Panorama : KIOSQUE ARABE
Un chiite peut en cacher un autre
Par Ahmed HALLI
halliahmed@hotmail.com


Ce pays est incroyable ! Ce n'est pas l'Australie et pourtant on y rebondit mieux que les meilleurs kangourous de là. La perspective des prochaines législatives est si stimulante qu'on en vient à oublier le danger qui plane. Cause de style puisque l'invasion chiite qui a commencé serait plutôt rampante. Ce qui démontre la ruse et la duplicité des ayatollahs iraniens.

Pendant qu'ils essaient d'impressionner Bush avec leur future bombe à avancer la date du jugement dernier, leurs agents sont là. N'essayez pas de les identifier : rien ne ressemble plus à un intégriste qu'un autre intégriste. Personnellement, j'ai eu beau écarquiller les yeux, essuyer furieusement les verres de mes lunettes, je n'ai pas vu un seul chiite. Comme je le disais, il est impossible de distinguer un vrai chiite d'un faux. Et puis, ils font tout comme nous, enfin comme de bons wahhabites. Comme ils sont autorisés à dissimuler, ils empruntent aux sunnites leur exercice favori : l'autoflagellation mentale. Non ! Je ne crois pas que le chiisme soit plus mortel que nos virus sunnites. Il tue différemment, c'est tout. Et quand je dis qu'un chiite peut en cacher un autre, je pense à la vraie nature des deux intégrismes : le duodécimain et le wahhabite. En fait, ce serait exaltant d'assister à la lutte finale de deux idéologies, l'une possédant l'arme de destruction massive et l'autre spécialisée dans la destruction aussi massive des âmes. Pour l'instant, je suis au regret d'établir ce constat : nos dirigeants nous prennent pour des ignares en matière de végétation. Il suffit d'observer pour constater que l'arbre chiite ne sert qu'à dissimuler la forêt wahhabite. Et puis, tant qu'à faire, du moment que nous avons avalé bien des couleuvres ici bas et bu goulûment à toutes les ciguës théologiques, pourquoi pas le chiisme ? Les Algériens sont aussi connus pour être d'incorrigibles adeptes de la mode et des sautes de vents. La liberté d'adopter notre propre manière de vivre étant de plus en plus contestée, pourquoi ne pas prendre celle de choisir la façon de mourir. Je nous vois d'ici allant gaiement au trépas collectif en vous savez et en nous fouettant jusqu'au sang. Ce n'est pas mieux que d'entendre des avortons raconter en classe que leur père "est un terroriste et qu'il a un magasin" ? (1). Ceci dit, un coup d'œil à l'Histoire suffirait à régénérer nos mémoires défaillantes. Quand on dit qu'un chiisme peut en cacher un autre, ça veut dire aussi que le chiisme a apporté aussi sa contribution à la civilisation. Souvenons-nous que c'est du Maghreb, et principalement d'Algérie, que le chiisme ismaélien a rayonné pendant plus d'un siècle et demi sur la plus grosse partie du monde arabe actuel. La dynastie fatimide n'a pas seulement fondé Le Caire. Elle a aussi instauré un siècle des lumières auxquelles ont pris part activement les minorités religieuses d'Egypte. Bien sûr, comme toutes les dynasties, les fatimides ont connu la tyrannie et le déclin mais l'Histoire est là pour leur rendre justice. En attendant que nos enseignants s'avisent enfin d'enseigner les matières pour lesquelles ils sont payés au lieu de crier haro sur les chiites. Bref, le chiisme, aussi de nos jours, ce n'est pas seulement Ahmadinedjad et Nasrallah ni ces bourreaux qui ont salopé l'exécution de Saddam et en ont fait un symbole. (2) Il y a aussi le prix Nobel de la paix 2003, Shirine Abadi qui subit les foudres de la censure religieuse encore plus sévèrement depuis qu'elle a été couronnée à Oslo. Interrogée la semaine dernière sur la différence entre le régime du shah et celui des mollahs, elle a répondu : sous le régime du shah, les dirigeants allaient dépenser l'argent des Iraniens dans des cabarets et des stations à la mode. Aujourd'hui, les dirigeants iraniens ne vont plus se "distraire" à l'étranger mais ils s'enrichissent tout autant. Au lieu de placer leur argent en Suisse, ils construisent des châteaux en Iran. Pour respecter un certain équilibre, sachez que la Saoudienne Wajiha Al- Howeidar a encore fait parler d'elle, la semaine dernière juste au moment où je soumettais à votre appréciation son traité de géographie politique. Avec sa causticité habituelle, l'écrivaine propose "à tous les Saoudiens nobles" de signer une pétition pour se "libérer du fardeau des femmes". Le texte proposé s'adresse évidemment aux plus hautes autorités politiques et religieuses du pays. Il affirme notamment que les mâles saoudiens sont éreintés par la lourdeur de la tutelle qu'ils doivent exercer à l'égard des femmes. Ils proclament devant l'humanité entière leur désir ardent de se voir déchargés de cette tutelle. Les hommes saoudiens ne peuvent plus se résigner à voir la moitié de la société recroquevillée sur elle-même (les hommes) et l'autre moitié paralysée (les femmes). Ils ne peuvent se résoudre à voir l'Arabie saoudite stagner parce que des lois injustes sont imposées aux femmes depuis la fondation de l'Etat saoudien. Ce désir est d'autant plus légitime que la femme saoudienne prouve tous les jours qu'elle est capable d'être l'égale de l'homme. La majorité des Saoudiennes sont plus diplômées que les hommes et assument leurs fonctions avec plus de compétence. Aussi, demandent-ils aux autorités compétentes de leur retirer cette tutelle dont les Saoudiennes n'ont plus besoin. Il est important, dit encore le texte, que les Saoudiens se rendent compte qu'ils ne sont pas de gardiens de prison ni des sentinelles et encore moins de radars de surveillance sur leurs épouses, leurs mères, leurs filles et leurs voisines. La tutelle des hommes sur les femmes est une tradition et un leurre qui causent de lourds dommages au pays et à la société. Il faut mettre fin à cette tutelle et nous rendre notre liberté. Il faut rendre à nos femmes leur droit à décider pour elles-mêmes, conclut le projet de pétition (3). En attendant que les hommes renoncent librement à leur emprise sur la gent féminine, les mœurs tendent quand même à se libéraliser quoique de façon très orientée. Le magazine Elaphnous apprend ainsi que les autorités de Bahreïn sont régulièrement confrontées à des demandes de changement de sexe émanant de femmes désireuses de devenir hommes. La dernière manifestation en date est celle d'une jeune femme prénommée Fatma qui a annoncé publiquement son désir de devenir un homme et de se prénommer Sid Ali. Les autorités du pays n'ont toujours pas répondu, par ailleurs, à la demande d'une autre jeune femme Zeineb qui veut subir la même opération. Elle a demandé la contribution de son gouvernement car la transformation se fait à l'étranger et elle coûte cher. Il faut sans doute saluer ce vent de libéralisme qui souffle par endroits sur le monde arabe en ce qui concerne ce type d'opération. Pour plus de clarté, il faudra peut-être attendre les réactions à des volontés similaires émanant d'hommes que ne découragent pas les problèmes de tutelle.
A. H.

(1) Notre ami Slim avait inventé la fameuse vocation d'enfant : "Quand je serai grand, je serai ancien moudjahid." Les modes changent et les Algériens sont très changeants. Il fallait s'y attendre depuis qu'on a retiré la qualité d'ancien aux moudjahidine.
(2) C'est devenu un symbole pour ceux qui veulent bien y croire, s'accrocher aux tyrans jusque dans leurs tombeaux. Je ne crois pas que les Kurdes soient tentés par ces symboles-là, tout sunnites qu'ils sont.
(3) Aux dernières nouvelles, la population mâle saoudienne n'a pas encore manifesté de désir ou de velléité de signer la pétition.

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