Périscoop : BAZOOKA
L’art de perdre les guerres
PAR MOHAMED BOUHAMIDI
mbouhamidi2001@yahoo.fr


Le terme stratégie signifie l’art de gagner les guerres. Celui de tactique renvoie à l’art de gagner les batailles. Il est significatif que tous les dirigeants du monde empruntent cette notion aux militaires pour parler de l’industrie. L’affaire doit être sérieusement compliquée et sérieuse pour que des civils se mettent à parler de cette façon. La concurrence doit être rude pour être perçue comme une adversité majeure, voire comme un danger.
Il faut donc se fixer des buts comme à la guerre, arrêter la démarche et les étapes, identifier les moyens et les armes à utiliser, créer l’organisation adaptée aux buts et à la démarche, préparer les hommes à assumer leurs missions, les convaincre de la grandeur nationale de leurs tâches, assurer la fluidité et la sûreté de l’information. De ce point de vue, Boumediene a été réellement un stratège. En plus des grands instruments créés à cette époque, du ministère du Plan aux grands groupes industriels, l’armée des cadres qui ont participé à l’industrialisation du pays était profondément convaincue de participer à l’édification d’une nation. L’œuvre était grandiose. L’inspiration, la conception, la mise en œuvre, l’encadrement, la maîtrise étaient algériens. La formule des usines livrées «clés en main» ne diminue en rien cette ferveur patriotique, cette fierté de construire l’Algérie, cet orgueil bien placé de produire notre acier, nos camions, nos tracteurs, nos moissonneuses, nos engrais, nos engins, nos frigos, nos cuisinières, nos téléviseurs, de construire nos grandes universités, nos routes, nos grands ensembles immobiliers. Ces cadres veillaient sur le secteur industriel naissant comme s’ils étaient en mission même si déjà, parmi eux, certains s’habituaient au goût du pouvoir pour le pouvoir et à la pratique de l’allégeance pour les avantages du poste. La masse des cadres, elle, aimait le pays. Les campagnes de déstructuration des entreprises, la perte d’une vision nationale, le dépit de voir détruit ce qu’ils ont construit, la prison pour près de trois mille d’entre eux, le plus souvent injustement, les ont jetés sur les routes de l’exil ou du dégoût. Des dizaines de milliers d’ingénieurs, de techniciens, de cadres ont quitté le pays avec leur précieuse expérience et surtout, et c’était encore plus précieux, avec leur foi perdue dans le pays. Ces assises de la stratégie industrielle se tiennent aussi avec ce déficit patriotique généré par la perte d’un grand dessein national. Stratégiquement, c’est toute la différence : sans un grand dessein national, le pouvoir ne pourra même pas produire l’ombre d’une stratégie.
M. B.

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