Panorama : A FONDS PERDUS
Roger, Joseph et Habib
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com


Les Libanais vont-ils regretter l’Empire ottoman ? Cette question est pendante, pour eux comme pour le reste du monde arabe, depuis que le colonialisme a abdiqué face au nationalisme armé vite rattrapé par la renaissance d’une identité islamique en gestation. Aussi spécifique qu’elle soit, l’expérience libanaise nous rattrape par ce qu’elle charrie comme résidus et comme scories d’un passé commun qu’on a un peu trop vite jeté aux oubliettes. Ce passé nous rattrape tous aujourd’hui.
C’est pourquoi, il est de toute première importance de l’interroger de nouveau. La Sublime Porte avait de son temps toléré l’existence de confessions apolitiques, strictement territorialisées, au Liban. Le confessionnalisme politique remonte à 1840, lorsque Mohamed Ali s’attaque à la Syrie. L’événement provoque les émeutes des Druzes, plutôt proches de la Sublime Porte et des Maronites acquis à Mohamed Ali. Un conseil des confessions voit le jour qui exclut les sunnites. Ces derniers n’avaient objectivement pas besoin d’existence politique propre parce qu’ils partageaient le pouvoir central. Leur accession au statut de confession politique date de la présence française qui en avait fait un levier contre la Sublime Porte et les Anglais. En vingt ans, de 1840 à 1860, il se forme un droit des confessions dans la gestion des affaires politiques (la mutassarifia) qui se consolidera et s’institutionnalisera avec le démembrement de l’Empire ottoman au lendemain de la Première Guerre mondiale. L’intégration des sunnites majoritaires dans le schéma donne le Grand Liban placé sous mandat ou protectorat français de 1920 à 1943. Le modèle prévaudra jusqu’à l’éclatement de la guerre civile en 1975 avec trois confessions «parrainées» par des puissances étrangères : les Français pour les Maronites, une confession chrétienne ; la Sublime Porte, puis l’Union soviétique et l’Egypte nassérienne pour les Druzes. Les sunnites, émergents sur la scène politiques, sont, dans un premier temps, sans protecteur. Pour Roger Naba, philosophe, professeur à la section française de l’International College de l’Université américaine de Beyrouth, cette configuration témoigne d’une règle qui semble immuable : «On n’accède au statut de confession politique ni par la violence ni par l’économie, mais par un protecteur étranger.» L’éclatement de la guerre civile en 1975 coïncide avec l’effondrement géopolitique des confessions : lâchés par les Français et les Américains, les Maronites passent au statut de minorité. Les Druzes subissent le même sort avec les replis soviétique et nassériste. Les sunnites sont en perte de vitesse mais l’arrivée du libéral Hariri, fortement épaulé par l’Arabie saoudite, les remettra au devant de la scène. Pour sa part, la Révolution islamique en Iran favorise l’émergence des chiites. C’est alors tout naturellement que la mozaique confessionnelle se redessine autour de deux pôles structurants et des «supplétifs» : les Druzes (avec Joumblatt) derrière les sunnites, d’une part, et les maronites (avec le Courant patriotique libre du général Aoun) derrière les chiites, d’autre part. En termes d’images, cette polarisation est médiatisée autour du Mouvement du 14 mars, derrière le Premier ministre sunnite Siniora, d’une part, et Sayyed Nasr Allah, le leader du Hezbollah, d’autre part. «Faute de séparation entre la société étatique et la société confessionnelle, on ne peut pas parler d’Etat-nation ou de nationalisme au Liban. Il n’existe pas de citoyenneté libanaise, mais des sujets confessionnels ou tribaux. C’est un Etat internationalement reconnu qui n’a pas les moyens de l’être», commente encore notre confrère Naba. Nombre de contrées de l’Orient semblent obéir au même schéma aujourd’hui. Elles sont fortement traversées par une fracture fondamentale (au sens où elle recoupe également des intérêts sociaux) et principale (parce qu’elle renvoie fortement aux présences et influences étrangères) entre une «ligne libérale islamique occidentalisée» et une «ligne de résistance passive». En forçant le trait, on peut inclure dans la première case Mahmoud Abbas, Rafik Hariri, Siniora. Le Hamas palestinien (même quelque peu contraint), le Hezbollah libanais et, plus globalement, les chiites trouveraient refuge dans la seconde case. L’initiateur du premier courant, récemment assassiné, Rafik Hariri, n’a pas été un homme tendre. Loin de là. «Hariri a fait main basse sur Beyrouth à vil prix, il a spéculé à mort dans l’immobilier et la finance et affamé ses habitants, laissant une dette extérieure de 41 milliards de dollars pour seulement un peu plus de trois millions d’habitants», relève Joseph Bou Akl, le directeur de la prestigieuse maison d’édition libanaise, Dar Al Farabi. Le gouvernement Siniora, où siège le fils Hariri aujourd’hui, a donc des chances de durer jusqu’à l’élection présidentielle fin 2007 parce qu’il a l’avantage d’être issu d’élections qui ont abouti à l’union nationale. De plus, il est soutenu, dans la région, par l’Egypte et la Jordanie, en plus des Occidentaux. L’opposition ne lâche cependant pas prise. Cette nouvelle démarcation est si fortement intériorisée qu’elle fait dire à Joumblatt, le leader druze du Parti Progressiste Socialiste : « Je préfère être éboueur à New York que leader dans un pays arabe». «Contrairement à la montée en symbole de Khomeyni, celle de Nasrallah — sacré symbole de par des faits politiques, des hauts faits de résistance contre Israël, notamment à la libération du sud (juin 2000) et, surtout, la résistance victorieuse lors de la deuxième guerre du Liban (juillet 2006) — la montée de Nasrallah s’est faite sous le signe du politique, et non du religieux-politique comme dans le cas de Khomeyni, et dans un sens du politique auquel souscrivent les sunnites puisque le terrain de son élection c’est précisément, comme Nasser ou Arafat, la lutte contre Israël. Sa symbolique s’inscrit dans la mouvance générale de la «qawmiyya» dans la lignée du sunnisme qu’il leur a repris le discours et la résistance contre Israël et les USA. Mais sa symbolique ne s’inscrit dans ce discours que parce qu’elle était déjà historiquement inscrite dans la «moumana’a islamiya» initiée par Khomeyni. Ainsi, le Sayyed se trouve-t-il à la confluence des deux «moumana’ate » : de «l’islamiyya» et de la «qawmiyya». Deux «moumana’ate » dont il a déjà assuré, en tout cas sur le terrain de la lutte et des alliances, la jonction puisqu’il se trouve, dans cette guerre, allié avec des «moumana’ate » sunnites djihadistes (Hamas, Djihad islamique, etc)», poursuit Roger. Faute de mieux, les faveurs de la conscience collective arabe et musulmane vont donc spontanément, sentimentalement, à «la ligne de résistance passive» au sens de «moumana’a », c'est-à-dire de «faire obstacle au projet de l’autre». «L’autre» étant bien évidemment l’Occident. «Dans cette catégorie très active, le «Nous» s’écrit contre le «Eux» sans la moindre critique du «Nous». Nous baignons dans un espace imaginaire, une forme de manichéisme du politique qui explique largement pourquoi les gens ne pensent plus. On est là ou là», nous avise Roger. Cette grille de lecture laisse intact le vide laissé par l’effondrement de l’Empire ottoman. Tout indique, avec le recul du temps, que ce vide n’a été comblé ni par le colonialisme, ni par le nationalisme dominé par le nassérisme. Et c’est bien dans cette brèche béante que vient se loger le GMO (le Grand Moyen-Orient) du nouvel empire américain avec pour particularité de présenter un habillage souverainiste et démocratique à la nouvelle domination qu’il projette. Pour l’instant, la seule opposition au GMO émane de l’Iran mais le nouvel empire n’a pas encore dit son dernier mot. «Nous ignorons encore jusqu’où se poursuivra l’escalade américaine. Pour l’instant, elle procède par frappes latérales contre des petits joueurs périphériques. Deux forces se conjuguent pour la faire aboutir : la soumission à l’impérialisme et la répression interne, sur fond de chômage et de pauvreté. L’espoir vient de cette image, devenue si naturelle et si habituelle des jeunes restés debout et qui ont tenu tête à Beit Jabal pendant un mois», pronostique Habib Fayad, un jeune universitaire mesuré, proche du Hezbollah et animateur au tout nouveau quotidien Al-Akhbar. Six mois d’existence ont suffi à cette jeune publication de passer à la seconde place des tirages. «La crise religieuse commande le renouveau de l’Islam pour qu’il reste ce que Dieu a voulu qu’il soit comme Message révélé et non ce que veulent les hommes qu’il soit en fonction de leurs intérêts. Il est écrit dans le Coran : «Malheur à ceux qui écrivent le Livre de leur main et prétendent qu’il émane de Dieu», conclut Habib.
A. B.

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