Jeudi 08 Février 2007
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Actualités : "Dans la grisaille d'Alger"
Par Leïla Aslaoui


Tandis que je quittais ce matin le magasin de tabac et journaux avec ma pile de quotidiens sous le bras, je me suis retrouvé nez à nez avec Saddek. Nos regards se sont croisés, mais il a feint de regarder ailleurs. Puis, il a quitté précipitamment la boutique craignant sans doute toute velléité de ma part de le saluer, ou d’esquisser ne serait-ce qu’un sourire. Je n’en avais nullement l’intention.
Comment aurais-je pu causer du tort à ce «petit garçon» de cinquante ans, soucieux en toute circonstance de ne jamais contrarier son «patron» son «chef», quoi que fasse celui-ci, quoi qu’il dise. «Que veux-tu c’est notre chef !». Que de fois ai-je entendu Saddek prononcer cette phrase ! Saddek et moi étions hier encore des collègues. Nos bureaux étaient mitoyens, non par choix, affinités, ou amitié, mais seulement parce que j’étais comme lui jusqu’à hier directeur central au ministère de... «Je fus», devrais-je dire puisque à quarante-neuf-ans, mon ministre a mis fin à mes fonctions de «cadre de la nation», de «haut cadre», de «cadre supérieur»... C’est à la carte, à vous de choisir le titre qui vous agrée ! Pour être plus précis, il m’a sommé de faire valoir mes droits à la retraite. Elle est arrivée beaucoup plus tôt que je ne l’avais prévue mais c’était cela, ou la porte sans aucune trace de mes vingt-sept (27) années de bons et loyaux services. La retraite est une militante zélée pour défendre le devoir de mémoire. La mienne rappellera à tous ceux qui voudraient déjà m’enterrer que «je fus», que «j’ai été», que «j’avais été». Saddek et moi avons sensiblement le même âge, les mêmes années de service, des diplômes universitaires identiques. Mais là s’arrêtent nos ressemblances. Je ne sais même pas si je suis en droit de dire que je le connais. L’ai-je un jour entendu exprimer une opinion aussi banale soit-elle ? L’ai-je vu contrarié, surpris, fâché, révolté ? At- il dit, ne serait-ce qu’une fois non» ? Je me souviens qu’il était toujours le dernier à s’exprimer en réunion – quand il s’exprimait d’ailleurs ! – pour dire : «Je suis d’accord avec vous monsieur le ministre»... ou «monsieur le secrétaire général». Un jour l’un d’entre eux lui avait fait remarquer qu’il n’avait pas émis d’avis. Saddek était devenu alors célèbre dans tous les étages du ministère après qu’il eut fait cette réponse digne de figurer dans un bêtisier : «Je suis d’accord avec ce que vous pensez !» Je me dois de dire que si le cas de ce «bon» fonctionnaire était incurable, il n’était pas le seul. Des Saddek, il en existait beaucoup dans mon ex-ministère, voire dans d’autres ministères. Le mal était horriblement contagieux. Je me souviens parfaitement des propos de mon ex-ministre lorsqu’il m’avait convoqué dans son bureau un mois avant l’élection présidentielle de 2004.
– Vous savez Nazim, je n’ai absolument rien contre vous, je dirai même que votre collaboration est excellente, mais pourquoi vous obstinez-vous à sortir des rangs ? pour quelles raisons contrairement à vos collègues foulez- vous à vos pieds l’obligation de réserve ? me dit-il. Poli, pondéré, agréable, l’ex-ministre le fut. Mais j’avais bien compris lors de cette entrevue - la dernière – qu’il avait déjà signé mon arrêt de mort et qu’il en suspendrait l’exécution si je décidais de reconnaître «mes fautes» en prenant un air penaud et repentant et rentrer dans les rangs au plus vite. L’obligation de réserve à laquelle il faisait allusion était mon choix pour un autre candidat à la présidentielle que le sien.
– Que pensez-vous, monsieur le ministre de ceux parmi vos collaborateurs qui préparent affiches et tee-shirts avec l’effigie de votre candidat ? Est-ce celle-là leur obligation de réserve ? répondis- je.
– Décidément, vous êtes têtus et nous n’avons plus rien à nous dire. Il se leva et mit fin à l’entretien. Depuis, à mes vingt-sept années, on a ajouté les infractions : «ingérable», «infréquentable», «rebelle » et la plus grave : «opposant». Avec celle-ci : «opposant» on n’a aucune chance de s’en sortir ! Comment lutter contre ceux qui disent : «Ou tu es avec nous et si tu ne l’es pas, donc tu es contre nous» ? Ce syllogisme d’un genre particulier donne le droit à ses adeptes de crier plus fort que les autres, d’insulter d’emprisonner les hommes libres, de renvoyer d’autres à la maison. Là où ils pensent qu’ils ne les dérangeront plus peuvent-ils leur ôter la vie ? Le goût de vivre ? peuvent-ils enterrer leurs idéaux ? leurs convictions ? peuvent-ils détruire leurs neurones ? Ceux-là mêmes qui permettent à leur cerveau d’émettre des idées bien conçues et limpides. Lorsqu’il sera retraité, mon ex-ministre n’aura pas ma chance de pouvoir enfin jouir de chaque instant qui passe. Il ne le pourra pas, car si on lui avait annoncé deux heures avant sa nomination qu’il avait été choisi pour occuper des fonctions ministérielles, il aurait cru à une plaisanterie de mauvais goût. Deux heures après, il croit dur comme fer qu’il est né pour être ministre. Il dit d’ailleurs qu’il en est tellement sûr qu’il ne sait plus faire autre chose. Ministre ou rien. La retraite ? Elle ne le concerne pas, c’est une sanction prévue pour les récalcitrants. Lui a tous les atouts dit-il : Il a été choisi pour son lieu de naissance, son allégeance au chef et il dit comme Saddek : «Je suis de votre avis» à son chef. Je sais qu’en sus de la règle qui veut que la fonction crée l’organe, les Saddek de mon pays en ont rajouté une autre : la fonction crée l’homme. Je n’en ai cure, car si les Saddek sont certes de plus en plus nombreux, les Nazim comme moi, seront toujours là pour faire désordre et faire entendre leurs voix discordantes. Je regagne la maison et prends conscience pour la première fois de ma chance d’avoir une épouse et des enfants merveilleux, un home douillet et chaleureux. J’ai enfin le temps de vivre et serai presque tenté de remercier mon ex-ministre de m’avoir «vidé» de ce que j’ai cru à tort être mon seul univers : le ministère.
L. A.

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