
Actualités : LE REGARD DE MOHAMED BENCHICOU On cache la vérité aux Algériens soirmben@yahoo.fr
A sa huitième année de règne, Abdelaziz Bouteflika réalise que la
dignité nationale est décidément quelque chose de trop sérieux pour
servir de simple slogan de camelot. Subir le visa libyen démolissait
déjà ce qui restait de la « izza oua el karama » promise sous l’ivresse
de la victoire. Imposer Kassaman dans les écoles à l’heure de partir à
Cannes assister à un humiliant sommet avec l’ancienne puissance
colonisatrice prêtait déjà au burlesque. Voilà que les derniers
attentats d’Al-Qaïda en Kabylie nous réveillent à la gravité du handicap
: l’Algérie de Bouteflika, déjà incapable de prévoir le pire, s’avère
inapte même à le réaliser et encore moins à l’affronter. Car enfin,
ouvrons les yeux : ce ne sont plus «nos fils égarés», mais Al-Qaïda qui
frappe sur notre sol et qui le revendique ! C'est-àdire un terrorisme
planétaire, incontrôlable, puissant, indéfinissable, étranger à nos
critères d’analyse traditionnels, un terrorisme universel et à qui,
avouons-le, le pouvoir a donné le temps de s’installer. Le temps, mais
aussi les hommes, relâchés de prison, et même l’argent pour s’équiper.
Les attentats de mardi signent la défaite sanglante d’une politique
aveugle, sourde et dérisoire. Huit années de vanité politique, de
candeur idéologique et d’incompétence stratégique, encouragées par la
bigoterie nationale, les servilités intellectuelles et l’opportunisme
politique. Tout était faux : le diagnostic, l’analyse et même la
terminologie. Le chef de l’Etat, dans son infinie naïveté, croyait
pouvoir traiter ce terrorisme universel par l’émotion patriotique, la
miséricorde algérienne, la «réconciliation entre Algériens», le pardon
rédempteur accordé aux enfants égarés. Mais ces tueurs n’avaient rien
d’Algérien, M. le président ! Ils obéissent à une foi qui ne se connaît
pas de frontières, ni de filiation patriotique, qui échappe à l’époque
et aux règles de l’attachement national. Ils ne sont pas aveuglés par la
colère, ils ont les yeux ouverts sur leur cause. Ils ne se battent pas
pour une justice terrestre, mais pour une purification de l’Algérie. Ils
ne cherchent pas votre pardon, mais votre rédemption. Écoutons comment
les terroristes qui ont ensanglanté mardi la Kabylie vous regardent : «Etat
de voleurs, d’esclaves des juifs et des chrétiens et des enfants de la
France.» Regardez comment ils comptent réagir : «Les jeunes musulmans
dans le Maghreb islamique sont déterminés à vous abattre et à libérer
les terres d’Islam de tout croisé et apostat.» Les hostilités
s’annoncent longues et incertaines. Confortées, «légitimées» presque par
ces procès sur la corruption, ce procès interminable où l’on devait
juger Khalifa, mais où l’on voit tout le régime à la barre des accusés.
Ces images de la dépravation achèvent de donner un sens à cette nouvelle
guerre sainte : «Tous pourris !» Qui défendra un pouvoir aussi sali ?
La guerre reprend un second souffle
On cache la vérité aux Algériens : nous ne sommes plus dans un «conflit
fratricide », mais dans une guerre classique entre le Bien et le Mal,
impitoyable, planifiée, justifiée par les règles ancestrales de
l’Inquisition, une guerre à laquelle nous ne sommes pas préparés. Il va
falloir changer de stratégie ou de pouvoir. Les hommes qui nous
gouvernent n’ont ni les outils ni la volonté politique pour prendre la
mesure du péril annoncé. La jonction entre le Groupe salafiste et Ben
Laden, tournant dans la guerre que livre le terrorisme international à
l’Algérie, et pris très au sérieux par les capitales occidentales, a été
négligée chez nous, par cupidité politique et par indigence d’esprit.
Faut-il continuer à miser sur l’insupportable arrogance de Yazid
Zerhouni pour qui le ralliement du GSPC à Al- Qaïda «n’aura aucune
conséquence sur le terrain» et qui, avec un sens inégalable de la
galéjade, va jusqu’à évaluer à «une centaine d’hommes» les groupes
terroristes qui sévissent en Kabylie ? On ne sait pas si pour Yazid
Zerhouni les huit morts de mardi sont à classer parmi les «conséquences
sur le terrain », mais il faut parier sur son génie pour qu’aucun
cadavre inopportun ne vienne plus gâcher les statistiques officielles.
Ne parlons pas des boutades de son adjoint, M. Ould Kablia qui, avec la
même aptitude à la rodomontade, assurait la semaine dernière que
l’adhésion du Groupe salafiste à Oussama Ben Laden est «sans
signification » et qu’Al-Qaïda Maghreb n’a désormais qu’une nuisance
limitée. «Ils pourraient décider de s'attaquer à un étranger ou à ce
qu'ils considèrent comme étant leur ennemi, mais ce serait un acte isolé
et nous avons pris les dispositions nécessaires pour que cela n'arrive
pas.» J’ignore si les victimes retirées des décombres de Si-Mustapha et
de Draâ-Ben-Khedda étaient tous canadiens ou néerlandais, mais leurs
familles savent désormais qu’elles ont péri dans «un acte isolé» qui ne
devait pas se produire puisque M. Ould Kablia avait pris les
«dispositions nécessaires pour que cela n'arrive pas». Oui, il va
falloir dire la vérité aux Algériens. En finir avec les dérobades et
avec les formules de M. Jourdain. Les opposants politiques qui
succombent à la tentation de l’impatience et affirment que «la paix est
revenue» participent au mensonge d’Etat. Il nous suffit des
contrevérités de Yazid Zerhouni pour que viennent s’y ajouter celles de
démocrates pressés de «pacifier» le pays par la métaphore afin d’y tenir
élections. Pour l’heure, il faudra compter sur l’inquiétude des
gouvernements occidentaux pour espérer pallier la passivité et les
dissimulations du pouvoir algérien. Pour les services américains et
européens, l’Algérie de 2007 pose un sérieux problème d’instabilité et
de vulnérabilité au terrorisme islamiste international. On se réjouirait
presque que la proximité de l’Europe nous épargne d’être otages de
l’arrogance d’un régime dépassé par son époque. Mais cela ne nous
exonère en rien de nos devoirs : il va falloir changer de stratégie ou
de pouvoir.
La seconde mort de Moufdi Zakaria
C’est donc la semaine où il obligeait ses potaches à entonner
Kassaman que le président algérien accourrait à la Croisette pour
écouter la France parler à ses anciennes colonies africaines. Comme pour
démontrer que les serments, même les plus beaux, sont faits pour être
trahis. Parce qu’enfin, à quoi riment ces retrouvailles d’un autre âge
où quelques dictateurs africains et deux ou trois nations décharnées
papotent avec l’ancien Empire de leur condition d’anciens colonisés ? Et
qu’a à y faire l’Algérie qu’on supposait affranchie de ces protocoles
d’allégeance et qui, nous rebattait-on les oreilles, attendait de son
ancien colonisateur qu’il se repentît de ses crimes ? Décidément, oui,
la dignité algérienne, dans la bouche de nos dirigeants, a quelque chose
de simple slogan de camelot. Ils n’en mesurent pas la gravité, ils se
contentent de l’exhiber en tenue de soirée. Mais alors, comment
prétendre l’imposer aux écoliers par l’oukase quand on la bafoue sous
leurs yeux ? Kassaman est une promesse faite aux hommes. Dans l’Algérie
d’aujourd’hui, elle devient une promesse non tenue. Et nos gamins le
savent. Le sentent. Kassaman est un hymne à l’espoir. Et à la dignité.
«Par les foudres qui anéantissent, par les flots de sang pur et sans
tache, par les drapeaux flottants qui flottent sur les hauts djebel
orgueilleux et fiers, nous jurons nous être révoltés pour vivre ou pour
mourir, et nous avons juré de mourir pour que vive l´Algérie ! Témoignez
! Témoignez ! Témoignez !» Comment espériez-vous, messieurs, faire
trembler par décret nos enfants sur ce chant d’orgueil quand un
demi-siècle de gabegie et de corruption les pousse aujourd’hui aux
portes du consulat de France ? Ah, l’absurdité à vouloir mimer les rites
patriotiques américains ! Mais enfin, les enfants américains chantent
volontiers The Star- Spangled Banner parce que cet hymne vit avec eux,
ils l’assimilent à leurs conquêtes même relatives ou contestables, la
démocratie, la liberté et la prospérité. Quelles conquêtes rappelle
Kassaman à nos enfants sinon des vies perdues ? Pourtant les deux hymnes
ont été écrits pour le même rêve, la liberté. Moufdi Zakaria rassure sa
patrie par des mots simples : «Le cri de la patrie monte des champs de
bataille, écoutez-le et répondez à l´appel, écrivez- le dans le sang des
martyrs et dictez-le aux générations futures.» Francis Scott Key a posé
sur la sienne le même regard : «Ô, dis, est-ce que cette bannière
parsemée d'étoiles flotte toujours, pardessus la terre des hommes
libres, et la patrie des hommes braves ?» Mais qui peut dire que les
deux chants ont survécu au temps de la même manière ? Qui peut dire que
les deux serments ont été tenus avec la même foi ? Pourtant, il y a dans
Kassaman, écrit en 1955 ce qu’il n’y a pas dans The Star- Spangled
Banner, rédigé en 1814 : l’odeur encore fraîche du siècle, le cri de la
liberté qui résonne encore à nos oreilles. Comment a-t-on fait pour
trahir de si jeunes serments quand les Américains, que vous voulez
copier messieurs, donnent toujours une seconde vie aux leurs, pourtant
vieux de deux siècles ? Il ne suffit pas de décréter Kassaman, il faut
surtout en être digne, messieurs. C'est-à- dire d’abord faire son examen
de conscience. Ensuite abolir l’injustice. Enfin, redonner la parole au
peuple. C’est à cette seule condition qu’on évitera ces parjures d’Etat
qui, d’une façon ou d’une autre, ont fini par tuer une seconde fois
Moufdi Zakaria. M. B.
|