algérie une place qu’elle n’avait jamais occupée auparavant sur la scène internationale. Le Sommet des Non-alignés de 1973 a constitué une étape fondamentale qui a servi de tremplin. L’apothéose de ce redéploiement diplomatique fut, incontestablement, la participation de Houari Boumediène, en avril 1974, à la Session spéciale de l’Assemblée générale de l’ONU où il a prononcé un discours mémorable sur le Nouvel ordre économique international. Le voyage effectué aux Etats-Unis en 1974 reste, à cet égard, un modèle de perfection dans l’organisation matérielle, mais aussi dans la préparation de la substance des entretiens. Regardez le visage épanoui du Président algérien, à l’époque, pour vous convaincre du sentiment de revanche au profit du Tiers Monde qu’il devait ressentir. Houari Boumediène qui a découvert, graduellement, la multiplicité et la complexité des problèmes internationaux s’est pris au jeu. Je l’ai déjà mentionné, il a amélioré sa formation et il a appris à maîtriser les dossiers techniques. Il savait aussi se mettre à l’écoute de ses collaborateurs et pratiquait le travail en équipe. Comme je l’ai écrit dans le livre que je lui ai consacré avec mon épouse, il est passé “des intuitions spontanées aux analyses argumentées, de l’incantation à l’action, de la dénonciation des situations iniques à l’organisation de la lutte”.
MCM
: Je voulais évoquer, plus spécialement, la symbolique du protocole chez Houari Boumediène, dans son usage diplomatique…
PB
: Vous voulez mettre l’accent sur l’aspect symbolique du protocole présidentiel tel que le concevait Houari Boumediène ? Ses compagnons et ses proches vous confirmeront que tout révolutionnaire qu’il était, il avait fini par y accorder une importance telle que le regretté Abdelmadjid Allahoum, son Directeur du Protocole, était le seul à pouvoir lui imposer des horaires fixes. Houari Boumediène a fini, en effet, par se plier aux usages protocolaires, surtout, vis-à-vis des étrangers. Probablement, l’usage du burnous, habit traditionnel en Algérie, comportait-il, pour lui, une signification symbolique particulière, une manière d’afficher l’identité retrouvée du peuple algérien. Le protocole demeurait, autrement, assez sobre, sans aspect ostentatoire…
MCM : Le régime de Houari Boumediène était assimilé, à tort ou à raison, à un régime militaire. Comment appréciez-vous les rapports, bien particuliers en effet, que Houari Boumediène entretenait avec l’armée ?
PB
: Les questions militaires n’étaient pas, à proprement parler, de mon domaine de compétences.
MCM
: Vous ne pouvez pas avoir été aussi familier de la situation politique en Algérie et vous ne pouvez pas avoir consacré un ouvrage à la stratégie de Houari Boumediène sans avoir envisagé cette question qui est au cœur de l’itinéraire de l’ancien Chef de l’Etat algérien ?
PB
: Si vous insistez, voici, de mon point de vue, les observations susceptibles d’être émises à propos des rapports de Houari Boumediène à l’institution militaire. Première observation, d’ordre technique et organisationnel. Houari Boumediène sachant que l’armée, au lendemain de l’indépendance, serait la seule force soudée et homogène, capable d’impact sur le terrain avait consacré son énergie à la forger à l’épreuve du franchissement des barrages jamais abondonné. Il a su transformer des groupes de combattants épars en de véritables unités de combat. Après l’indépendance, il a réussi l’intégration des wilayates au sein de la nouvelle Armée Nationale Populaire. Ce n’est pas si peu dire. Il a été, incontestablement, le fondateur de l’Armée algérienne, au sens moderne du terme. Deuxième observation, d’ordre politique et institutionnel. Houari Boumediène ne voulait ni d’une armée classique, consignée oisivement dans les casernes, ni d’une armée de « pronunciamiento » selon le modèle latino-américain. Bref, il ne voulait pas d’une armée embourgeoisée, mais, au contraire, d’une armée vivant en osmose avec le peuple, totalement impliquée dans des tâches de soutien au développement. Dans le même esprit, Houari Boumediène qui a compté, évidemment, sur l’armée pour conquérir le pouvoir, s’en est servi comme instrument mais sens lui permettre, à plus forte raison pour son compte propre, de s’ériger en acteur autonome sur la scène politique. Troisième observation, d’ordre symbolique et émotionnel. Houari Boumediène a baigné, sa vie durant, au sein de l’armée et y a conservé, fatalement, de fortes attaches. En rejoignant le maquis et en adoptant un pseudonyme qui le déracinait, en quelque sorte, de ses attaches originelles, il avait choisi, d’une certaine manière, une nouvelle famille. Il n’a, d’ailleurs, recherché, après son départ du Caire, aucun contact avec ses parents qu’il ne rencontrera qu’au lendemain de l’indépendance. Pour mieux connaître la troupe et se familiariser avec les cadres militaires, il avait pris l’habitude, depuis Ghardimaou, de provoquer des réunions studieuses où se débattaient les questions les plus épineuses, de l’évaluation du groupe des détenus du château d’Aulnoy jusqu’aux dispositions des Accords d’Évian, notamment dans leurs projections économiques. La tradition a été conservée après l’indépendance, permettant à Houari Boumediène de tisser des liens solides avec tous les cadres de l’ANP. Je ne fus pas surpris, pour ma part, lorsque m’a été rapportée la formule chargée de symbole qu’il utilisa, à l’occasion, d’une réunion impromptue qu’il provoqua, trois mois avant sa mort, au siège du Ministère de la Défense Nationale : « Comme toujours lorsque je suis accablé je viens vous retrouver vous qui êtes ma seule famille ». Il est possible d’envisager, enfin, une quatrième et dernière observation. Il s’agit des projets que Houari Boumediène nourrissait pour l’armée. Il m’avait confié dans nos conversations sur le POLISARIO, que l’éclatement du conflit du Sahara Occidental lui avait fait prendre conscience de la nécessité du renforcement du potentiel opérationnel de l’armée et, donc, de la consolidation du budget d’équipement militaire. Simultanément, il avait renforcé, de manière déterminante, la formation spécialisée des cadres militaires supérieurs, y compris en les dépêchant à l’étranger. Il entrait, parfaitement, dans ses projets d’avenir de remplacer les cadres hérités de la guerre de libération nationale, par des officiers issus, soit des écoles de Cadets de la Révolution, soit des bancs de l’université puisque les portes des forces armées leur avaient été ouvertes. Il est question, aujourd’hui, en Algérie de rajeunissement et de professionnalisation de l’armée, c’est, de toute évidence, le fruit des efforts prodigués alors qui est récolté … MCM : Et les services de renseignement, faisaient- ils l’objet d’un traitement particulier ?
PB
: Je l’avais interrogé à ce sujet. Il s’était montré discret mais avait précisé qu’ils relevaient directement, du Chef de l’Etat pour éviter les dérapages.Houari Boumediène s’appuyait, probablement, sur les informations et les évaluations des services de renseignement, cela s’est vérifié pour le conflit du Sahara Occidental, mais il n’était pas prisonnier de ces seules sources…
Le potentiel intellectuel de Houari Boumediène
MCM
: Nous avons évoqué l’état d’esprit de Houari Boumediène vis à vis de la culture française, puis la manière dont il faisait face aux obligations diplomatiques de l’Algérie. Qu’en est-il de ses rapports avec les Chefs de l’Etat français successifs qui ont été ses vis-à-vis ?
PB
: A propos de ses rapports avec ses vis-à-vis en France comme vous le dites, je voudrais parler, d’abord, de ses rapports avec de Gaulle. De Gaulle voulait préserver l’avenir de la coopération algérofrançaise malgré les passions suscitées par le conflit des deux côtés de la Méditerranée. De Gaulle considérait que l’Algérie pouvait constituer, pour la France, un partenaire idéal vers le Tiers Monde. « L’Algérie représente pour la France la porte étroite du Tiers Monde » disait-il. Il m’avait fait part, dés 1967, de sa considération pour Boumediène lequel venait d’accéder au pouvoir. D’ailleurs, vers la fin de la guerre, un de ses collaborateurs avait établi et commenté une liste des chefs de l’ALN ; devant “Boumediène”, il avait écrit : « obscur colonel qui ne semble pas voué à un grand avenir » ; le général avait barré et rajouté «je pense exactement le contraire ». L’homme du 18 juin 1940 avait déjà compris les motivations de celui qui deviendra l’homme du 19 juin 1965. Les deux communiquaient à travers leurs ambassadeurs. En 1967, invité par de Gaulle à Paris pour une visite de travail, Boumediène avait décliné l’offre car il souhaitait une visite d’État, avec cortège sur les Champs-Élysées et dépôt de gerbe à l’Arc de Triomphe. Mais un tel cérémonial était prématuré compte tenu des blessures non encore cicatrisées. Je ne pense pas qu’une animosité rédhibitoire ait opposée Houari Boumediène à Georges Pompidou qui a dirigé la France de 1969 à 1974, Georges Pompidou a bien renouvelé l’invitation, mais la nationalisation des hydrocarbures intervenue en février 1971 entraîna l’ajournement du projet. Finalement, c’est Giscard d’Estaing, pour lequel Houari Boumediène manifestait de la prévention – et réciproquement – qui effectuera la visite d’État en Algérie, en 1975. Les résultats de la visite furent décevants et Houari Boumediène m’avait alors, comme pas dépit, souligné son « admiration pour de Gaulle, ce visionnaire, rénovateur de la politique arabe de la France ». Il a, publiquement, confirmé ce jugement dans son message de condoléances, à la mort du général en 1970: “je m’incline devant le patriote exceptionnel” qui “a su concevoir dans une vision noble et généreuse (...) l’avenir des peuples algérien et français”.
MCM
: Les témoignages corroborent l’image d’un Houari Boumediène pragmatique, peu prisonnier des dogmes, plutôt ouvert aux impératifs du monde moderne. Au total, Houari Boumediène est, selon vous, un homme d’Etat ouvert sur la modernité ou un homme d’Etat passéiste ?
PB
: Je le dis avec force, Houari Boumediène, loin d’être un passéiste est un volontariste ouvert sur la modernité. Qu’il s’agisse, en effet, des droits de la femme, de l’accès aux sciences modernes ou même des options liées à l’idéologie, il faisait preuve d’un esprit d’ouverture certain. Il était plutôt favorable à l’islam moderniste de l’Association des Ulémas plutôt qu’à l’islam plébéien se nourrissant de charlatanisme. Il m’avait dit, un jour, « Lorsque les filles des campagnes entreront à l’université, ce sera la vraie révolution. » Mais arrêtons-nous, d’abord, au pragmatisme dans la méthode auquel vous faites aussi allusion. Rappelez-vous que pour édifier la mosquée Emir Abdelkader à Constantine, devenue, depuis lors, université islamique, il fallait déplacer un cimetière. Personne n’accepta d’assumer cette responsabilité qui échut, en définitive, à Boumediène luimême. Un des meilleurs exemples de son hostilité aux dogmes n’est-ce pas aussi le discours qu’il avait prononcé au Sommet de la Conférence des États islamiques à Lahore en 1974 ? « Les expériences humaines dans bien des régions du monde, disait-il, ont démontré que les liens spirituels (…) n’ont pas pu résister devant les coups de boutoir de la pauvreté et de l’ignorance pour la simple raison que les hommes ne veulent pas aller au Paradis le ventre creux. (...). Les peuples qui ont faim ont besoin de pain, les peuples ignorants de savoir, les peuples malades d’hôpitaux ». Sur le plan économique, c’est bien du temps du- Président Houari Boumediène que le secteur privé a bénéficié de conditions optimales pour prospérer à l’abri de barrières douanières étanches. De grosses fortunes se sont bâties alors mais, peut être, effectivement que les capitaines d’entreprise qu’il espérait voir émerger n’ont pas suivi. Avec les USA, la position presque antagonique entre les diplomaties des deux pays n’a pas empêché un renforcement substantiel des relations économiques bilatérales. Sur les questions de politique internationale, justement, il faisait preuve d’un même pragmatisme. Il faut garder à l’esprit la politique de bon voisinage, toute empreinte de réalisme, inaugurée avec les pays du Maghreb et qui ne sera remise en cause qu’au lendemain de l’éclatement du conflit du Sahara Occidental. Faut-il souligner, il m’avait, déclaré, personnellement, qu’il n’envisageait pas d’un bon œil la prise du pouvoir par les militaires au Maroc car, prévoyait-il, « ils seraient plus royalistes que le Roi ! ». Des péripéties particulières avec ses interlocuteurs étrangers attestent, également, de son pragmatisme. A Henry Kissinger qui était venu plaider auprès de lui, en 1973, une solution américaine pour la Palestine, Houari Boumediène eut cette réplique dont l’onde de résonnance se fit ressentir au sommet arabe de Rabat : « l’Algérie ne pratique pas la surenchère. Elle ne peut qu’appuyer les décisions des Palestiniens. Exiger plus qu’eux, c’est de la démagogie ; moins, c’est de la trahison ». Lorsque le Chancelier Willy Brandt exprima, lors de sa visite à Alger, son scepticisme à propos des chances de succès du Nouvel Ordre Economique international, « Un tel chambardement est impossible » dit-il, il s’attira cette réplique toute de pragmatisme de la part de Houari Boumediène : « Oui, c’est vrai, ce système est dur à changer. Mais l’essentiel est de reconnaître, d’abord, qu’il est injuste. Nous voulons revoir avec vous ce système bâti en notre absence. Les voies, les moyens, les méthodes sont à discuter, à négocier ».

MCM : Avez-vous connaissance, à ce propos, de la manière dont Houari Boumediène préparait ses rencontres internationales, non plus sur le plan du protocole, mais au plan de la substance des négociations ?
PB
: Je n’avais pas accès à de telles informations. Mais les témoignages dont je dispose laissent croire qu’il y accordait une grande importance et qu’il se documentait avec sérieux sur les dossiers qu’il devait traiter avec ses interlocuteurs étrangers. Sur les dossiers des relations maghrébines ou inter-arabes, il avait acquis une grande mâitrise qui lui permettait de mémoriser, bien à l’avance, les données dont il pouvait avoir besoin dans ses entretiens. Les acteurs de l’époque attestent, ainsi, qu’il a marqué de sa présence, le sommet arabe de Rabat où l’OLP avait été investie du statut de représentant exclusif du peuple palestinien. Les affinités tissées entre lui et le Roi Fayçal y ont été pour beaucoup, ce qui a désarçonné les autres participants. A propos des relations algéro-américaines gérées par la Présidence de la République après la rupture des relations diplomatiques, il signifia au titulaire de la mission cette seule consigne combien lourde de symbole : « Avec les Américains, il nous suffit de nous prémunir contre leur capacité de nuisance ». Naturellement, le conflit du Sahara Occidental revêtait, à ses yeux, une importance considérable. Au plan affectif et stratégique. J’ai été imprégné, d’emblée, par la certitude qu’il accordait à cette question un intérêt exceptionnel, lorsque de retour d’un voyage d’études que je venais d’accomplir au Sahara Occidental en 1975, je fus assiégé de questions par lui, singulièrement à propos de l’existence d’une « conscience nationale sahraouie » et de l’esprit combatif des résistants sahraouis.
MCM
: Pour mieux comprendre la personnalité de Houari Boumediène, il faudrait, peut être, souligner ses prédilections en matière de lectures, ses goûts musicaux ou artistiques…
PB
: Au cour de nos entretiens, il avait évoqué des auteurs comme Jacques Berque, l’égyptien Taha Hussein et bien d’autres lectures. Néanmoins, Anissa Boumediène qui est devenue l’amie de notre couple a bien voulu satisfaire, tant soit peu, ma curiosité historique. Ses lectures étaient très éclectiques mais portaient, essentiellement, sur les chroniques d’histoire politique, les biographies d’hommes d’Etat, des recueils de poésies arabe et française. Sa bibliothèque, qu’elle a sauvé après sa mort, comptait, notamment, les diwans des poètes arabes Abu Al Atahya, chantre du tassawuf et Al Moutanabbi, ce preux chevalier de la poésie arabe. Il conservait, jalousement, la fresque andalouse intitulée « Le fou d’Elsa », que Louis Aragon lui avait dédicacé personnellement. Pour ce qui concerne ses goûts musicaux, j’ai déjà évoqué sa faiblesse pour le flamenco du temps de l’Etat-Major. J’ai appris que devenu Chef de l’Etat, il écoutait, religieusement, « le concerto d’Aranjuez », réminiscence, sans doute, d’un attachement profond à l’Andalousie musulmane. Cela ne l’empêchait pas de goûter à toute la panoplie de la chanson algérienne, notamment les mélodies de Aissa El Djarmouni voire les chansons à thème politique de Rabah Driassa sans oublier les mélopées de Cheikh Raymond qui devaient réveiller en lui le souvenir du vieil Constantine ou il avait passé un moment de sa jeunesse. Je ne peux pas attester de la chose, mais il m’a été rapporté qu’il lui est arrivé de faire vibrer, voluptueusement, le vieux piano à queue qui ornait l’un des coins du Palais du Peuple… Enfin, après la mort de la grande chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, en 1975, il m’avait dit combien il l’appréciait et avait évoqué, à ce propos, Warda Al jazairia, à qui il avait demandé, en 1972, de célébrer le dixième anniversaire de la libération. Elle l’avait fait puis s’était exilée au Caire parce que son mari lui avait interdit de chanter. Boumediène avait regretté son départ, mais etait fier qu’une Algérienne devienne aussi célèbre en Egypte.
Les convictions de Houari Boumediène
MCM
: Il est difficile de découpler la personnalité de Houari Boumediène avec les crédos qui ont fondé sa trajectoire politique : justice sociale, développement économique, rayonnement diplomatique de l’Algérie. Comment, de manière succincte, présenteriez- vous les convictions de Houari Boumediène ?

PB : Il est certain que les convictions de Houari Boumediène reposent, d’abord, sur un socle moral. Qu’il s’agisse des révolutions industrielle, culturelle ou agraire, Houari Boumediène était guidé, exactement à l’image de son peuple, par une soif presque insatiable de justice. La justice sociale prévalait, à ses yeux, sur toutes les autres considérations. La Révolution Agraire qu’il a lancé contre la volonté de milieux agissants au sein du pouvoir répondait, selon lui, à un devoir de justice vis-à-vis des fellahs qui avaient déclenché et soutenu la guerre de libération nationale. Cet attachement affectif à la terre et aux fellahs, c’est une grille de lecture essentielle pour comprendre la personnalité de Houari Boumediène. L’un de ses collaborateurs m’a relaté le sentiment de fierté qu’il avait pu observer -l’émotion- sur son visage au moment ou il lui annonçait, dans les années soixante dix, la réussite au baccalauréat, parmi les majors, de la fille d’un fellah…
MCM
: Vous admettez, au plan politique, que la nature du système reste celle du parti unique ?
PB
: Bien évidemment. Il faut raisonner, en effet, dans le contexte d’époque. Le parti unique, lui même, n’exercait pas la réalité du pouvoir, l’Etat ayant été investi du rôle de moteur du développement. Encore une fois, le développement économique et la justice sociale constituaient la priorité pour Houari Boumediène. L’éradication des maladies transmissibles, l’accès à l’éducation pour toute la population, la garantie du plein emploi, voilà ses objectifs prioritaires. Avait-il, à l’esprit, alors, la thèse qui édicte que le développement économique, en assurant de meilleures conditions de vie à la population, débouche sur des aspirations à caractère politique ? A voir… Il est clair, cependant, que sa vision de la démocratie politique, au sens moderne du terme, était plutôt pragmatique. Il estimait, en effet, que le développement économique et la justice sociale étaient des préalables à un régime démocratique. A ses yeux, mise en place de véritables assises économiques et construction de l’Etat constituaient les garanties d’un exercice effectif de la démocratie. Il était très fier, ainsi, d’avoir institué les Assemblées populaires communales en 1967 puis les Assemblées populaires de wilayas en 1969. Au cours d’un entretien qui s’est déroulé début 1975, il m’avait dit : ”Pour ce qui est de la démocratie, mes prédécesseurs ont fait les choses à l’envers en commençant par l’Assemblée nationale, c’est comme s’ils avaient mis la pyramide sur la pointe. Moi, j’ai commencé par la base.”. Lui ayant fait observer que ces institutions, APC et APW, remontaient à bientôt dix ans et qu’il fallait envisager la mise en place d’une Assemblée Nationale, il me répondit : “Je crois que nous ne sommes pas mûrs”. Moi : ”Qui nous ?” Lui: “Le peuple algérien”. Je lui exprimais mon étonnement car ce peuple avait donné les preuves de sa maturité politique au cours de huit ans de guerre mais aussi, depuis l’indépendance, en acceptant bien des sacrifices pour favoriser le développement à marche forcée, il prit le temps de la réflexion avant de s’exclamer : “Non, nous ne sommes pas mûrs. En effet, contrairement aux APC et aux APW, l’Assemblée nationale sera une vitrine intérieure et extérieure. Je ne voudrais pas qu’elle soit la vitrine de nos divisions et de nos régionalismes”. Il ne tardera pas à mettre en œuvre, cependant, une série de réformes, de l’adoption, en 1976, de la Charte nationale, puis de la Constitution, immédiatement après, jusqu’à l’élection du Président de la République au suffrage universel. L’Assemblée Populaire Nationale sera bien mise en place en 1977. J’évoquerais plus tard les projets que Houari Boumediène tenait, apparemment, à mettre en oeuvre.

MCM : Nous avons éludé les rapports entretenus par Houari Boumediène avec l’élite nationale…
PB
: Je répète, Houari Boumediène était visionnaire et pragmatique. Tirant les leçons de l’histoire, il savait qu’avant le déclin, la civilisation arabo-islamique avait été à la pointe de la modernité du VIIIè au XVè siècle. Il voulait contribuer à renouer avec cet âge d’or. C’est pourquoi il a, d’emblée, apporté une attention considérable à l’élite en général et aux universitaires en particulier. Par deux reprises, en qualité de Chef de l’Etat-Major Général de l’ALN, en 1961, puis en qualité de Chef de l’Etat, dans les années soixante dix, il a ouvert, bien grandes, les portes des forces armées aux étudiants. Après une période de fronde apparue au lendemain du coup d’Etat du 19 juin 1965, la communauté estudiantine a progressivement adhéré à la démarche de Houari Boumediène constituant même un de ses points d’appui dans la société. Pour les aînés, il suffit de se rappeler que Houari Boumediène a surpassé les divergences politiques initiales qui l’opposaient à tel ou tel groupe et qu’il s’était attaché à mobiliser au service de la politique de développement qu’il avait mise en œuvre, toutes les potentialités humaines disponibles , des « centralistes » du PPA-MTLD, jusqu’aux anciens membres du GPRA en passant par les redoutables cadres du MALG de Abdelhafid Boussouf. S’agissant de manière plus spécifique, des hommes de l’art, il faut se rappeler qu’il a apporté un soutien considérable aux écrivains, aux artistes et aux cinéastes. Je peux dire qu’il y a eu une « École de peinture algérienne » illustrée par des artistes que j’ai connus, comme la grande Baya, Khadda et bien d’autres. À l’époque, le cinéma algérien, avec sa nouvelle vague symbolisée par Bouamari, a été le plus productif du Maghreb. Même Kateb Yacine et Issiakhem, trublions devant l’Eternel s’il en fut, purent, malgré l’hostilité d’une partie du pouvoir, produire et prospérer. Au lendemain de la mort de Houari Boumediène, en 1978, Kateb Yacine rencontrant l’épouse du défunt lui remit un exemplaire du livre que venait de publier, à Paris, Sindbad « L’œuvre en fragments » avec cette dédicace manuscrite qui se passe de commentaire : « Au seul véritable Président qu’ait connu l’Algérie ».
MCM
: Houari Boumediène avait-il pour modèle des personnages de l’histoire ?
PB
: Des membres de sa famille m’ont indiqué qu’il se reférait, souvent, à Omar Ibn El Khettab, compagnon du prophète, connu pour son esprit de rigueur et de justice… Je sais, par ailleurs, il me l’a dit, qu’il éprouvait du respect pour le Roi Fayçal d’Arabie ainsi que le Président Nasser. Encore qu’il ait reproché à ce dernier d’avoir manqué de clairvoyance et de fermeté dans la gestion des questions militaires. Il m’a été rapporté, également, qu’il aimait citer dans ses moments d’inspiration au siège de l’Etat-Major Général de l’ALN à Ghardimaou la phrase de Saint Just, un des artisans de la Révolution française de 1789 : «Ceux qui font les révolutions à moitié creusent leurs propres tombes ». De manière plus certaine, ses compagnons d’armes rapportent qu’il vouait une admiration profonde pour Larbi Ben Mhidi figure emblématique de la Révolution algérienne et qu’il évoquait, souvent, après leur mort au combat en 1961, son remplaçant, à la tête de la wilaya V, le Colonel Lotfi, modèle parfait de l’intellectuel engagé ainsi que le Commandant Ferradj, réputé pour son esprit de bravoure peu commun.
Cultiver le souvenir de Houari Boumediène…
MCM
: Le témoignage que vous délivrez à propos de Houari Boumediène peut paraître partial... Vous ne craignez pas d’être accusé de vous livrer à l’apologie du règne de l’ancien Chef de l’Etat algérien alors qu’il a été, tout de même, marqué par des assassinats politiques ?
PB
: Je suis particulièrement mal placé pour aborder ces questions que je confie à l’expertise des historiens. Mais, toutes choses étant égales par ailleurs, l’assassinat de Mehdi Ben Barka dans la région parisienne peut-il être imputé au Général de Gaulle personnellement ?
MCM
: Que faites-vous, cependant, de la fiabilité de votre témoignage qui doit servir, aussi, aux historiens qui auront à reconstituer la trame de cette période charnière de l’histoire de l’Algérie ?
PB
: Pour ce qui concerne la véracité des faits rapportés, je me suis fié à ma mémoire et à mes archives. De surcroit, j’ai convenu, avec vous, que le texte de l’entretien soit soumis à validation auprès des compagnons de Houari Boumediène, de ses anciens collaborateurs et des membres de sa famille. Cela étant, il est vrai que ce témoignage peut sembler occulter le rôle respectif du contexte historique, du peuple algérien et de l’équipe qui l’entourait dans l’affirmation de la personnalité de l’ancien Chef de l’Etat. Ce témoignage insiste trop sur l’osmose qui le liait à son peuple, sur l’importance qu’il accordait à l’équipe qui l’entourait et sur son sens aigu de l’opportunité historique pour qu’il soit nécessaire de s’y attarder. Bien entendu, il incombe aux universitaires algériens d’approfondir la réflexion sur ces aspects essentiels pour l’histoire contemporaine de l’Algérie et de réaliser une biographie du défunt, selon les normes modernes de la science historique…
MCM
: Pierre Bernard, le fondateur des Editions Sindbad, que j’ai eu le plaisir de connaître avait entamé, avant sa mort, la rédaction d’une biographie de Houari Boumediène. Cette œuvre, largement entamée, s’appuyait, notamment, sur l’enregistrement des témoignages directs du Président défunt. Avez-vous idée de ce que sont devenues ces archives, cette partie du patrimoine du peuple algérien ?
PB
: Je dois bien dire que sa famille, les Bernard d’Outrelandt, n’avait aucune sympathie pour les Algériens, les Arabes et les musulmans. Elle déplorait les orientations favorables aux Arabes et aux Musulmans de sa maison d’édition, mais n’y pouvait rien. Il avait d’ailleurs quitté la demeure familiale, en banlieue, où se trouvaient une partie de ses archives, pour s’installer à Paris, près des Éditions Sindbad. Quand il est tombé malade, en 1995, alors même qu’il était hospitalisé, ses sœurs ont vidé son appartement parisien pour parer au cas où il aurait fait une donation. Mon épouse, Claudine Rulleau, qui a été son bras droit pendant vingt ans, a essayé de les joindre pour sauver ses archives, en vain. Au lendemain de la mort de Houari Boumediène, les pouvoirs publics algériens n’ont plus aidé les Editions Sindbad qui ont été rachetées, après le décès de Pierre Bernard, par Actes-Sud. L’Algérie ne s’est pas intéressée non plus aux manuscrits des entretiens de Pierre Bernard avec Boumediène. Connaissant l’application que Pierre Bernard avait mis à préparer cette biographie de Boumediène et le temps que l’ancien Chef de l’Etat avait consacré à ce projet, je partage votre sentiment que ces manuscrits sont une partie de la mémoire du peuple algérien. Hélas, mon épouse et moi-même pensons que ces manuscrits ont été détruits.
MCM
: Partagez-vous les préventions entretenues sur l’origine de la mort de Houari Boumediène ?
PB
: Je crois que le Dr Taleb Ibrahimi est la personne la plus qualifiée pour donner son témoignage sur la maladie de Houari Boumediène. Médecin de formation, il est spécialiste d’hématologie. C’est lui, en particulier, qui a accompagné Houari Boumediène à Moscou pendant ses soins. Il était chargé, enfin, d’informer le Conseil de la Révolution sur l’évolution de la maladie du Président de la République. C’est lui qui m’avait confié, les larmes aux yeux, alors qu’il était Ministre Conseiller à la Présidence, que Boumediène avait uriné du sang, peu de temps, donc, après ma dernière entrevue avec lui, fin août 1978. Des analyses secrètement effectuées en France avaient confirmé la gravité du mal. Le Dr Taleb Ibrahimi et Abdelaziz Bouteflika avaient conseillé à Houari Boumediène d’aller se faire soigner en France. Il avait refusé car il était préoccupé par le secret qui devait entourer sa maladie. Les deux responsables lui avaient alors suggéré l’Autriche ou l’Allemagne en raison du développement de la médecine dans ces deux pays. Houari Boumediène qui avait d’emblée écarté les  USA pour des considérations de politique et de sécurité, a opté, en définitive, pour Moscou. Le Dr Taleb Ibrahimi m’a expliqué, par la suite, que les médecins russes avaient commis des erreurs de diagnostic qui lui ont été fatales. Boumediène avait alors décidé de regagner Alger pour mourir sur sa terre natale. Il est établi qu’il souffrait de la maladie de Waldenstrom, une maladie très rare du système lymphatique , dont est mort Georges Ponpidou. Voilà les seules informations dont je dispose. Il m’est impossible de spéculer sur une autre origine de la mort de Boumediène, même si le contexte diplomatique de l’époque peut laisser imaginer que sa disparition convenait à certaines parties…
MCM : Vous ne convenez pas, néanmoins, que Houari Boumediène, nonobstant la ferveur manifestée par le peuple algérien au cours de son inhumation, n’a pas réussi à organiser sa succession ?
PB :
La maladie puis la mort l’ont devancé par rapport à ses projets. Comment auraitil organisé son départ ou sa succession, nous en sommes réduits à des spéculations.
MCM : Quel est le souvenir le plus émouvant que vous conservez de vos rencontres successives avec Houari Boumediène ?
PB :
Plutôt que d’évoquer un simple souvenir même émouvant, permettez-moi d’insister sur les projets d’avenir que semblait préparer Houari Boumediène. Au cours de nos derniers entretiens, il m’avait donné à penser qu’il projetait de libéraliser le régime. Le Monde ayant décidé mon rappel pour m’envoyer en Iran pour couvrir la Révolution, j’avais rencontré Boumediène, fin août 1978, pour l’en informer et lui faire mes adieux. Il avait exprimé sa déception et vivement insisté pour que je reste : “Vous avez vécu la mise en place des institutions, il faut aller jusqu’au bout. Il va y avoir des changements importants. J’envisage pour la fin de l’année ou le début de 1979, un grand congrès du parti. Nous devons dresser le bilan, passer en revue ce qui est positif mais surtout examiner les causes de nos échecs, rectifier nos erreurs et définir les nouvelles options. Témoin de notre expérience vous êtes le mieux placé pour juger ces évolutions.” Intrigué, je lui avais posé quelques questions : « envisagez-vous d’ouvrir la porte au multipartisme ? D’accorder plus de place au secteur privé ? De libéraliser la presse ? De faciliter l’organisation du mouvement associatif?» Il avait esquissé un sourire qui allait dans le sens d’une approbation: ”Vous êtes le premier à qui j’en parle, je ne peux être plus explicite pour le moment, mais faites-moi confiance, vous ne serez pas déçu”.
MCM : Relatez-nous la manière dont vous avez pris congé de Houari Boumediène ?
PB :
Comme je l’ai indiqué, Houari Boumediène voulait solliciter mon maintien à Alger alors que la Direction de mon journal avait décidé de m’affecter à Téhéran. Mes responsables étaient passés outre cette fois, préférant que je couvre la Révolution islamique en Iran. Je suis donc retourné en informer le Président algérien qui me fit part de sa déception : « Je ne peux que m’incliner, mais je déplore que vous ne puissiez pas être témoin des réformes importantes qui vont couronner dans le sens de l’ouverture celles dont vous avez été témoin depuis l’adoption de la Charte nationale ». Je suis donc parti à Téhéran où j’ai appris la maladie de Houari Boumediène. J’ai été rappelé à Paris quelques jours avant l’annonce officielle de sa mort, le 27 décembre, pour rédiger sa nécrologie. Oui, je garde un souvenir impérissable de cet homme sobre, attachant et profondément imprégné d’amour pour sa patrie…

 

Prochain entretien : Jeudi 1er Fevrier 2007
Thème : « Immeuble Yacoubian », chronique de l’Egypte moderne
Invité : Alaa El Aswany, romancier égyptien




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