L'ENTRETIEN DU MOIS : ALAA EL ASWANY : « mon cabinet dentaire, c’est ma fenêtre sur la société...»
( Entretien avec Alaa El Aswany , mené par Mohaed Chafik MESBAH)


BIO EXPRESS
ALAA EL ASWANY

Fils d’Abbas El Aswany, avocat et écrivain connu dans le Caire des années cinquante, Alaa El Aswany est né le 26 mai 1957 au cœur du Caire. Il évolue, au cours de son enfance, dans une ambiance familiale toute entière dévolue à la politique et à la littérature. Fortement encouragé par son père, son « maître de littérature » dira-t- il, il se passionne, dés son jeune âge, pour les grandes œuvres littéraires.

Précocement, d’ailleurs, en 1976, il se lance dans l’aventure de l’écriture parallèlement aux études secondaires qu’il mène au lycée français du Caire puis supérieures qu’il poursuit à Chicago dans l’Illinois de 1984 à 1987. Alaa El Aswany qui parle couramment le français, l’anglais et l’espagnol mène, de front trois vies différentes, tout aussi trépidantes l’une que l’autre, romancier, chroniqueur de presse et dentiste… Il reste, cependant, un authentique Egyptien, profondément attaché à sa terre, la vallée du Nil. Il milite, activement, dans le mouvement d’opposition « Kifaya » tout en se réclamant, ostensiblement, de l’héritage du leader disparu Gamal Abdenasser. En 1990 et en 1998, il publie deux recueils de nouvelles sous le titre « Nirane Sadiqua ». En 2002 c’est « Immeuble Yacoubian » qu’il termine et qui devient best-seller qui sera adapté, avec succès, au cinéma (2006). Ce roman a été traduit vers 14 langues. Alaa El Aswany vient de publier un nouveau roman intitulé « Chicago » qui décrit la société américaine avec un regard mêlé d’affection et de critique. Ce roman rencontre, lui aussi, un immense succès en Egypte, sa traduction en anglais et en français est déjà entamée…

Alger, vendredi 26 janvier et dimanche 18 février 2007 (entretien par téléphone). Mon intérêt pour Alaa El Aswany date d’une année environ. C’est à cette époque là, en effet, que mon attention avait été attirée par des critiques parues dans des revues égyptiennes sur « Immeuble Yacoubian », un roman présenté comme totalement novateur dans la tradition de la littérature arabe. Dans un style dépouillé et parfaitement accessible, sans rien céder à la rigueur de la langue arabe, Alaa El Aswany retrace dans ce roman la chronique de la vie quotidienne d’un immeuble du centre du Caire pour nous livrer, en fait, l’histoire vivante de l’Egypte contemporaine. Naturellement, c’est la filiation avec le prix Nobel égyptien Naguib Mahfouz qui vient, d’emblée, à l’esprit. Après mes premiers contacts, téléphoniques et épistolaires, avec Alaa El Aswany, toujours présent dans son cabinet dentaire où il n’a jamais cessé d’exercer, je découvris vite, cependant, que la filiation, pour exister bel est bien, allait bien au-delà… Alaa El Aswany, tout en assumant la qualité esthétique de ses romans, refuse de se complaire dans l’extase intellectuelle. Nous l’aurons compris, son ambition est d’établir un pont inexpugnable entre la littérature et le combat politique. J’allais découvrir, d’ailleurs, une autre originalité de Alaa El Aswany qui récuse le réalisme primaire de la littérature communiste. Pour relater la réalité de la société égyptienne telle qu’il l’a découvre à travers son cabinet dentaire qu’il appelle, familièrement, « sa fenêtre sur le monde », il utilise, sans fioritures, les mots qu’il faut avec le génie qu’il se doit. Alaa El Aswany, tout en étant idéaliste, reste prudent. Il est conscient que ce ne sont pas ses romans qui vont changer le cours des choses. Il leur assigne une mission plus modeste qui consiste à élever les facultés de compréhension du lecteur pour l’amener à mieux apprécier les enjeux des luttes qui se déroulent sur le terrain afin qu’il puisse, en connaissance de cause, choisir son camp et influer, alors, sur le l’histoire. L’intérêt des positions de Alaa El Aswny réside, par ailleurs, dans cette disponibilité qu’il manifeste, volontiers, à valider l’héritage de NASSER, « sous réserve d’inventaire ». Notre romancier ne conteste, nullement, les qualités morales de Djamel Abdennasser, ni son patriotisme exemplaire, encore moins son intelligence politique face aux crises majeures qui ont marqué l’histoire contemporaine de l’Egypte. Il lui reproche, seulement, d’avoir manqué son rendez-vous avec l’histoire en n’ayant pas permis au peuple égyptien d’accéder au système démocratique, pour lequel il était, pourtant, prêt. C’est, assurément, une nouvelle génération d’écrivains et de romanciers qui s’engage sur le champ politique en Egypte avec cet œil critique, suffisamment avisé, qui permet d’accepter ce qu’il y a de bien dans le passé, sans jamais se fermer à ce qu’il y a de meilleur dans le futur. Le dernier roman de Alaa El Aswany, intitulé « Chicago » procède, incontestablement, de cette veine. Marqué par une vision critique implacable de la société américaine, Chicago plus exactement où notre romancier a effectué ses études, il dégage, aussi, une vision attendrie de la société cosmopolite, qui pour être discriminatoire, n’en finit pas moins par évoluer positivement. Je dois avouer que, sans avoir eu à rencontrer Alaa El Aswany, les contacts téléphoniques et les échanges épistolaires intervenus me donnent l’impression, déjà, de l’avoir toujours connu. Il dégage, le plus naturellement du monde, une chaleur humaine qui vous inonde aussitôt. Depuis le premier contact, il n’a cessé d’évoquer l’admiration du peuple égyptien pour l’Algérie et la place symbolique que notre pays occupe dans l’imaginaire de tous ses concitoyens. D’habitude vigilant face aux louanges, je n’ai pas douté, dans le cas présent, de la sincérité des propos de mon interlocuteur. Je suis convaincu qu’il vit comme il l’entend et qu’il écrit ce qu’il ressent. Plutôt que de laisser une empreinte sur l’histoire, c’est donné un sens à sa vie qui le préoccupe. C’est bien pourquoi je suis heureux que l’Entretien du Mois, en marge de l’intérêt professionnel, me procure cette chance inouïe de me doter d’une nouvelle chaleureuse amitié. Ensemble, allons découvrir l’itinéraire de Alaa El Aswany, sa production, sa conception du combat de l’intellectuel et même ses visions d’avenir…
Mohamed Chafik MESBAH
institutmesbah@yahoo.fr

Entretien téléphonique

Mohamed Chafik MESBAH : Je suis très heureux de vous présenter aux lecteurs algériens notamment après le succès de votre roman « Immeuble Yacoubian » que les lecteurs algériens ont connu de manière indirecte, puisque malheureusement le livre n’est pas encore disponible à Alger, alors que son adaptation cinématographique déjà commercialisée en DVD. Commençons par le début de votre carrière littéraire. Il ressort que l’exemple fascinant de votre père ainsi que l’activité intellectuelle intense que connaissait votre foyer familial ont été très importants dans l’éclosion de votre talent littéraire ?
Alaa El Aswany :
D’abord j’aimerai vous remercier de la chance précieuse que vous m’offrez de parler aux lecteurs algériens. Je suis très honoré et très ravi. Nous avons, en Egypte, beaucoup de respect pour l’Algérie et pour les Algériens, nous voyons les Algériens comme un grand peuple et l’Algérie comme un grand pays. Mon père était un écrivain et un avocat connu en Egypte. Je suis enfant unique, très gâté donc par mon père qui a eu une influence énorme sur moi. L’écriture était omni présente, en effet, dans notre foyer familial. Lorsque je rentrais de l’école, ma mère m’attendait derrière la porte en me disant « ton père écrit ».Je me souviens avec émotion de cette image ou mon père était là sans être là. C’est un spectacle inoubliable. J’avais dés mon enfance nourri le rêve d’écrire. Lorsque j’ai grandi, c’est, toutefois, mon père qui m’a conseillé d’avoir un autre métier. Lui était, justement, avocat et écrivain, car comme vous le savez, dans le monde arabe, il n’est pas facile de gagner sa vie en écrivant. C’est pour cela que je suis devenu dentiste et cela m’a beaucoup aidé car je suis un écrivain indépendant.
MCM :
Justement, à propos de cette ambiance intellectuelle singulière, est-ce que vous pouvez évoquer, par delà votre foyer familial, les personnalités qui vous rendaient visite et l’animation intellectuelle qui était celle du Caire à l’époque.
AEA :
Mon père avait toujours cette envie de m’avoir à ses côtés dans les débats, au cours des discussions. Je me rappelle très bien qu’il y avait des amis de mon père qui pour moi étaient seulement les amis de mon père. Ils m’ont vu grandir et c’est en grandissant que j’ai découvert leur véritable qualité d’écrivains ou d’artistes parmi les plus connus d’Egypte. Ils venaient presque chaque jour chez nous, parlaient de littérature, de culture, de politique et moi je participais à leurs discussions, j’étais un jeune enfant et souvent je disais des bêtises. Ils ne se moquaient jamais de moi et me considéraient, pourtant, comme un petit homme. Je me rappelle par exemple des noms comme Abderrahmane El Charkawi, Ihssan Abdelkaddous, Salah Hafez, Sayed Mekawi le musicien, Mahmoud Saadani, Zakarya El Higuawi, beaucoup de personnalités très connues en Egypte. Ils étaient véritablement des écrivains, des intellectuels, des artistes. Je pense que cela m’a construit que de côtoyer toutes ces personnalités. J’ai toujours aimé la lecture et c’est mon père qui me conseillait mes programmes de lecture. Je me rappelle qu’il me déconseillait de lire la littérature russe tant que je n’étais pas encore universitaire car à lire la littérature russe trop tôt, il est possible de retenir une impression négative mais aussi parce que cette littérature n’est pas facile à comprendre. Mon père me conseillait, me donnait des livres à lire. Oui, c’est lui mon premier maître de littérature, si vous voulez.
MCM : Il vous a, en quelque sorte, permis de grandir prématurément.
AEA :
Oui, il m’a préparé à être grand.
MCM
: A propos d’emprunts auprès de cultures étrangères. Il est possible de déceler dans vos différents écrits une empreinte très particulière de la culture française. C’est à titre complémentaire de la culture arabe ?
AEA :
Oui, j’avais la chance d’appartenir à une famille francophone. Mon père était francophone, je suis moi-même francophone, ma femme l’est aussi ainsi que mes enfants. J’aimerais dire que les francophones en Egypte, supérieurement, éduqués constituaient une classe. Ils étaient les plus respectables .Ils sont désormais les plus éduqués seulement. Les plus riches ce sont les classes affiliées aux activités de business et liées plutôt aux Américains. J’avais cette chance aussi d’aller au lycée français. Nous avons eu là des jeunes professeurs français très libéraux qui avaient refusé d’effectuer le service militaire. À l’époque il y avait, en effet, un système qui permettait aux jeunes français de passer le service militaire sous forme civile. Certains professeurs français qui ne voulaient pas accomplir le service militaire, probablement en raison de l’impression laissée par la guerre d’Algérie, étaient venus enseigner le français en Egypte. Nous avons eu le droit à une vague d’esprit libéral, très démocratique…Les effets de Mai 68 n’étaient pas loin. Je me rappelle très bien, à titre d’exemple, que l’un de ces professeurs nous avait demandé de choisir librement dix textes de la littérature française, là où d’habitude nous avions à subir un programme rigide. Ce professeur avait organisé des élections pour le choix des textes, chaque élève devant proposer les dix textes qui lui semblaient les meilleurs à étudier, puis avait procédé, démocratiquement, à la sélection finale des textes. Je me rappelle que nous avions toujours aimé le cours de littérature française et que j’avais toujours de très bonnes notes dans cette matière. Dans mes écrits politiques, je signale toujours l’épisode que je viens de citer en disant que ce fut, pour moi, la première expérience démocratique en Egypte et la dernière aussi …
MCM
: Justement, à propos de votre itinéraire, vous évoquez votre métier de dentiste en disant que le métier d’écrivain, dans le monde arabe, ne nourrit pas son bonhomme. Comment faites-vous pour concilier ce métier de dentiste avec la vocation de romancier ?
AEA :
La médecine, comparée aux autres métiers, est celui qui a donné le plus de romanciers. La raison en est simple, la médecine et la littérature ont le même sujet qui est l’homme. Je pense que les deux métiers sont étroitement liés. Je sers l’être humain en soignant mon malade aussi bien qu’en écrivant. Le métier de dentiste est pour moi très utile, parce qu’il me permet de gagner ma vie, d’être un écrivain indépendant et de ne pas subir les pressions des pouvoirs officiels.
MCM
: Mais les patients, en venant à votre cabinet, viennent rencontrer le dentiste ou le romancier ?
AEA :
Je rencontre des gens différents chaque jour, de différents milieux, de différentes cultures et c’est très utile pour un romancier. Je sépare toujours dans mon cabinet le métier de romancier de celui de dentiste. Un patient qui vient dans mon cabinet cherche un dentiste, pas un romancier. J’anime un séminaire hebdomadaire de littérature et je donne du temps aux personnes qui veulent discuter de mon activité de romancier mais en dehors du cabinet. Mais du fait du succès du roman et aussi du film, j’ai eu à rencontrer des patients qui venus pour se soigner, proposaient, en fait, leurs services pour le cinéma, vous voyez… C’est pour cela que j’essaye de séparer les deux métiers. Dans mon cabinet, je suis simplement dentiste.
MCM
: Pour clore la discussion sur votre itinéraire individuel, diriez-vous qu’on devient romancier par un cheminement rationnel ou qu’il s’agit vraiment d’une vocation innée ?
AEA :
La fiction c’est complexe. J’aime bien cette définition qui présente la fiction « comme une vie sur du papier qui ressemble à notre vie mais une vie plus profonde et plus belle… » Je pense qu’il ne suffit pas d’avoir des idées pour écrire un roman. Moi lorsque j’ai des idées j’écris un article. Un roman est beaucoup plus compliqué. Je travaille beaucoup sur le personnage. Je n’écris pas mes romans sur le mode rationnel, je n’écris pas mes romans pour exprimer des idées…
MCM
: Nous allons passer aux rapports de l’intellectuel à la politique. Vous savez que le fameux philosophe italien Antonio Gramsci avait développé la notion de l’intellectuel organique, selon laquelle l’intellectuel est engagé au service d’une cause directement rattaché au statut de sa classe sociale. Pensez-vous que cette notion est pertinente pour parler du statut de l’intellectuel dans le monde arabe ?
AEA :
Je pense que l’engagement de l’intellectuel est un devoir permanent. Il n’est pas possible d’être un intellectuel pour profiter des plaisirs de la vie en oubliant son devoir vis-à-vis de son peuple. Je n’arrive pas à comprendre les intellectuels qui agissent ainsi…
MCM
: Justement, il existe, dans le monde arabe, une école qui estime que le métier d’intellectuel consiste à produire des idées pas forcément à se positionner dans les débats politiques. D’après votre expérience, est-ce que vous pensez qu’une production littéraire peut être indemne de coloration politique ?
AEA :
Non, absolument non…Je pense qu’un écrivain qui a un engagement pour son peuple disposera toujours de plus d’impact lorsqu’il écrit la fiction. Si vous ne vous occupez pas de votre peuple et que vous vous occupez de vos seuls plaisirs, vous allez détruire quelque chose d’essentiel en vous, peut être même votre talent d’écrivain. Être inscrit à l’université c’est un privilège qu’il faut payer. Être intellectuel dans le monde arabe cela veut dire disposer d’une chance dont les autres ne disposent pas. Être intellectuel c’est parler au nom des gens qui ne peuvent pas le faire, il faut donc être imprégné de leurs soucis, de leurs préoccupations vous voyez… je dois bien mettre mon engagement au service de mon peuple, c’est une évidence. Mais cela ne veut pas dire détruire l’art…
MCM
: Est-ce que vous pensez, véritablement, que l’homme de lettres dans le monde arabe peut influencer la société ? Est-ce que vous partager l’avis de ceux qui ironisent à propos des écrivains, ces idéalistes sans prise sur la réalité ?
AEA :
Un homme de lettres qui s’engage n’est pas dans le combat comme homme de lettres. Moi je suis engagé dans le combat pour la démocratie mais c’est en tant qu’intellectuel, pas comme romancier. Si nous voulons changer les choses, nous ne pourrons pas le faire à travers un roman mais par des actions politiques et par les articles politiques. Le roman est un art humain, il ne change pas la situation directement mais il change les lecteurs, il les rend plus humains, plus ouverts. La littérature nous apprend à comprendre les autres, à être plus tolérant, plus apte à comprendre la faiblesse du cœur humain. Le lecteur changé positivement par la littérature peut changer alors la situation. Mais le roman ne doit pas être utilisé directement comme une arme…
MCM : Comment parvenez-vous à concilier, à ce propos, entre votre engagement politique et votre statut de romancier ?
AEA :
Je sépare complètement les deux. Le roman est une œuvre appelée à durer même après notre disparition, le roman aura une vie à lui, vous comprenez…Nous devons trouver des valeurs littéraires et artistiques dans le roman. Je me rappelle très bien de cette phrase remarquable que j’aime beaucoup de Garcia Marques « un bon roman sera, nécessairement, toujours un bon sujet» mais, à contrario, un bon sujet ne suffit pas, nécessairement, à faire un bon roman.
MCM
: Profitons du cours de l’entretien pour aborder l’évolution de la société égyptienne à la lumière de votre expérience de chroniqueur de presse, de romancier et de dentiste. Cela vous permet de connaître de l’intérieur la société égyptienne. Justement, j’ai relevé, dans vos écrits politiques, que vous considériez que la vie politique réelle se déroule, désormais, au niveau de la société égyptienne et que les institutions étatiques, administratives ou politiques, constituaient un monde virtuel seulement, une « non chose » selon la formule savoureuse que vous utilisez en arabe. Pouvez-vous mieux décrire cette situation singulière ?
AEA : Je m’occupe, comme romancier, de la société réelle. La société virtuelle ne m’intéresse pas et elle ne m’intéressera jamais. Le fait que je sois dentiste m’aide beaucoup et me sert énormément dans le décryptage de cette société réelle. Mon cabinet dentaire est une fenêtre sur cette société, sur les gens qui la composent. C’est pour cette raison que je n’envisage pas de quitter mon métier de dentiste car il me permet d’être au diapason avec la société.
MCM
: Justement, s’agissant de l’Egypte, cette fenêtre vous permet-elle de découvrir que la société réelle, dans la vie de tous les jours, est en avance sur la société officielle ?
AEA :
Absolument. Je vous cite un exemple très simple. Lorsque j’ai besoin, dans le cadre de l’écriture d’un roman, d’une information directe concernant la société, je m’adresse automatiquement à mes clients qui me fournissent des réponses plus sages et plus concrètes que les réponses du milieu officiel.
MCM
: A propos, justement, des perspectives d’évolution des sociétés arabes. Vous signez et persistez qu’il n’existe pas d’alternative à la solution démocratique. Selon vous, les sociétés arabes vont accéder au système démocratique par la voie dite des révolutions pacifiques à l’instar de ce qui s’est passé en Europe de l’Est ou par la voie d’insurrections populaires à l’image de ce qui s’est déroulé dans des pays moins développés ?
AEA :
lorsque je cite la démocratie, je parle d’une idée bien déterminée, d’une tradition. Les dictatures arabes nous parlent volontiers d’autres formes de démocratie. Je ne crois pas qu’il existe une autre forme de démocratie. La démocratie ne peut pas avoir plusieurs formes, elle est unique pour tous les peuples. Il reste que la démocratie est une bataille permanente dans le monde arabe. La démocratie, la véritable démocratie doit s’arracher…
MCM
: Justement, vous tempérez votre jugement sur l’héritage de Djamel Abdenasser car vous lui reprochez de ne pas avoir instauré le système démocratique alors même que le peuple égyptien y était prêt. Donc vous considérez que le peuple égyptien, les peuples arabes, en général, sont prêts pour vivre dans un système démocratique ?
AEA :
Oui, je considère qu’ils sont prêts parce que l’instauration du système démocratique n’exige pas nécessairement un niveau élevé d’instruction du peuple. Le système démocratique exige une volonté solide et un engagement permanent .La démocratie a bien été instaurée en Inde où la moyenne des gens instruits est très faible. L’Egypte a bien pratiqué la démocratie, de 1923 à 1952, avant la révolution. L’argument majeur que les dictatures avancent pour freiner l’instauration de la démocratie consiste à dire que le peuple doit avoir, au préalable, un certain niveau d’instruction et d’éducation. C’est complètement faut, c’est seulement une manière pour ces dictatures de garder le pouvoir.
MCM
: Nous allons passer, si vous le permettez, au panorama littéraire en Egypte à propos duquel les lecteurs algériens ne disposent pas d’informations en raison de la très grande coupure entre le Maghreb et le Machrek. Comment se présente ce panorama littéraire ?
AEA :
L’Egypte a toujours accueilli une très grande richesse d’écrivains. Mais la coupure que vous évoquez doit cesser. Je ne comprends pas pourquoi il y a cette séparation entre Machrek et Maghreb. C’est probablement la trace de l’époque coloniale. Car nous avons l’histoire qui nous unit. L’Egypte porte vivante l’empreinte de l’influence maghrébine, songez aux Fatimides…Cette séparation, et non pas cette différence, n’a pas de sens, c’est le fruit d’un colonialisme qui a œuvré pour que les peuples arabes soient séparés …
MCM
: Dans ce panorama littéraire egyptien, vous semblez vous rattacher plutôt au courant de la littérature populaire symbolisée, évidemment, par Naguib Mahfouz…
AEA :
Je ne pense pas qu’un écrivain est la meilleure personne pour juger son œuvre. Je ne peux pas me classifier, par conséquent. Dés que j’ai commencé l’écriture, il y a quelques vingt cinq années de cela, parce que j’avais été trop influencé par l’expérimentalisme prédominant en Egypte, j’ai pensé qu’il était plus facile pour un écrivain d’écrire un texte que personne ne peut comprendre. Mais ce qui est difficile, ce qui est un challenge, c’est d’écrire un texte simple mais en même temps profond. Simple de sorte que tout le monde puisse le lire, profond de sorte que le lecteur découvre en le lisant et en le relisant des choses nouvelles qui étaient enfouies à l’intérieur. Tenez, par exemple, « Chicago » mon nouveau roman dont l’histoire se déroule en Amérique. Ce nouveau roman a constitué en Egypte un succès retentissant. La première édition s’est écoulée en dix jours. J’ai essayé, là aussi, de m’adresser aux lecteurs à travers un texte simple mais profondément imprégné de la réalité. Le message est arrivé, indéniablement, aux lecteurs.
MCM
: Le phénomène est compréhensible. Le message que vous délivrez arrive bien aux lecteurs, ces mêmes lecteurs qui trouvent un intérêt certain à vous lire. Cela révèle, en fait, la soif de connaissances du peuple égyptien…
AEA :
Effectivement, à l’époque où je commençais à écrire, d’aucuns me disaient qu’il n’existait plus de lecteurs, plus de gens qui s’intéressent à la littérature. Je ne le croyais pas. J’étais persuadé qu’il y avait et qu’il existerait toujours des lecteurs avides de littérature. Ce sont ces mêmes lecteurs qui ont donné la gloire à des écrivains comme Naguib Mahfouz et à tous les aux autres grands noms de la littérature arabe. Observez ce phénomène d’écoulement rapide du stock de mes deux derniers romans malgré son prix de vente, trente livres égyptiennes, ce qui est relativement cher. Cela prouve que les Egyptiens n’ont pas cessé de s’intéresser à la littérature. Ils ont cessé de s’intéresser à une forme particulière de la littérature qu’ils n’ont pas aimée.
MCM
: Sur ce plan précis, pensez vous que l’activité culturelle est actuellement plus libre par rapport à la période de votre enfance, celle où Nasser dirigeait le pays ?
AEA :
Nul ne peut nier qu’il existe en ce moment une activité culturelle .Mais elle se déroule en marge des structures de l’Etat… Nasser, pour revenir à la période de mon enfance, favorisait l’épanouissement de la culture, la création littéraire….
MCM
: C’est paradoxal, admettez-le, voilà un régime autoritaire, politiquement autoritaire j’entends, qui favorise une création littéraire libre…
AEA :
Pour moi, Nasser reste l’un des grands leaders du monde arabe .Il a symbolisé notre rêve. La seule faute qu’il aura commise c’est de ne pas avoir instauré la démocratie en Egypte alors que le pays y était préparé. Si la démocratie avait été instaurée en Egypte, je pense que tout le monde arabe aurait suivi car Nasser exerçait une grande influence sur le monde arabe. L’Etat, sous Nasser, favorisait la promotion de la culture car sa démarche reposait sur un projet national. Ce n’est plus le cas, l’Etat n’a plus de projet. Les initiatives culturelles échappent à l’Etat. Du temps de Nasser, il n’était pas permis , dans le domaine politique, de dire « non », mais, dans le champ culturel ,le champ était complètement ouvert. Naguib Mahfouz écrivait comme bon lui semble. Des romans hostiles à la Révolution, comme « Miramar » étaient publiés par « Al Ahram » l’organe officiel que dirigeait Hassanein Heykal lequel avait consulté Nasser qui avait prescrit la libre expression…
MCM
: Tenons-en-nous à votre production intellectuelle. Quel lien établissez-vous entre « Nirane Sadiqua », votre premier recueil de nouvelles, « Immeuble Yacoubian », votre bestseller et votre dernier roman « Chicago » ? Quelle ligne directrice relie ces trois ouvrages ?
AEA :
Je travaille le roman au début comme si je murissais un projet .Je garde l’idée, l’atmosphère, le caractère. J’ai toujours deux ou trois projets de romans en instance. Lorsque je sens très bien le murissement d’un projet, je m’attelle à l’écrire. Prenons le cas de « Chicago », le sujet dormait en moi bien avant. Comme vous le savez, j’ai étudié à Chicago et je connais la ville parfaitement. J’y ai passé plus de deux ans et j’ai soutenu mon master d’odontologie à l’Université de l’Illinois. Je m’étais dit, à l’époque, que la diversité de cette ville pourrait en faire un jour le sujet d’un futur roman. Vous savez, Chicago jouit d’une réputation pas très juste concernant la criminalité et les délits communs. Cette ville respire de culture et d’art avec un brassage ethnique tel que Chicago forme une métropole unique, vraiment intéressante.
MCM
: Tout à l’heure, vous aviez expliqué qu’entre le métier de dentiste et celui de romancier il y avait l’homme comme dénominateur commun. Entre « Immeuble Yacoubian » et « Chicago » quel est le dénominateur commun ?
AEA :
L’homme, tout naturellement. Je m’occupe de l’homme, Ce sont les personnages humains qui m’intéressent, j’essaye de les comprendre, de bien les présenter aux lecteurs. J’entretiens avec eux une relation affective .Si je ne les aime pas je suis incapable de les faire vivre dans mes romans … Dans « Chicago » vous trouverez des immigrés arabes, des étudiants arrivés aux Etats-Unis directement de la campagne égyptienne sans passer par le Caire. Imaginez le choc culturel...Vous trouverez aussi, dans ce même roman, des caractères américains qui alimentent une vision critique de la société américaine. D’autres situations relativisent plutôt les aspects négatifs de cette société américaine comme lorsqu’e celle-ci se résigne à la relation amoureuse entretenue par ce professeur blanc de gauche avec une jeune fille noire.
MCM
: Il existe une frontière entre votre activité de romancier et celle de chroniquer de presse?
AEA :
J’écris depuis plus de dix ans, gratuitement, un article de presse par mois. Je pense que c’est un devoir que de le faire. Cela m’emplit de satisfaction d’écrire pour la démocratie en expliquant au peuple égyptien que c’est la meilleure solution à sa situation. Mais au niveau littéraire, je suis aussi satisfait car c’est dangereux d’écrire un roman avec des étincelles politiques , cela détruit l’œuvre d’art.
MCM
: Vos origines sociales n’ont pas déteint sur votre travail romanesque ? Dans « immeuble Yacoubian » mais surtout dans le film qui en est tiré, vous poussez à la sympathie pour cet aristocrate déclassé admirablement incarné par Adel Imam. Ce n’est pas une manière de réhabiliter la bourgeoisie d’antan ?
AEA :
Non, ce n’est pas une époque, pas un symbole de la bourgeoisie. Zaki Bey est juste un personnage. Je n’aime pas cette manière de lire la fonction. Dans le roman « Chicago », la situation est plus compliquée. Des extraits de « Chicago » ont été publiés par le journal « Edoustour », notamment la scène ou une femme voilée pratiquante tombe amoureuse d’un autre personnage, 10% des lecteurs mécontents ont commencé même à me menacer…
MCM
: Où se situe la frontière entre le romanesque et la réalité dans vos deux romans « Immeuble Yacoubian » et « Chicago » ?
AEA :
Vous savez, j’utilise toujours mon expérience humaine pour développer les personnages de mes romans. J’ai écris « Chicago » parce que je connais parfaitement la ville de Chicago, je n’ai pas écris sur New York car je ne la connais pas. « Immeuble Yacoubian » c’est le centre ville du Caire, le monde où j’ai grandi. Mais ce n’est pas une biographie. Quand je crée des personnages, il s’agit à la base de personnes que j’ai connu dans la vie mais j’utilise aussi mon imagination .Vous n’aurez jamais une copie conforme à la vraie vie, mais un mélange de vie réelle et d’imagination.
MCM
: Vous agissez de même qu’il s’agisse de romans ou de nouvelles ?
AEA :
J’aime beaucoup cette phrase d’Isabelle Allende que je considère comme une grande écrivaine : « « La nouvelle » tombe complète sur la tête comme une pomme ». Il faut travailler le roman chaque jour pour le voir se dessiner, après il faut travailler chaque jour pour l’écrire...Une nouvelle c’est une inspiration, elle tombe sur la tête vraiment.
MCM
: Vous utilisez un vocabulaire simplifié et un style plutôt dépouillé. C’est un choix délibéré pour vous faire comprendre par le plus large public ?
AEA :
Oui, la langue pour moi est un moyen de s’exprimer, un moyen de faire passer un message. J’évite de tomber amoureux de la langue. A mon avis décorer la langue c’est la compliquer ce qui risque de fausser le message à transmettre.
MCM
: Nous allons aborder, maintenant, la traduction. Est-ce que vous estimez que la traduction de vos romans leur assure une nouvelle vie ? Quelle sont les garanties que vous prenez pour vous assurer de la fidélité à l’esprit et à la lettre du texte à traduire ?
AEA :
Je ne prends pas de garanties. J’ai un agent littéraire en Egypte, qui est très efficace, de l’Université Américaine du Caire. Nous avons supervisé, ensemble, la traduction pour les langues française et anglaise. « Immeuble Yacoubian », notez-le, a été traduit dans 17 langues. « Chicago »est en cours de traduction vers l’anglais et le français. J’ai la chance de disposer d’un excellent traducteur vers la langue française qui est lui-même romancier .Il a déjà entamé la traduction de mon dernier roman « Chicago ».Le plus important dans les traductions c’est de garder l’atmosphère du roman intact.
MCM
: A ce propos, votre roman « Immeuble Yacoubian » a été traduit malgré vous vers l’hébreu. Vous avez protesté puis, résigné, vous avez décidé de faire bénéficier Hamas des royalties tirées de la vente du livre traduit. C’est la « real-politik » qui vous inspire ?
AEA :
j’ai toujours refusé de nouer des contacts avec les Israéliens, dans le domaine littéraire ou tout autre domaine tant que le peuple palestinien n’avait pas recouvert ses droits humains et politiques, son droit à l’existence. Les Israéliens se sont appropriés les doits d’auteur de mon roman »Immeuble Yacoubian », ils les ont volé… Cela ne m’étonne guère, après tout ils ont volé tout un pays. L’Union des Ecrivains Egyptiens va, probablement, intenter une action judiciaire à l’encontre de ceux qui ont traduit le livre sans mon accord. C’est dans ce contexte que j’ai dit que si nous gagnions le procès, l’argent sera, entièrement, reversé au peuple palestinien. J’ai dit le peuple palestinien, pas une organisation ou un mouvement, mais le sens y est.
MCM
: Vous précisez que vous n’avez pas été associé à la réalisation du long métrage tiré de « Immeuble Yacoubian » sans dissimuler pour autant votre satisfaction pour le film .C’est la qualité de la réalisation, la maîtrise de la mise en scène ou le jeu des acteurs qui justifient cette satisfaction ?
AEA :
Je garde toujours une distance par rapport à l’adaptation cinématographique. Vous savez une des leçons apprises auprès de notre maitre Naguib Mahfouz c’est qu’un romancier est responsable de son roman, seulement de son roman. Je serais responsable de mon roman mais pas de ses adaptations c’est pourquoi je garde toujours cette distance. La littérature ce n’est pas le cinéma. Chaque art dispose de ses règles. Le plus important c’est que moi après avoir laissé faire le réalisateur du film j’ai eu une agréable surprise .Ce long métrage a été fidèle au roman c’est pour cette raison que je suis parfaitement satisfait du travail qui a été fait.
MCM
: Même le jeu des acteurs a été tout à fait remarquable…
AEA :
Oui, je suis d’accord. Le plus important dans les adaptations de romans au cinéma, c’est de rester le plus fidèle au roman …
MCM
: J’ai lu dans la presse que vous envisagez d’adapter « Immeuble Yacoubian » sous forme de feuilleton télévisé. Quel est l’objectif éventuel de ce feuilleton télévisé ?
AEA :
C’est vrai que la télévision est intéressée mais je ne suis pas responsable de ce projet. Vous savez je suis d’un abord très facile et je laisse la liberté aux autres d’agir selon leur inspiration…
MCM
: Pour revenir à votre nouveau roman « Chicago ». Quel message particulier voulez-vous transmettre à l’opinion publique américaine ?
AEA :
Non, pas de message. Comme je l’ai dit tout à l’heure je n’écris pas des romans pour délivrer des messages. J’écris des romans pour présenter des personnages. Un écrivain ami Galal Amin commentant le roman a fait cette remarque que « Chicago » mettait en scéne, enfin, les Arabes et les Américains comme des êtres humains, leurs problèmes venant des régimes qu’ils subissent à l’instar du régime capitaliste aux Etats-Unis. J4ai beaucoup apprécié cette manière de lire la fiction...
MCM : Nous allons revenir, si vous le permettez, au divorce intellectuel entre le Machrek et le Maghreb, nous avons, déjà, évoqué, combien il était regrettable. Est-ce que vous estimez que c’est une épreuve à dépasser ou une fatalité à subir longtemps ?
AEA :
Cette séparation n’est pas normale, elle n’est pas naturelle. Personnellement, je crois en la nation arabe. Ce sont les puissances étrangères qui ont divisé les nations arabes selon leurs intérêts. Je pense qu’il existe une littérature arabe, une mentalité arabe avec des différences comme celles qui peuvent exister dans un même pays…
MCM
: Dans une interview que vous avez accordez à « El Khabar » quotidien arabophone d’Alger, vous avez exprimez un peu votre hostilité au développement des dialectes populaires dans le monde arabe, car, selon vous, ils représenteraient une menace pour l’identité arabe .Il existe une dimension amazigh, dimension essentielle de la civilisation arabo-musulmane. Actuellement, en Algérie il y a un renouveau de cette dimension, est-ce que vous estimez que votre jugement n’est pas trop excessif ?
AEA :
Je ne pense pas qu’il soit possible d’empêcher des gens de parler leur langue. Je suis un esprit libéral et je ne me permettrais pas ce déni de justice. Nous connaissons la question avec la région de Nouba en Egypte à la frontière avec le Soudan. J’exprime mon hostilité aux orientalistes qui veulent nier l’idée de nation arabe et qui sont, finalement, hostiles à la culture arabe .Pour ma part je m’interdis d’écrire des romans en dialecte égyptien car un lecteur maghrébin ou tout autre citoyen du monde arabe dialecte serait incapable de lire mes romans.
MCM
: Est-ce que vous pensez que nous assistons, actuellement, à un renouveau littéraire dans le monde arabe ?
AEA :
Oui, pas au sens ethnique. Toute la littérature qui s’exprime en arabe.
MCM
: Quels sont les auteurs algériens, arabophones ou francophones que vous avez lu et que vous appréciez particulièrement ?
AEA :
Mouloud Feraoun, à travers son roman « Le fils du pauvre », j’ai découvert un très grand romancier, un maître de la littérature disparu prématurément. C’est un chef-d’œuvre de la littérature…
MCM
: Est-ce que vous avez un projet de visite en Algérie ?
AEA :
Je serais très ravi et honoré de me rendre en Algérie.

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