Panorama : LETTRE DE PROVINCE
Postulat électoral et "théorèmes" partisans
Par Boubakeur Hamidechi
hamidechiboubakeur@yahoo.fr


«Ils ne moururent pas tous, mais tous en furent atteints.» Tout comme ces «animaux malades de la peste», nos bêtes politiques sont à leur tour affectées par le syndrome de la culpabilité. Depuis l’ouverture de ce fameux procès, ils ont perdu de leur superbe, cette morgue de dispensateurs de leçons de civisme.
C’est que cette sombre affaire avec ses relents de concussion a transformé le privilège de la charge politique en fosse à purin. L’on devine sans effort que dans les allées du pouvoir l’atmosphère est devenue à peine respirable jusqu’à se demander s’il est encore secourable pour sa crédibilité de se contenter de quelques congédiements pour taire la critique, éteindre la grogne sociale et enfin renouer avec ses propres certitudes. Car malgré la contamination des institutions, il se garde bien de prendre la moindre mesure conservatoire se contentant au mieux de traiter le mal par les ersatz de textes comminatoires qui resteront lettres mortes. Loin de rassurer, il s’obstine à ferrailler en secret pour soustraire à la connaissance publique nombre de pratiques peu ragoûtantes liées à ce gâchis que l’on juge. A l’image de ces trains qui s’escamotent en se croisant, le procès qui se tient cache un autre qui n’aura jamais lieu. Les actes d’escroquerie qui se jugent présentement ont justement l’avantage de faire bénéficier d’un «non-lieu » politique le soupçon de gabegie de l’Etat. C’est du moins ainsi qu’est perçue la médiatisation bienveillante d’une procédure de mise en accusation de quelques seconds couteaux alors qu’en toile de fond, plane l’ombre portée des maîtres d’ouvrage à l’immunité inaltérable. Bref, le pays vit depuis un mois au rythme de deux prétoires. L’un surréel puisqu’il finira bien par «entauler» deux ou trois dizaines d’aigrefins sans jamais faire toute la lumière ; et l’autre tout à fait virtuel au sein duquel l’opinion réécrit à sa manière les réquisitoires. Ce ne sont donc plus les ministres qui, ces jours-ci, se fendent en laïus au nom de la République, mais la République des juges qui interroge et le «café du commerce » qui commente et refait le procès. Cependant, entre le mutisme paradoxal des gens du sérail et le bruissement des apartés échangés dans la salle des pas perdus du tribunal, quelques voix politiques se sont, enfin, fait entendre. D’abords celle de Saïd Sadi requinqué par une réélection quasi soviétique à la tête d’un RCD convalescent, ensuite celle de Louisa Hanoune à la clairvoyance politique certes embuée par un trop-plein de connivences mais néanmoins grande pourfendeuse des ennemis de classe. «Il» et «elle» ont choisi de surfer sur cette actualité préférant se projeter sur les futurs enjeux électoraux. Implicitement, ils reprochent à la presse une focalisation excessive sur ce qu’ils estiment n’être qu’un aspect contingent d’un dérapage de la gouvernance comme si le système en soi était foncièrement vertueux. Même si par «panurgisme» éditorial, les journaux ont tous brouté dans le même sujet jusqu’à l’activité politique des partis, ces derniers à leur tour ne sont pas exempts de reproche. Quand les a-t-on entendus donner leur avis sur les implications politico-financières de l’affaire Khalifa ? Cela fait trois années que l’opinion sollicite leur lumière pour éclairer ce dossier trouble. En vain. Pourquoi à-t-il fallu, par exemple, au leader du RCD toute cette précaution et cette réserve avant de révéler que lui également était en possession de noms d’hommes politiques impliqués et d’ajouter que ce genre de listing se trouve dans de nombreuses ambassades étrangères ? Quant à la secrétaire générale du PT, pourquoi trouve-t-elle matière à s’émouvoir du harcèlement judiciaire que subit le patron de l’UGTA quand le procès nous révèle qu’il n’a pas seulement rédigé un faux P-V d’un conseil d’administration mais vendu de gré à gré un patrimoine immobilier des travailleurs (le siège du journal Révolution et travail) ? Non seulement ces partis (et les autres, évidemment) sont demeurés en retrait de la vie sociale mais ils ont rarement relayé le pessimisme national en interpellant le pouvoir en temps réel. Pire, ils lui ont parfois fait la courte échelle quand il lui fallait solder un combat républicain (le RCD et le référendum sur la réconciliation de 1999) ; ou bien lorsqu’il avait besoin d’un lièvre pour se perpétuer à travers une présidentielle pluraliste (Hanoune candidate en 2004). Ce sont donc ces petites compromissions, même si entre-temps la rupture a permis de se faire une virginité, qu’il faut traquer dans ses tentations nouvelles sous peine d’être assimilé cette fois à un supplétif quand, par le passé, l’on affichait orgueilleusement son statut de compagnon de route. Qu’est-ce à dire si ce n’est que le RCD, notamment, envisage clairement de participer au simulacre des élections législatives en ambitionnant de fédérer les démocrates jusque-là divisés. Or, ce n’est pas le réalisme tactique qui fait a priori problème mais bien la question de fond concernant la nature même du régime. Dans l’état actuel des choses et jusqu’au style qui le caractérise, le pouvoir a-t-il évolué sur la problématique des libertés politiques au point de mettre un terme à la captation des urnes ? Dans les faits, rien n’indique qu’il le veuille et que, par conséquent, le RCD aspire tout simplement à imiter le PT de Hanoune et insérer ce vague «front» des démocrates dans le jeu du système. De Sadi à Hanoune, chacun souhaite jouer sa partition sous couvert d’un débat sur le renouvellement des assemblées délibérantes mais tous s’interdisent de considérer le régime pour ce qu’il est dans la réalité. La recette qui est éminemment politicienne a toujours permis de découpler les ambitions partisanes du seul procès qui vaille la peine en démocratie : celui de la légitimité centrale. En effet, qu’entend-on chez l’une ou l’autre, si ce n’est que même dans la configuration actuelle de l’Etat, les possibilités de sortie de crise existent. Elle, pour sa part, s’efforce par une sorte de dialectique de bazar à n’imputer qu’au complot extérieur l’origine de nos malheurs ; alors que lui, en météorologue politique, estime le temps venu pour fonder un véritable contre-pouvoir de l’intérieur. Devant tant de certitudes, ne faut-il pas leur demander comment survivre en démocrate institutionnel dans un cadre tyrannique ? Curieuse convergence dans l’art d’épargner un régime qui n’en demande pas tant. L’une ne fait-elle pas dans la conjuration d’exorciste pour donner de la marge au prince ? Et l’autre n’est-il pas obsédé par l’utopie du réformisme à petits pas et de l’entrisme pacifique quand le pouvoir est violemment sans partage ? En fait, tous les deux n’énoncent que des théorèmes partisans dont la vérification est par définition relative dès l’instant où leurs valeurs sont indexées au postulat de l’allégeance. Expliquons-nous : le vocable de «théorème» ne désigne-t-il pas étymologiquement l’expression d’un système formel démontrable à l’intérieur du système ? Tout est résumé dans cette contrainte première qui agit comme un nœud coulant et ne peut qu’être suicidaire en termes politiques chaque fois que l’on veut s’en affranchir. Mais alors que reste-t-il hormis les «théorèmes» pour faire valoir ses convictions et participer à la promotion de la démocratie ? Eh bien simplement la théorie ou plus généralement l’idéologie, lesquelles s’énoncent «contre» et non plus «par rapport à …». Bien évidemment, la pratique consensuelle ne manque pas d’avantages. Celle des compromis politiques précisément n’est possible qu’en démocratie réelle. Là où nous ne sommes pas encore parvenus, bien que tous les régimes qui se sont succédé aient prétendu le contraire. Depuis 1989, l’Algérie n’a eu de cesse de se targuer d’avoir rompu avec le «centralisme» et de s’être dotée des instruments de la démocratie avec ses assemblées, ses partis et ses élections. Mais là où le caractère factice d’une telle architecture est apparu, c’est lorsque émergèrent les manipulations et que s’imposèrent les illusionnistes des urnes. Au bout de quelques scrutins, la réalité du système démonétisera tous les «théorèmes» partisans auxquels ne demeurèrent attachés que les appareils que l’on sait. Toutes les consultations de 1996, 1997 1999, 2002 et 2004 furent autant de mascarades. Dès lors, il fallait aux démocrates lucides de reclarifier des notions pourtant élémentaires et de sens commun. Il s’agissait de savoir ce que l’on entend par «peuple» politiquement, de comprendre à quoi sert prioritairement un «parti» et comment s’éduque un «militant». Puis dans une autre mesure, examiner quelles sortes de libertés un pouvoir tolère, qu’elles en sont les garanties et quels sont les groupes ou les individus qui en bénéficient ou qui en sont exclus ? C’est à partir de ce catalogue non exhaustif que, par le passé récent, des boycotts se décrétèrent. Depuis, à ce que l’on sache, ce même questionnaire demeure d’actualité. Car il suffit de faire la démonstration par l’absurde de la déliquescence de l’Etat pour conclure qu’il n’est de libertés politiques qu’au sein d’un Etat fiable.
B. H.

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