Panorama : KIOSQUE ARABE
Ne rêvez pas à n'importe quoi !
Par Ahmed HALLI
halliahmed@hotmail.com


Je ne pourrais pas laisser s'écouler l'année 2007 sans avoir apporté ma contribution à cette œuvre immortelle, à cette treizième merveille du monde qu'est (que sera) Alger, capitale du monde arabe. Pensez donc ! Pendant une année, nous allons montrer toutes les facettes de nos talents multiples et collectifs. Pour montrer qu'il n'y a pas plus patriotes que nous, le lever des couleurs aura lieu tous les jours dans les écoles, comme dans les casernes. Il y aura ainsi de fortes chances pour que nos enfants apprennent, au moins, à marcher au pas, puisqu'ils savent déjà tout.
On leur donne de l'histoire de la religion en cours d'histoire, des histoires de la religion en cours d'éducation religieuse et des histoires religieuses en explications de textes. Un enseignement complet et panoramique qui devrait être la fierté de notre pays et que des grincheux nostalgiques assimilent au naufrage du Titanic. L'année 2007 est heureusement là pour se charger de rétablir les faits. Alger, capitale du monde arabe, ça fait déjà grincer les dents en or des prochain (e) s nominé (e) s. Il y a des capitales qui se feront porter pâles lorsqu'il faudra désigner un successeur à la blanche ville. Nous allons engranger non seulement de l'estime mais des palliatifs préventifs, au sens psychologique et médical. Pensez que "Alger, capitale du monde arabe" a déjà fait se rebiffer notre grand ami iranien Ahmadinejad. Au moment où tous les aéroports du monde arabe lui sont fermés, à cause de ce que vous savez, il opte pour une escale algéroise. Mais qui l'a donc invité à s'arrêter chez nous ? se sont dit, dans cet ordre, nos imams, nos écoliers et nos ministres. Comment peuton penser à offrir un verre à l'ennemi déclaré de nos amis américains ? La "fitna" était d'autant plus prévisible que nous ne cessons de proclamer sur tous les minbars que les chiites sont les nouveaux ennemis de Dieu. Ce n'est pas très amical pour un président devant lequel on se prépare à déplier le tapis rouge mais Ahmadinejad en a vu d'autres. Subtiliser les tapis sous les pieds des croyants, ça s'apprend bien avant d'arriver aux présidentielles. Il n'allait pas s'offusquer pour si peu et il sait les Algériens versatiles. Il suffirait que Bush change d'alliés, que Nasrallah envoie quelques roquettes sur un quartier arabe de Tel-Aviv et vous verrez le changement. En fait, les diplomates de notre soudain ami iranien font bien leur travail. Il a reçu toutes les cassettes de la cérémonie d'ouverture et il a été offusqué de ne voir aucun tchador sur la scène. Pas l'ombre d'un seul, également dans la salle où l'éclectisme n'est pas la moindre des vertus. La ministre de la Culture, il la connaissait déjà puisque toutes les notes qu'il recevait à son sujet disaient la même chose : avec Belkhadem elle ne fera pas de vieux os au gouvernement. Ce que Ahmadinejad n'a pas compris et n'a pas admis, c'est que la vieille Alger annonce qu'elle fête Yennayer, le nouvel an berbère, en même temps qu'elle s'intronise capitale du monde arabe. Il y a des contradictions ou des paradoxes auxquels l'esprit persan est totalement hermétique. Ainsi donc, Ahmadinejad a raté l'occasion de nous rendre une visite de courtoisie. Sachons lui montrer notre reconnaissance et retenons de ce rendez-vous manqué ses points les plus positifs. D'abord, il nous a évité d'être tancés par la ministre des Affaires étrangères américaines qui ne nous aime pas mais qui aime encore moins Ahmadinedjad. Ensuite, comment lui aurions-nous expliqué qu'une dizaine d'enseignants chiites soient licenciés de notre système éducatif alors que nos écoles sont otages du wahhabisme ? S'il y a bien, en effet, des amitiés encombrantes, elles sont le bien du monde le mieux partagé en l'occurrence. Le président iranien aura tout de même compris que ce n'est qu'un au revoir, puisque l'avenir lui appartient … à l'ombre du grand champignon iranien. Je disais donc que nous sommes en 2007, l'année où Alger sera la capitale culturelle et sans doute idéologique du monde arabe. Comme j'ai des craintes pour le devenir de nos femmes, passées de l'action à la résignation en l'espace de deux générations, je compte bien parler de l"événement, de temps en temps, et des femmes tout le temps. Je commencerai d'abord par dénoncer l'injustice faite aux femmes et les inégalités flagrantes qu'il y a entre elles et les hommes. La mésaventure arrivée le jour de l'Aïd al-Adha à l'actrice égyptienne Shirine Ridha me semble illustrer on ne peut mieux ce système de deux poids, deux mesures. Donc, ce jour-là, l'actrice égyptienne, de retour à l'écran, après une éclipse de dix ans, se rend dans un palace cairote, en compagnie d'un groupe d'amies. Dans le hall de l'hôtel, elle rencontre le prince saoudien Bandar Benfayçal Kamal qui n'est autre que le neveu de son ex-mari Kamal Adham. Il invite l'ex-femme de son oncle et son amie à déjeuner avec lui dans sa suite princière. A l'heure dite, les deux jeunes femmes prennent un des ascenseurs du palace et se rendent chez le Saoudien, dûment orientées par le personnel. Jusque-là aucun problème. Là où ça se corse, c'est lorsqu'à leur sortie, un employé les interpelle avec brutalité : "Que faisiez-vous là-haut ?" Intervient ensuite un homme en civil qui se dit officier de la police touristique. Il invite Shirine Ridha à prendre un café et il oriente surtout son interrogatoire sur le dernier film qu'elle vient de tourner depuis son grand retour à l'écran. Ensuite, il lui demande de signer un procès-verbal dans lequel elle doit reconnaître qu'elle est coupable d'incitation à la débauche et d'atteinte aux mœurs. Bien entendu, elle refuse de signer un P-V qui dénature les faits et appelle son avocat. Tout le monde se retrouve dans le bureau du procureur qui, après l'interrogatoire d'usage, prononce un non-lieu et laisse partir l'actrice. C'est alors que la rumeur s'empare de l'affaire et que des sources médiatiques laissent entendre que Shirine Ridha, qui est aussi la fille de l'acteur Mahmoud Ridha, aurait une liaison avec le neveu de son ex-mari. Evidemment, sa version des faits retenue par la justice ne convaincra pas les hypocrites et les censeurs de tous bords. On ne pardonne pas à une actrice de revenir au cinéma dix ans après alors que la tendance est à la retraite anticipée et au port du hidjab. L'avocat Sammy Harak se dit satisfait de l'issue de la mésaventure. Il prédit même que Shirine va se voir proposer de nombreux rôles après le tapage médiatique organisé autour de cette affaire. Il tempère, cependant, son optimisme en se disant que le nouveau slogan de Hosni Moubarak, "La citoyenneté et l'égalité", vient d'être battu en brèche dans les faits. Ce qui est arrivé à Shirine contredit totalement le mot d'ordre actuel pour ce qui est de l'égalité des sexes. "Supposons, dit-il, que les deux personnes présentes dans la suite princière du palace aient été des hommes et non pas deux femmes. Est-ce que la présence d'hommes dans les appartements du prince empêche forcément des actes honteux entre hommes. Est-ce que la police touristique aurait eu le même comportement face à une présence masculine ? Et là nous touchons au nœud du problème : qu'est-ce qui est interdit, en réalité, la présence de personnes étrangères en général dans les chambres et les suites d'hôtels ou seulement la présence des femmes ? C'est ainsi que nous pouvons mieux cerner le problème de la ségrégation et mieux saisir le sens que donnent les fonctionnaires de police au slogan "La citoyenneté et l'égalité"". Précision inutile : tout ceci s'est passé dans un hôtel du Caire. Ce n'est pas parce que nous sommes capitale arabe pour un an qu'il faut rêver à n'importe quoi !
A. H.

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