Panorama : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Purin !
Par Arezki Metref
arezkimetref@yahoo.fr


Ce qu’il y a d’utile dans l’affaire Khalifa doublement jugée en ce moment, le matin au tribunal de Blida et l’après-midi dans le prétoire des chroniqueurs (dedans !) et dans les cafés de la ville, c’est cette inouïe quantité de fluides de colère qu’elle libère.
Un tsunami d’indignations, déclinées sur tous les tons, enrobe le tambour des rotatives d’une encre revêche et la salive envoyée en postillons sur le zinc. Elle sécrète tant d’émotion qu’on finit par en oublier les faits, leur portée, leurs conséquences, la manière dont ils s’insèrent dans la chaotique histoire de la corruption et de son pendant obligé, les campagnes contre la corruption, l’une et les autres rythmant la marche de l’Algérie depuis l’indépendance. Il y a quelque chose de cathartique — une sorte de thérapie de groupe pour ne pas dire de rokia partagée par tout un peuple — dans la description de la monstruosité de la chose. C’est tellement gros, tellement caricatural, ce purin exhumé par l’affaire Khalifa, qu’on ressent comme un soulagement dans la description factuelle de l’inouï. Mais l’inouï en question est-il aussi inouï que ça ? Pas sûr, hélas ! On est bien dans la moyenne nationale. Si les juges, le matin au tribunal, se débrouillent comme ils peuvent dans les limites qu’ils acceptent qu’on leur pose, les chroniqueurs de rédaction comme de comptoir, eux, triturent comme une pâte à modeler cette sacrée matière vespérale. Dans cette presse condamnée, il faut le craindre, à passer sa vie à se chercher une âme, l’affaire Khalifa offre un ring de plus pour que tout le monde tape sur tout le monde. Pourquoi s’en priver, pardi ! C’est le moment gastronomique au cours duquel les titres vantent la cuisabilité de leurs fèves. On affûte les flèches. On les décoche. On dort en paix jusqu’à la prochaine affaire ? L’ennui, c’est que bien des chroniqueurs ne savent pas trop par quel bout prendre la chose. C’est que tous les bouts sont insanes. C’est un vrai bâton de purin, cette affaire. Alors, on enfonce des portes ouvertes, ce qui est plus économique que de forcer des portes fermées. En entendant tout ce qui se dit à Blida, on a honte d’être algérien ? Y’en a ! Pas vous ? Vous avez raison. Ce n’est pas parce que des clampins sans foi ni loi — souvent officiellement dépositaires de l’une et de l’autre pour ne pas dire des deux — souillent la crédibilité de la responsabilité publique pour des clopinettes qu’il faut rejeter une nationalité qui n’a rien à voir avec eux. Ces squatteurs de tous les pouvoirs se tapissent dans des strapontins en attendant un retour en catimini, et qui, dans tous les régimes, prennent tout ce qu’il y a à prendre, font commerce d’«algérianité» et vous servent gratis les couplets sur la manière la plus désintéressée d’être algérien. Mais au premier froissement de billet, ils accourent. La colère angélique est cependant la moins ressentie. D’autres chroniqueurs, clients de la boutique adverse qui ont, eux, tout vu, soutiennent que le purin charrié par l’affaire Khalifa n’est pas spécifique à l’Algérie. Voyez l’Italie, des affaires similaires, il en sort tous les jours. Voyez les Etats-Unis, la France. Pas un Etat, même aussi transparent qu’une méduse sur l’eau, ne peut assurer que le risque de détournement est de zéro. C’est vrai, ça. Partout, il y a des délinquants en col blanc et au cœur noir qui essayent de s’accaparer les biens publics. Y a pas de raison que l’Algérie en soit dispensée. Ce qui fait l’originalité de l’affaire Khalifa, ce n’est pas tant son volume, les sommes d’argent public présumées avoir été volées. La singularité réside dans l’ampleur de l’affaire, le nombre (des centaines) et la diversité des personnes impliquées. Des ministres en exercice jusqu’à des ramasseurs de balles, des notabilités cacochymes aux stars d’un quart d’heure, l’affaire dessine un réseau artériel semblable au réseau sanguin : tout le corps de l’Algérie est irrigué mais l’essentiel des flux se joue entre le cœur et le cerveau. La tête est touchée, cela va de soi. Ce que cette affaire a d’unique, ce n’est pas qu’elle laisse penser qu’il est possible, comme ce fut le cas, qu’une prédation gigantesque soit, le moment d’une hypnose factice, célébrée comme une fierté nationale. L’originalité de cette histoire est que, en dépit de ses proportions étourdissantes (t’as vu comme il vivait, le Moumen !), elle n’est pas le mal. Elle n’en est qu’un symptôme. Le pays a connu, connaît et connaîtra des affaires comme celles-là. C’est la structure même de l’Etat, incontrôlé politiquement, qui le permet, et le veut. La seule régulation dans ce désordre, c’est que des procureurs occultes décident, dans la pénombre des officines, à quel moment il sied de sortir quel dossier. Alors, dépoussiéré, allégé de quelques pièces, rendu présentable mais rarement crédible, on le jette en pâture à la vindicte publique. L’opinion participe, interpellée sur le registre moral, à des lynchages politiques souvent soutenus par de vrais dossiers. Mais des énormités comme l’affaire Khalifa ne sont possibles que dans la mesure où on les a soigneusement mijotées avant de pousser les dindons de la farce à la faute. Les chroniqueurs, dans les journaux ou sur le zinc, qui tempêtent contre le fait qu’on épingle Khalifa pour mieux maquiller d’autres délinquants du système, délitent, eux aussi, cet angélisme dont on ne sait pas si c’est un idéalisme ou une cécité. Du purin, il n’y a que ça ! Tout dépend du moment de le sortir. Il n’y a ni à s’enorgueillir ni à en avoir honte. Il y a juste qu’il faut combattre le mal, pas ses symptômes.
A. M.

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