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«Il est peut-être possible d’acheter un petit journaliste avec un
bon repas et un bon d’essence, mais il est encore plus facile
d’acheter un gouvernement avec des tickets de thalasso et un
billet d’avion.»
Dicton vachement populaire
Onze ans. Onze ans que ce bruit dure dans ma tête. Il y a une décennie et des
poussières de bombes, je travaillais encore à la Radio Chaîne III lorsque
l’information est arrivée à la rédaction. Attentat à la voiture piégée contre le
commissariat du boulevard Amirouche. C’est Ghania, que Dieu lui prête encore
longue vie, qui s’y est collée. Presque instinctivement. Elle a dit : «J’y vais
!» Je ne sais plus qui d’autre est parti en même temps qu’elle. Beaucoup l’ont
rejointe, ensuite. Au début, nous n’avions que cette information de la voiture
piégée lancée contre le bâtiment de la DGSN. Puis, Ghania et les autres ont
commencé à appeler. Toutes les minutes. Presque en continu. Un bus pris dans
l’enfer. Un bus bondé. Mohand et Lotfi. Les noms me reviennent par bribes. Ils
étaient eux aussi sur place. Et avec Ghania, hagards, plombés par l’horreur, ils
comptaient les corps, ou plus exactement les «restes», les masses informes,
déchiquetées et parfois carbonisées. Tout cela ne peut pas ne pas avoir laissé
de traces sur nos corps aujourd’hui, sur nos êtres de morts-vivants. Ce que les
tangos n’ont pas réussi à faire, la maladie tente de l’achever aujourd’hui. Que
Dieu prête longue vie à Ghania, Mohand, Lotfi et tous les autres. Nacer, Badro,
Salima, presque arrimés aux engins de l’armée qui déminaient les champs de
Ouled-Allal. Des engins énormes, de plusieurs tonnes, soulevés comme des fétus
de paille à chaque explosion. Onze ans que d’un boulevard au nom de héros de la
guerre, les amis de Anouar Haddam ont fait le boulevard de la mort. Onze ans
pour en arriver aujourd’hui à décerner à ceux qui ont creusé un cratère de plus
de deux mètres et quelques soixante tombes d’innocents le titre glorieux de
«valeureux combattants». Je ne comprends pas. Dans un contexte actuel de
justice, de méga-procès, je ne comprends pas. Pour paraphraser en partie le
ministre des Finances, le contexte n’est-il pas propice aujourd’hui pour amener
à la barre tous ceux qui ont glorifié et magnifié les auteurs de l’attentat du
boulevard Amirouche ? Lorsqu’on dit de ces assassins qu’ils sont de valeureux
combattants, on n’est pas moins condamnables que Haddam. Et l’on doit en
répondre. Normalement. Dans un Etat de droit. Dans un système qui ne condamne
pas un caissier en laissant libres tous ceux qui puisaient dans la caisse. Dans
un Etat, tout simplement. Je fume du thé et je reste éveillé, le cauchemar
continue.
H. L.
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