Panorama : DECODAGES
L'APRES-PETROLE
L'Asie montre le chemin

Par Abdelmadjid Bouzidi
abdelmadjidbouzidi@yahoo.fr


En appelant les Algériens à prendre sérieusement conscience de la grande vulnérabilité qui caractérise notre économie dépendante totalement des hydrocarbures, le président Bouteflika remet à l’ordre du jour les grands débats qui ont parcouru les théories du développement puisqu’il invite à réfléchir sur ce que pourrait être une économie algérienne de l’après-pétrole.
Aujourd’hui, à l’ère de la mondialisation libérale, seule l’Asie arrive à sortir “son épingle du jeu” et ni l’Amérique latine (à l’exception peut-être du Brésil) ni encore moins l’Afrique ne peuvent présenter de “success story” dans ce domaine. Nous savons que la théorie du développement économique a été marquée dans les années 1950 par les travaux de l’école latinoaméricaine dus à la Cepal animée par les économistes Raoul Prebish, Celso Furtado ou encore R. Cardoso pour ne citer que ceux-là. Le modèle d’industrialisation en vogue alors était celui de l’industrialisation par substitution d’importation (ISI) qui recommandait de lancer le processus de développement économique par des investissements productifs orientés dans une première phase sur le sous-secteur pour lequel une demande intérieure existe c’est-à-dire celui des biens de consommation jusque-là satisfaite par le recours aux importations. L’investissement industriel devait donc être orienté dans une première phase vers ce sous-secteur. Dans une seconde phase et parce que ce sous-secteur (I) en expansion crée une demande notamment en biens d’équipements, il faut préparer la mise en place de ce sous-secteur des biens d’équipement par le développement du sous-secteur des biens intermédiaires et demi-produits. La seconde phase du modèle d’ISI devait donc consister à construire le sous-secteur des biens intermédiaires (II). Dans une troisième phase on devait mettre en place le sous-secteur des biens capitaux (III) pour lequel une demande, émanant des investisseurs de plus en plus nombreux, se développe. Ainsi de phase en phase on industrialise le pays en prenant le maximum de précaution et en brisant par étapes, la dépendance économique qui caractérise au départ les pays du Sud. On sait que ce modèle d’ISI qui nécessitait une intervention massive de l’Etat a débouché sur une explosion de la dette publique interne mais surtout extérieure. Ce modèle s’est avéré financièrement coûteux, socialement inégalitaire et a raté son objectif central : la réduction de la dépendance extérieure. Face à ces échecs se mettait en place un autre modèle de développement, le modèle de développement “autocentré” inspiré des travaux des économistes indien Mahalanobis et soviétique Feldman (le modèle Feldman- Mahalanobis) dans lequel la solution au sous-développement économique était d’adopter une politique économique fondée sur le marché intérieur, orientée sur l’industrie lourde avec une série d’investissements de l’Etat dans les branches des biens intermédiaires, sidérurgie, matériaux de construction, chimie et la mise en place simultanément du secteur des biens capitaux notamment mécanique, ce qui permettrait de “noircir la matrice interindustrielle” c’est-à-dire de doter le pays d’une base industrielle cohérente et puissante orientée sur les besoins internes qui ouvrirait des perspectives sérieuses de développement économique autonome et national. Ce modèle est évidemment financièrement lourd et exige que l’Etat, principal investisseur, dispose de ressources financières importantes. L’expérience algérienne qui “semait” ainsi “son pétrole” est celle qui est allée le plus loin dans ce modèle sans cependant pouvoir achever sa mise en place puisque la mort de Boumediène, a entraîné une réorientation de la politique économique. On peut tout de même souligner qu’une telle politique économique était fondée sur la dépense publique, fonctionnait dans un système hyper-protégé, complètement fermé et dépendant des ressources financières dégagées par le secteur des hydrocarbures. Boumediène préparait ainsi, à sa façon, l’économie algérienne à l’après-pétrole. Les résultats ont été décevants : plate-formes industrielles lourdes et rapidement dépassées au plan technologique, produits non compétitifs et donc non exportables, déficits financiers abyssaux des entreprises d’Etat. Dans les faits, les expériences de développement économique qui ont le mieux réussi dans le tiers-monde et qui, aujourd’hui constituent de véritables moteurs de la croissance économique mondiale, sont celles des pays asiatiques. Les progrès économiques et sociaux réalisés dans les pays de l’Asie du Sud-Est en 40 ans sont considérables. Le Japon est aujourd’hui la seconde puissance mondiale, la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour ont connu trente ans durant des taux de croissance annuels moyens de +8% ; Malaisie, Thaïlande et Indonésie ont affiché de 1960 à 1996 des taux de croissance annuels de +7% et ont divisé par 5 le nombre de pauvres vivant avec un dollar par jour ; la Chine et le Vietnam sont aujourd’hui des exemples réussis de transition à l’économie de marché, l’Inde enfin est en pleine expansion. Il y aurait donc une “clé”, un “modèle” asiatique de développement économique ? Quelles en seraient les caractéristiques ? On a cru en dénombrer sept (07) qu’on retrouve dans toutes ces expériences.
1. Des politiques économiques tournées vers les exportations et non vers le marché intérieur. Celui se développant au rythme du développement des revenus tirés des exportations.
2. Un interventionnisme étatique important y compris dans l’investissement et non pas le libéralisme et l’appui sur le seul secteur privé.
3. Un contrôle des importations et un appui aux exportations et non pas le libre-échange.
4. Un contrôle des investissements étrangers (qu’on autorisait) et des marchés financiers et non pas une totale ouverture et la liberté des mouvements de capitaux.
5. Des secteurs de l’éducation, de la formation et de la santé placés comme des priorités dans les programmes des gouvernements.
6. Une utilisation judicieuse de l’aide publique internationale au développement accordée par le Japon, les USA (Corée du Sud) la Banque asiatique du développement. Cette aide a été utilisée prioritairement dans la réalisation d’infrastructures de base.
7. Une coopération régionale renforcée D’autre part, le succès économique asiatique a reposé sur la réalisation de deux conditions importantes.
• Des régimes politiques forts et stables
• Une administration compétente et une technostructure. Ce succès économique asiatique, sans constituer un mobile transférable à tous les pays du Sud, relance le débat sur le développement économique sous un nouveau jour. Pour notre pays, et au moment où la priorité semble être à la préparation sérieuse de notre économie à l’après-pétrole, il y a, dans les expériences économiques asiatiques, beaucoup à apprendre et à prendre.
A. B.

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