Panorama : KIOSQUE ARABE
Qui va à la chasse...
Par Ahmed HALLI
halliahmed@hotmail.com


Comme pour se distraire un peu du procès Khalifa et de ses relents de décomposition, les médias nationaux ont décrété l'ouverture de la chasse aux chiites. A lire les méfaits qu'on prête à ces gens, on est effaré par l'entrée en action soudaine de toutes ces taupes chiites.

Y aurait-il encore du Khalifa là dessous ? Qui est à la tête de cette filière iranienne qui s'agite soudain avec un tel synchronisme ? Corans tronqués ou profanés, selon le cas, prêches publics offrent matière à scoops régionaux. Les correspondants locaux décrètent l'ouverture de la chasse à courre et leur "taïaut" domine le brouhaha des salles de rédaction. Si les derniers attentats à la bombe n'avaient pas été revendiqués depuis Al-Jazira, on aurait été tenté de désigner les réseaux iraniens. Du coup, c'est tout un gouvernement qui serait aujourd'hui dans l'embarras et l'association d'amitié algéro-iranienne plongerait encore plus dans la confusion. En attendant, cette curieuse mobilisation contre le danger de l'expansionnisme chiite révèle des facettes inattendues chez certains de nos confrères. Des journaux, à la pointe du combat contre l'intégrisme, nous surprennent à jouer les "va-t-en-guerre" sunnites. On peut me rétorquer qu'il s'agit d'entretenir la flamme patriotique (1), face au danger extérieur. Je veux bien mais je voudrais simplement être informé au bon moment pour être synchro. Pour me permettre d'établir mon agenda, je veux savoir à quel moment de l'année je dois aimer Nasrallah ou haïr Ahmadinedjad. Un journaliste aussi a besoin de préparation, de mise en train. Sinon, lancé comme ça à l'improviste et sans back-ground, il risque de dire ou d'écrire des bêtises. Et le plus gros risque, à mon avis, est celui de l'exagération comme le fait, par exemple, de considérer un illuminé, fraîchement converti, comme l'avant-garde de l'invasion tatare. Je sais bien que nous vivons dans Baghdad assiégée mais traiter un chiite d'infidèle et évoquer sa probable pendaison, ce n'est pas très bon pour la renommée. Imaginez le sort du quidam surpris à battre sa coulpe ou à se flageller au moment où nos superpatriotes célébraient le 40ème jour de la pendaison de Saddam à Messad. Sans compter qu'avec de telles outrances, on peut semer le doute chez les artisans du dialogue interreligieux. D'ailleurs, Liberté nous apprend qu'une délégation islamochrétienne et lyonnaise était attendue hier à Constantine. Il faut souhaiter qu'aucun nouveau converti ne s'avise de proclamer sa reconversion à l'entrée de l'université Emir-Abdelkader. C'est un peu le sens du message qu'a voulu envoyer Karadhaoui à son compère iranien Rasfandjani lors d'un dialogue de sourds sur la chaîne Al- Jazira. Comment voulez-vous qu'on puisse dialoguer avec les autres religions si les sunnites et les chiites ne le font pas ?, a-t-il dit en substance à l'ayatollah chiite. Auparavant, il avait reproché au religieux iranien les actions de prosélytisme chiite dans le monde arabe. Ce à quoi l'Iranien a répondu que tout le monde (chiite) avait le droit de prêcher. Karadhaoui, bardé dans ses certitudes, n'a pas demandé si les sunnites avaient le droit de convertir des Iraniens chiites (2). Il a cependant suggéré que ceux d'en face renoncent à leurs attaques contre les "compagnons" (du Prophète). Ce que Rasfandjani a nié, arguant que le rite chiite rendait hommage aux compagnons et aux proches du Prophète, sans distinction (3). Quant aux anathèmes et autres excommunications, Rasfandjani a affirmé que les chiites n'en avaient pas la primeur et que ce sont les sunnites qui ont commencé. Bien sûr, rien n'a été dit sur l'essentiel lors de ce débat de clercs et chacun est retourné à ses affaires avec ses certitudes. En attendant, bien sûr, que les théologiens des deux camps s'entendent à nos dépens. Heureusement qu'il y a encore des voix qui viennent perturber cette singulière partition à hautbois sunnite et à flûte chiite. C'est le cas de Shirine Abadi, prix Nobel de la paix 2003 et ennemie jurée des ayatollahs de Téhéran. Dans un livre qu'elle vient de publier, elle raconte que lorsqu'elle est devenue avocate à Téhéran, après avoir été exclue de la magistrature en tant que femme, elle a eu à s'occuper des dossiers des disparus. Un jour, en parcourant des documents, entrés en sa possession, elle a eu le choc de sa vie en trouvant son nom dans une liste des personnalités à liquider. Shirine Abadi a cependant échappé à la mort d'une façon qui tient à la fois du miracle et de l'absurde. Lorsque le sicaire chargé de l'assassiner s'est rendu au "ministère du renseignement" pour retirer l'autorisation de tuer, le ministre la lui a refusée. "Non, a-t-il dit, pas pendant le Ramadhan". "Mais, a rétorqué le tueur, ces gens-là, ce sont des intellectuels laïques qui n'observent pas le Ramadhan. Ce sont des mécréants et il est licite de les égorger." En dépit de l'insistance de son exécuteur, le ministre a tenu bon et n'a pas signé l'ordre d'exécution, sauvant ainsi, sans le vouloir, la vie de la militante des droits de l'homme. Dans la sphère sunnite qui n'est pas mieux lotie, l'écrivaine saoudienne Wajiha Al-Howeidar est en passe, elle aussi, de devenir la femme à abattre. Pour rappel, elle a initié une pétition contre les dénis de justice que constituent les décisions de divorce pour mésalliance. La semaine dernière, elle a lancé une nouvelle initiative sous forme d'affirmations péremptoires ouverte à tous. Sur cette plaquette, intitulée "Lorsque…", qu'elle appelle à afficher sous les murs de tous les potentats arabes, Wajiha lance, entre autres, ce qui suit :
- Lorsque les cafés sont pleins de jeunes et que les bibliothèques se plaignent d'être vides, tu es dans un Etat arabe.
- Lorsque tu ne trouves pas un seul jardin dans ta ville alors qu'il y a des mosquées à tous les coins et entre les immeubles, tu es dans un Etat arabe.
- Lorsque tu vois les erreurs se répéter et les problèmes sociaux s'amplifier jour après jour et qu'il n'y a personne pour apporter une solution, tu es dans un Etat arabe.
- Lorsque tu vois des gens vivre comme les anciennes générations mais avec des moyens modernes, ne t'étonne pas, tu es dans un Etat arabe.
- Lorsque la religion domine la science, tu peux être sûr que tu es dans un Etat arabe.
- Lorsque les religieux se font appeler savants, ne sois pas étonné, tu es dans un Etat arabe.
- Lorsque tu vois l'écrasante majorité combattre la liberté et se délecter dans la tyrannie, ne sois pas trop déçu car tu es dans Etat arabe.
- Lorsque tu es obligé d'adorer ton Dieu à l'école et d'avoir des bonnes notes de tes professeurs, tu peux être sûr que tu es élève dans un Etat arabe.
- Lorsque la femme vaut la moitié d'un homme ou un peu moins, tu ne dois pas être surpris car tu es dans un Etat arabe.
- Lorsque couvrir la tête des femmes est plus important que la corruption, les détournements et la trahison des patries, tu es dans un Etat arabe.
- Lorsque les gens s'ingèrent entre toi et ton âme, c'est que tu es dans un Etat arabe. Pour voir la liste complète et l'enrichir éventuellement, rendez-vous sur le site suivant : http://www.metransparent.com/t exts/wajeha_al_huwaider_when.ht m
C'était là ma contribution à l'année d'Alger, capitale de la culture arabe.
A. H.

(1) Une flamme bien vacillante, en partie à cause du procès de Blida, malgré les allumettes qu'on distribue aux enfants dans les écoles.
(2) Comment se fait-il qu'on ne parle que de conversions de sunnites au chiisme et jamais de l'inverse ?
(3) Ce qui n'est pas tout à fait vrai. S'il est reconnu que les chiites fatimides ont fondé Le Caire, il est aussi patent qu'ils ont, eux aussi, tissé leur propre réseau de mensonges autour de l'Islam. Et c'est sur ces mensonges que prospèrent aujourd'hui les élites intégristes.

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