Panorama : A FONDS PERDUS
L'euro détrônera-t-il le dollar ?
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com


L’euro n’a toujours pas les faveurs du marché de change parallèle local où il vaut, en général, un dinar de moins qu’à la banque. En dehors des périodes de forte demande, comme celle des grandes vacances ou du pèlerinage, cinq ans après l'apparition des billets en euros, l'enthousiasme n’est toujours pas de mise autour de Port Saïd. L’opinion européenne n’est pas plus enthousiaste pour l’euro qu’elle associe à la hausse des prix.
En Allemagne, la monnaie unique est même tournée en dérision : on l’appelle le "Teuro", un jeu de mots sur "teuer", qui signifie cher, et euro. En France, l'euro, jugé trop fort face au dollar et au yen, est rendu coupable de la médiocrité des exportations françaises. Des réticences psychologiques expliquent peut-être les difficultés à basculer le mental dans la nouvelle échelle de prix et de valeurs ; une majorité de citoyens européens continuant à évaluer un prix dans l'ancienne monnaie pour des achats importants. La Commission œuvre à dédramatiser la situation. Elle voit dans cette méfiance juste une «fausse impression [qui] peut s'expliquer par la mauvaise image donnée par les abus commis dans certains secteurs et certains pays au moment de la mise en circulation de l'euro en 2002, et par la tendance psychologique généralement observée à constater les augmentations de prix plus facilement que les diminutions ». Consciente de ce que la confiance dans la monnaie est un élément indispensable à sa stabilité à long terme, la Commission européenne prend ainsi très au sérieux les réactions de l’opinion. Elle réagit en soulignant l'usage massif de la monnaie unique, y compris hors de ses frontières, usage qui s'est traduit par un triplement des billets en circulation depuis leur introduction, de 221 milliards d'euros en janvier 2002 à plus de 600 mds actuellement. Aussi, selon les estimations de la Banque centrale européenne (BCE), "entre 10 et 20% de la valeur totale des billets en euros est aujourd'hui en circulation en dehors de la zone euro". Le commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires, Joaquin Almunia, rattache ce succès de l’euro à "une inflation et des taux d'intérêts qui, pour de nombreux pays, n'ont jamais été aussi bas aussi longtemps". Pour M. Almunia, les autres avantages sont : la protection contre les crises de changes qui frappaient régulièrement les anciennes monnaies (notamment la lire italienne), une réduction du prix des produits importés, y compris le pétrole (parce que facturé en dollar), une progression des échanges et des investissements au sein de la zone euro réduisant sa dépendance extérieure, des voyages plus faciles et moins chers et, enfin, une plus grande transparence des prix favorisant la concurrence. Charles Wyplosz, professeur d'économie à l'Institut de hautes études internationales de Genève et directeur du Centre international d'études monétaires et bancaires, rejoint les thèses de la Commission et de M. Almunia ; il met cet «euroscepticisme » monétaire sur le compte d’une «communication désastreuse» de la BCE, d’une «culture bureaucratique» de la Commission et de la nomination de «présidents ou de commissaires sans aucun charisme» — ces derniers n’autoriseraient pas à «faire rêver avec l'euro ». A l’opposé, un discours plus radical relie cette méfiance à l'engouement des marchés financiers, qui spéculent sur l'appréciation de l'euro par rapport au dollar (en 2006, l’euro s'est apprécié de 11,11 %, pour finir à 1,3199 dollar). Le boom d'une minorité qui s'enrichit, via la bulle financière et immobilière, en est l’aspect le plus visible. En dehors de nos cambistes en herbe et de l’opinion européenne majoritairement sceptique, le reste du monde a une meilleure opinion de l’euro. Même s’il lui reste encore à faire un long chemin pour détrôner le billet vert, l'euro a confirmé en 2006 sa suprématie sur les marchés obligataires et nombre de banques centrales, notamment asiatiques, lui accordent une place de plus en plus grande dans leurs réserves. Bien mieux, la monnaie unique confirme sa place de leader sur les marchés obligataires. En 2006, l'encours de titres internationaux libellés en euros a représenté 45% du total mondial, contre 37% pour le dollar, selon les données recueillies par Capital Market Association et publiées dans le Financial Times. Par rapport à 2002, la progression de la devise européenne est spectaculaire. A l'époque, l'euro représentait à peine 27% de l'encours mondial, contre 51% pour le billet vert. La décision prise par Téhéran le 18 décembre dernier de libeller ses revenus extérieurs et ses avoirs à l'étranger en euros plutôt qu'en dollars aurait été mise sur le compte de ses difficultés à trouver un compromis avec la communauté internationale sur son programme nucléaire si un autre Etat, bien sous tous rapports, les Emirats arabes unis, n’avait pas annoncé, à son tour, le 27 décembre, sa volonté de convertir 8 % de ses réserves en euros (soit 2 milliards) d'ici à septembre 2007. Ce qui porterait la part de l’euro à 10% des réserves totales de l’émirat actuellement évaluées à 2% (à peine un demi-milliard de dollars). Plusieurs pays émergeants dont de nombreux producteurs de pétrole, tels que l'Iran, le Venezuela et l'Indonésie, accentuent également ce mouvement observé depuis plusieurs années de ré-allocation des réserves de changes en faveur de la monnaie unique. Selon les dernières statistiques publiées dans le rapport annuel du Fonds monétaire international de 2006, la part de l'euro dans les avoirs officiels en devises des pays en développement est passée de 19,9 % fin 1999 à 28,8 % fin 2005. Simultanément, la part du dollar a régressé de 68,2 % à 60,5 %. La Banque des règlements internationaux souligne dans son dernier rapport que les dépôts en dollars des pays de l'Opep ont diminué de 5 milliards de dollars au deuxième trimestre. L'Arabie saoudite et le Qatar font partie des gros vendeurs. Les pays producteurs de pétrole, dont les recettes en dollars ont fortement progressé depuis trois ans, veulent désormais diversifier leurs risques. Sachant que les réserves mondiales de changes atteignent les 4.000 milliards de dollars, c’est vers leur plus gros détenteur, en l’occurrence la Chine, que se portent tous les regards avisés. La Chine se trouve dans une situation embarrassante : elle a commencé à ralentir ses achats d'obligations américaines et à "alléger" sans trop de bruit ses réserves — qui sont de l’ordre de 1.000 milliards de dollars — en billets verts au profit de la monnaie unique européenne. La Banque centrale de Chine, première détentrice de réserves au monde de dollars, par ailleurs fortement exportatrice, ne souhaite pas voir déprécier ses réserves (le billet vert a perdu 10 % de sa valeur face à l'euro en 2006). D’où ce discret changement de cap. Les pays industrialisés anticipent d’une tout autre manière. Certes, les banques centrales russe, néo-zélandaise et suisse achètent du yen et de l'euro, mais la part du dollar dans les réserves des pays développés a été maintenue autour de 73 %, tandis que celle de l'euro a été légèrement accrue, passant de 16,1 % à 19,2 % du total entre 1999 et 2005. Le monde développé semble dire que l'euro ne remplacera pas le dollar, pour au moins deux raisons. D’abord parce que le Vieux Continent n'est pas assez dynamique pour attirer massivement les investisseurs. Ensuite parce que, au contraire de Washington qui vit aux crochets des autres nations, l’Europe se dit trop scrupuleuse, ou vertueuse, pour émettre des montants colossaux de titres de dette, indispensables aux étrangers qui veulent acheter de l'euro. Un éminent économiste français, Patrick Artus, responsable des études économiques chez Natixis, confirme ces projections dans une étude publiée ce 9 janvier. Patrick Artus affirme même qu'il n'y aurait même pas de substitution d'actifs en euros aux actifs en dollars dans les réserves de changes mondiales. Il n’y aurait là qu’un mirage, un effet provenant essentiellement, selon les calculs de M. Artus, de l'appréciation de la monnaie unique face au billet vert sur le marché des changes. Car les chiffres des réserves de changes sont exprimés en dollars, et sont mécaniquement influencés par le taux de conversion. Cet expert montre, par des calculs complexes sur la vitesse de progression de chaque part exprimée dans sa devise, que "quand on corrige cet effet de valorisation pour révéler le "vrai" comportement d'allocation d'actifs des banques centrales, on voit qu'elles substituent effectivement des livres sterling aux yens (...), mais pas d'euros aux dollars".
A. B.

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