Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Parole maternelle et langues des autres
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


Même lorsqu’elle ne coûte qu’un seul dinar sa dépense est déjà exorbitante. C’est parce qu’elle est une atteinte à la vérité que la démagogie politique est, par essence, ruineuse. Hier, le marketing du régime finança, avec l'argent du contribuable, notre francophonie et aujourd’hui il festoie au nom de notre arabité.
Or, le locuteur algérien, à l’identité culturelle solidement établie, s’est-il jamais reconnu dans ces langues d’importation ? Tout juste s’il avoue verbalement son imprégnation par ces idiomes que l’on célèbre, alors que la langue de sa mère n’est qu’un judicieux métissage de toutes les paroles qui ont circulé dans ce terroir. Que l’on ait fait de lui l’enfant adoptif de Rabelais ou bien celui d’El Djahid ne l’a jamais rendu plus génial qu’il ne l’est dans la vie de tous les jours. Et puisqu’il entend parler avec les mots qu’il s’est lui-même forgés, il ne descend à l’évidence ni de la francité ni de l’arabité. Voilà pourquoi ceux qui le déclinent tantôt comme un héritier sympathique du verbe latin ou comme le dépositaire de la parole sacrée du Coran se moquent de lui. Allons donc vers l’essentiel afin de dénoncer ces grandioses fumisteries uniquement destinées à se “bien voir” en Occident et en Orient. Pas plus que la “franco-folie” de 2003, le délire “arabiste” de 2007 ne nous rendra plus subtiles que nous le sommes. “Alger, capitale de la culture arabe” n’étant que du loukoum de piètres prosateurs l’on se demande déjà ce qui va changer à l’avenir dans la manière de s’exprimer de nos élites. L’Abbesse de service qui est notre ministre de la Culture nous a, par avance, convaincus qu’il reste beaucoup d’effort à faire avant de se prévaloir de l’art oratoire d’un Manfalouti. Autant dire que dans toute appropriation surfaite il y a de l’aliénation. Et pour cause... toute langue d’emprunt altère l’identité. Or, le locuteur algérien ressent cette agression chaque fois qu’il tend l’oreille aux propos de ses dirigeants. Même quand il les comprend à moitié, il leur reproche cette affectation qu’il assimile à de la trahison. Ce reniement de l’idiome de la mère qui leur semble pauvre et vulgaire ! Comment parler vrai et convaincre lorsque la langue de la rue est disqualifiée ou que les intonations des propos de la tribu deviennent honteuses ? Par on ne sait quelle prévention la langue populaire est devenue suspecte au point de lui substituer la préciosité verbale des clercs dans le seul but d’affirmer nos racines identitaires. Depuis l’indépendance, l’on n’a pas cessé de faire le forcing dans ce sens au point que le discours politiquement correct a fini par confondre notre algérianité avec l’arabité. Ce complexe du décolonisé qui prétend s’émanciper d’une aliénation en l’échangeant contre un fantasmatique ressourcement spirituel. Il y a bien plus de l’idéologie qu’on ne le soupçonne dans tout activisme culturel. Dès l’instant où s’affiche l’intention de gommer la moindre spécificité l’on porte atteinte aux véritables racines. Car enfin, pourquoi a-t-on voulu, hier, courtiser une francité et pourquoi actuellement fait-on des ronds de jambes à cet arabisme linguistique ? N’étant dépositaires exclusifs d’aucune de ces deux cultures ne sommes-nous pas en même temps riches de les avoir malaxées et soumises à nos idiomes au point d’accoucher d’une autre langue ? Cela fait bien 45 ans que la langue populaire fait débat et que les oukases idéologiques ne cessent de l’assimiler à de la subversion. Pourtant, ici et là, quelques éclaireurs tentèrent de convaincre les faiseurs politiques qu’il n’y a rien de pernicieux à se pencher sur la question. En effet, qui se souvient de ce lettré lumineux qui a laissé la plus magistrale définition de la langue populaire ? Ou bien encore, qui se rappelle de la conversion linguistique de cet homme de théâtre ? De Mazouni à Mustapha Kateb l’on ne parla que du devenir de l’idiome maternel. Ce dialectal volontairement dévalorisé. Contre tous les tartufes linguistiques, ils haussèrent le ton pour donner de la noblesse au verbe local. “Je remercie ma mère d’avoir arabisé la langue française”, revendiquait Mazouni au moment où Mustapha Kateb se désolait que le théâtre s’appauvrissait en s’éloignant de la jactance de la rue. Ce n’était donc pas chez eux une réputation doctrinale mais le constat serein que le génie d’un peuple ne réside pas dans les appartenances mais dans les petites spécificités. Dès lors que notre part d’arabité est sagement assumée pourquoi ne pas fructifier ce qui nous appartient en propre ? Nos barbarismes valent autant que le baragouin cairote et tant pis pour la docte littérature d’El Djahid si elle ne sait pas parler à l’oreille de nos mères et de nos filles. “Ce que parler veut dire”, selon le pape de la sociologie, est précisément l’unique préoccupation de véritables apôtres de la culture. Ceux qui s’inscrivent en faux face aux dogmatiques de tous bords. Aussi bien les forcenés de l’occidentalisme que les mystificateurs qui pourchassent le verbe maternel au seul prétexte qu’il est une vulgate de sous-développés. La multiplicité des idiomes régionaux, perçue par les politiques comme un handicap à l’unicité nationale, a justement fait le lit à ce terrorisme linguistique rampant. Or, qu’a-t-on substitué à cette diversité, que l’on qualifiait de pernicieuse, si ce n’est une déclinaison d’emprunt que même les élites politiques pratiquent approximativement ? Pour se convaincre de cet appauvrissement de la parole, même officielle, il fallait simplement écouter Madame Toumi à l’occasion de son office inaugural. Un exercice de réthorique sans relief à faire rougir de honte le dernier des talibans du monde arabe. Et comme le hasard confond parfois les zélateurs incultes, une dame bien de chez nous déclamait le même jour, sur les planches d’un théâtre parisien, un monologue en dialectal algérois, d’une pièce de Sophocle le Grec. Le Coryphée de Electre s’appelait Biyouna et son “dire” était un dialectal pur sucre tout droit venu de La Casbah. Comme quoi il faut toujours se méfier des ventriloques qui annoncent dans la langue des autres et demeurer à l’écoute de ceux et celles qui cultivent l’indépassable complicité avec les mots de leur mère.
B. H.

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