L’«empire» Khalifa a été fondé grâce à des crédits que
Abdelmoumen s’octroyait à partir d’El Khalifa Bank. Un crédit de 74
milliards de dinars a été débloqué pour la création de Khalifa Rent Car
et Khalifa construction. Ce n’est là qu’un exemple parmi tant d’autres
puisque la banque ne déclarait jamais les crédits qu’elle octroyait à
ses cadres dirigeants qui, selon la loi, ne peuvent bénéficier de crédit
dépassant 20 % des fonds propres de l’établissement financier.
L’audition de Amar Boulkraoui, responsable de la direction générale des
risques a révélé que la banque privée faisait des déclarations
contradictoires. C’est ainsi qu’en février 2003, El Khalifa Bank avait
déclaré avoir octroyé 10 milliards de dinars de crédits, avant de revoir
ce chiffre à la baisse et d’évoquer la somme de 6 milliards. Entendu en
qualité de témoin, M. Boulkraoui a expliqué que la direction dont il
était à la tête avait pour mission de constituer une base de données sur
l’ensemble des crédits octroyés par les banques et qui dépassent les 2
millions de dinars. Tous les deux mois, les banques sont tenues de
transmettre des informations à la direction des risques qui ne dispose
pas de moyens pour vérifier leur véracité. El Khalifa Bank avait donc
toute latitude de dissimuler les crédits qu’elle octroyait sans risque
de poursuites.
Les membres de la commission bancaire incapables de réagir
Quel est le degré de responsabilité de la commission bancaire ? Ses
membres auraient-ils pu intervenir à temps pour stopper la banqueroute
de Khalifa ? L’ancien gouverneur de la banque d’Algérie a-t-il dissimulé
des informations capitales aux membres de ladite commission ? C’est à
ces questions qu’a tenté de répondre la présidente de la cour de Blida
en auditionnant hier matin trois membres de la commission. Hadj Sadok,
Benziada et Namous ont à l’unanimité tenté de disculper la commission,
expliquant que cette dernière n’avait pas été destinataire des rapports
établis dès 1998 par la direction générale de l’inspection et qui
faisaient état de graves violations de la loi sur la monnaie et le
crédit. Appelé à témoigner en premier, M. Hadj Sadok a expliqué
l’inertie de la commission bancaire par le fait que les mandats de
plusieurs membres avaient expiré et qu’ils n’avaient pas encore été
renouvelés. A la question de savoir «comment expliquer que des
opérations de transfert d’argent se poursuivaient alors qu’El Khalifa
Bank était sous le coup de l’interdiction des transferts vers
l’extérieur», le témoin a déclaré qu’«aucune opération de ce type
n’avait été faite par le biais de la Banque d’Algérie. Ce qui se
faisait, ce sont des opérations clandestines ». Autre question de la
présidente : «Est-il normal que la Banque d’Algérie octroie à une banque
un délai pour redresser la situation». “Non, pas à ma connaissance »,
répond Hadj Sadok. - «Pourquoi n’avez-vous pas réagi ?» -«Lorsqu’il
s’agit d’actes de gestion, la commission n’a aucune prérogative, nous ne
sommes pas la tutelle de la banque. Il faut comprendre que beaucoup
d’actes ont été faits dans la clandestinité.» -«D’après vous, pourquoi
le gouverneur d’Algérie recevait Khalifa pour lui demander verbalement
de redresser la situation ?» Silence du témoin. C’est la présidente qui
reprend la parole. «Je ne vous apprends rien en vous disant qu’entre
Keramane et la mère de Moumen Khalifa, il existe un lien de parenté».
C’est au tour du procureur général de prendre la parole. -«Pourquoi n’y
a-t-il eu aucune sanction ?» -«Ce sont les circonstances qui ont fait
que la commission était incapable de faire son travail.»
Le premier rapport n’a jamais été transmis à la commission
Il quitte la salle pour laisser place à M. Benziada Ibrahim,
également membre de la commission bancaire. C’est en 2002 qu’il a été
mandaté par le ministre des Finances. Il a eu à s’expliquer sur la
période post- Keramane puisqu’il n’a rejoint la Banque d’Algérie
qu’après le départ de ce dernier. Il expliquera comment la commission
s’était réunie le 2 décembre pour confirmer la décision de geler les
opérations du commerce extérieur de la banque privée. «Les infractions
de la banque étaient récurrentes et devenaient dangereuses» Saisissant
la perche, la présidente dira : «Si les infractions étaient si
dangereuses, comment expliquer que la Banque d’Algérie ait donné à
Khalifa le temps de redresser la situation ?» Réponse du témoin «Je
pense que les délais dépendent du degré de gravité. Lorsque les
violations sont trop graves, je pense qu’aucun délai ne peut être
accordé». A la question de savoir par quel miracle les opérations de
transfert se sont poursuivies alors que des inspecteurs se trouvaient au
niveau de la banque, il dira : «Je pense que l’argent sortait par un
autre canal.» C’est au moment où la défense a pris la parole que le
témoin a adopté une attitude qualifiée d’ironique par la présidente qui
ne s’est pas retenue de le rappeler à l’ordre. M. Benziada, qui
répondait à presque toutes les questions, ne comprenait soudainement
plus celles qui parvenaient des avocats. Les explications qu’il a
fournies au sujet du taux de change pratiqué par la banque privée ont
été tellement contradictoires qu’il a fallu l’intervention de Bradsi, le
liquidateur d’El Khalifa Bank. Plus prolixe, le troisième témoin, Omar
Namous, présentait l’avantage d’avoir travaillé aussi bien sous Keramane
que sous Leksaci, actuel gouverneur de la Banque d’Algérie. C’est lui
qui avouera que jamais la commission dont il est membre n’a été
destinataire d’un quelconque rapport évoquant des irrégularités avant
2000. Une révélation qui a étonné la présidente. Le témoin insiste :
«C’est en mars 2000 que la commission a reçu un premier rapport qui
d’ailleurs ne concernait pas qu’El Kalifa Bank mais plusieurs autres.
Dans ce rapport, certaines irrégularités étaient notifiées. Par la
suite, nous avons reçu un second rapport dans lequel figurait un PV
faisant état de rencontres entre Moumen et Keramane. C’est également
dans ce rapport que les inspecteurs estiment que Khalifa est loin d’être
un groupe.» Dans une tentative de cerner la responsabilité de l’ancien
gouverneur, actuellement en fuite, la présidente de la cour dira :
«Est-ce que vous pensez que M. Keramane peut filtrer des informations ?»
Silence du témoin qui ne veut visiblement pas enfoncer Keramane. «Est-ce
que la commission se réunissait une fois par mois lorsque c’est Keramane
qui était à sa tête.» Le témoin a des trous de mémoire. «Et aujourd’hui
sous Leksaci» Réponse : «Oui, on se réunit une fois par mois.» Mme
Brahimi insiste : «Est-ce que le gouverneur pouvait garder des rapports
à son niveau et ne pas informer la commission ?» Réponse : «Je ne sais
pas.» Tous les membres de la commission se sont contentés de rappeler
que leurs prérogatives étaient limitées. Ce à quoi la présidente a
répondu qu’au contraire, la loi leur donnait beaucoup de liberté
d’action mais qu’ils ne l’ont jamais fait…
Nawal Imès
L'ANCIEN LIQUIDATEUR DE KHALIFA BANK
"Impossible de dissocier l'économique de la politique"
Intervenant pour resituer le débat, M. Bradsi, le liquidateur d’El
Khalifa Bank a tenu à rappeler que dans l’affaire Khalifa, il y avait un
volet politique qui ne pouvait être occulté. «J’estime que lorsqu’une
banque intervient sur un marché, elle doit rester rationnelle et
s’inscrire dans la logique du marché. Elle ne peut se permettre des
actes sauvages. Une banque ne peut entreprendre des actes extrémistes
qui menacent la stabilité de l’économie.» Et d’ajouter : «Au-delà des
aspects techniques, il existe une grande part du politique. Beaucoup de
personnes ont profité du chevauchement des deux.»
N. I.