Panorama : KIOSQUE ARABE
Nos droits sur la graine de citrouille
Par Ahmed HALLI
halliahmed@hotmail.com


Le spectacle d'un député surpris par une caméra fureteuse à somnoler lors d'un débat parlementaire est d'une affligeante banalité. Tout le monde sait que les élus du peuple ont des réflexes populaires. Il n'y a que les salaires et les avantages "sociaux" qui donnent du caractère aux bâillements dans les travées. Sinon, un député est fait de chair et de sommeil et son droit au repos doit être respecté.
La sieste parlementaire, judicieusement répartie, confère une certaine sérénité aux débats. Elle permet de mal entendre les attaques adverses et la peur de l'interrompre décourage souvent des ripostes aux effets boule de neige. Quand le ventre est plein, la tête chante, dit le proverbe. Et c'est dans la somnolence que prospèrent les fausses notes. Alors, autant s'assoupir plutôt que d'écouter les mauvaises gammes des confrères et risquer la tentation d'y répliquer. Les ministres aussi ont droit au bâillement lorsqu'ils sont dans une chambre, à condition, toutefois, que les questions orales ne les concernent pas directement. Il y a donc une entente tacite entre le bon peuple, ses élus et les membres du gouvernement qui ne doivent rien à la souveraineté populaire. Cette tradition étant acceptée par tous, malheur aux transgresseurs et aux innovateurs ! Même plongé dans un sommeil artificiel, l'électeur a le pouvoir de surveiller et de censurer l'attitude d'un député ou d'un ministre qui se permet des fantaisies. Les deniers du contribuable peuvent donner matière à bâiller, mais c'est les dilapider que de vaquer à d'autres penchants inutilement provocateurs. Comme celui de se faire les dents sur des graines de citrouille séchées et salées, un spectacle affligeant que les médias nationaux nous épargnent, faute de mieux. C'est le crime impardonnable commis la semaine dernière par le Premier ministre égyptien, en personne, lors d'une séance parlementaire. Pendant que des députés s'employaient à éplucher les comptes de son gouvernement, le Dr Ahmed Nadhif écossait et grignotait, lui, des graines de citrouille. D'abord surpris, les journalistes se sont interrogés sur l'étrange comportement du chef du gouvernement inhabituel en ces lieux. En zoomant un peu plus, ils ont cadré les petites graines et se sont interrogés alors sur leur provenance. "D'où le chef du gouvernement a-t-il ramené ces graines ?" C'est la question que posaient les médias qui ont publié, le lendemain, des gros plans de Ahmed Nadhif et de ses amuse-gueules. Il y avait là, en effet, de quoi provoquer une crise grave et de mettre en péril les institutions. Comme tout pouvoir arabe qui se respecte, celui de l'Egypte a réagi avec fermeté, nous apprend le quotidien de Londres, Echarq-al- Awsat. Considérant que les photos étaient de nature à causer un grave préjudice au pays, le président du Parlement a pris une décision, somme toute logique : il a interdit aux photographes de suivre les débats. Ils ne sont plus autorisés à utiliser leurs appareils que durant cinq minutes pour prendre les photographies officielles. La décision a suscité, évidemment, la colère des journaux et des photographes qui envisagent de boycotter purement et simplement les travaux de l'Assemblée. Aucun journal ne s'est avisé d'enquêter sur l'origine des graines de la discorde. S'ils s'étaient donné la peine de chercher, ils sauraient que la graine de citrouille fait partie de notre patrimoine inaliénable. Nous ne faisons pas de miracles puisque notre survie en est un mais si nous ne savons pas transformer les citrouilles en carrosses, nous en prenons de la graine. Nous devons avoir à cœur de défendre nos droits sur la graine de citrouille avec la même passion que pour l'or du Hoggar. Cette graine chétive, mais saine, est un élément stratégique de notre dispositif national de renouvellement des énergies. Les jeunes des quartiers qui ont eu tout le loisir de réfléchir à la question, l'appellent "Tachghil Echabab ", "Emploi de jeunes ". Ce qui dénote l'importance de ces petites graines plus faciles à saler et à griller que les cacahuètes. Elles ont d'ailleurs avantageusement remplacé ces dernières lors des pénuries pré-capitalistes. Je ne crois pas que nos ministres et nos députés s'adonnent à ce plaisir honteux. Car, s'ils veulent bien se dire pauvres dans leurs déclarations de patrimoine, il n'est pas question, pour eux, de paraître démunis. On sait aussi que si les fameuses graines ont un effet positif sur la prostate, il est encore plus notable que les amandes agissent mieux et ont des résultats plus palpables. Elles ont aussi l'avantage d'être plus chères, ce qui vous situe immédiatement leurs consommateurs. Heureusement, donc, que le chef du gouvernement égyptien est venu redorer le blason de notre "zari'a" nationale. De la bonne graine d'Algérie, mûrie dans la citrouille nationale, voilà de quoi mettre plein d'idées dans la caboche des ministres égyptiens confrontés au problème du chômage. Sans compter que ce n'est qu'un prêter pour un rendu. Hormis Naguib Mahfouz et Oum Kaltoum, nous devons beaucoup de bienfaits de ce genre à la "Mère de l'univers ". Comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, l'historien égyptien Saïd Qimni vient de confirmer son retour à l'écriture après une longue absence consécutive aux menaces islamistes. Dans un long texte publié la semaine dernière sur le site de "Middle East Transparency ", l'historien raconte sa longue traversée du désert et les circonstances qui l'y ont conduit. Il annonce qu'il revient plus que jamais avec ses idéaux de vérité et de liberté, en dépit du danger qu'il encourt. Pour terminer, l'historien tient les autorités égyptiennes pour responsables au cas où les menaces de mort proférées à son encontre seraient mises à exécution. Il affirme, enfin, qu'il est revenu dans son pays après un séjour pour soins à l'étranger. Il a été tenté par l'exil aux Etats- Unis (allusion à Chaker Naboulci qui vit aux USA) mais il n'a pu s'y résoudre et a préféré poursuivre son combat en Egypte. Une note d'espoir à rapprocher de cet appel de détresse lancé par le plus populaire des journalistes de Ghaza, Hafedh Al-Barghouti. Le rédacteur en chef du journal Al- Hayat al Jadida interpelle les dirigeants du Hamas et du Fatah par cette injonction : "Prenez Ghaza!". "Prenez Ghaza, leur dit-il, et érigez dessus l'Etat des Frères" (musulmans). Et vous, voici la Cisjordanie et faites-en l'Etat des pères (fondateurs). Prenez Ghaza et laisseznous tranquilles ! Créez l'Etat des portefeuilles ministériels, avec leurs dollars et leurs indemnités. Ma patrie est devenue une valise et, moi, je pars en voyage !" De son côté, l'universitaire palestinien Omar Massalha a été l'hôte mercredi dernier des conférences de l'Anep. Devant un auditoire, venu manifestement entendre des cris de guerre, Omar Massalha a dit deux ou trois vérités qui dérangent, aussi bien à Alger qu'à Ghaza. Ce qui se joue actuellement, ce n'est pas le sort de l'Etat palestinien, mais l'avenir immédiat des dirigeants et de leur prébende. Hamas ne veut pas d'un Etat palestinien mais veut fonder un Etat islamique, noyau du futur califat, ce qui n'est pas l'objectif national palestinien. On ne peut pas avoir un gouvernement, des députés sous la tourelle des canons israéliens et dire qu'on fait de la résistance. Ni le Hamas ni le gouvernement israélien ne veulent trouver une solution au conflit. Ils sont surtout d'accord pour gérer ce conflit et non pas pour le résoudre. Des données qui expliquent fondamentalement le cri de désespoir de notre confrère palestinien.
A. H.

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