Panorama : ICI MIEUX QUE LA-BAS
De l'usage de l'hommage à Mammeri
Par Arezki Metref
arezkimetref@yahoo.fr


Commémoration. Sport national en expansion. Ce qui ne mange pas de pain. Et qui peut même avoir, au fond, une certaine utilité pratique : repousser autant que possible les frontières perfides de l’oubli. Commémoration de la mort de Mouloud Mammeri, aussi absurde que celle des Aztèques qu’il a décrits dans un texte poignant et instructif. Il y a 18 ans, au retour d’un colloque tenu à Oujda, un arbre s’abattait sur sa voiture.
Il aura droit à des funérailles impressionnantes. Depuis, beaucoup de sang a coulé sous les ponts du Sebaou. Le week-end du 28 février, Ath Yenni, son pays natal, lui a rendu hommage. Dans la petite salle du cercle culturel, à Taourirt-Mimoun, l’inauguration de la commémoration vire illico au rituel. Banalisé. Répétitif. Discours sympas sur les qualités comparées de l’homme et de l’écrivain. Ça aussi, ça ne mange pas de pain. Fleurs et pleurs sur la tombe. Toujours aussi effrontée, la télé nationale arrive en retard. A tous les sens du terme. Je ne le dis pas seulement parce que des gars fonçant comme un commando de choc arrivant après la bataille descendent de leur véhicule une fois l’affaire pliée. Mais aussi parce que, et je le rappelle pour l’édification des générations présentes et futures, Mouloud Mammeri est le seul écrivain algérien de cette envergure à n’être jamais passé à la télé de son vivant. Je dis bien le seul. Même Kateb Yacine, aussi sulfureux qu’il ait pu être, n’a pas été contraint à cette marginalisation. En dépit de son franc parler légendaire, le poète keblouti a eu droit à quelques faveurs que l’œil rectangulaire qui entre dans nos chaumières pour susurrer la voix du maître. Tant mieux ! Mais Mammeri, jamais ! Pour qu’un homme tenu pour un pestiféré de son vivant accède à cette sollicitude post-mortem, quelque chose s’est passé. Eh bien, il a disparu. Comme dit l’autre, maintenant, ils peuvent venir ! Mammeri leur faisait peur, pour sûr. Il n’était pas une grande gueule. Il n’était pas un provocateur. Il était même tout le contraire. Un type discret qui travaillait sur le fond, qui bâtissait sans en avoir l’air plus qu’une pensée, une cosmogonie, dont la seule démarche – retour aux sources premières de ce pays, ouverture sur le vaste monde – était un péril pour la bien-pensance primitive ! Commémoration, donc. Des bus bourrés d’étudiants déversent leurs cargaisons sur la colline oubliée. Ils sont accueillis par des calicots reprenant des bouts de phrases de Mammeri qui — incroyable — se suffisent à eux-mêmes. Je me rends compte que c’est une autre des raisons qui font que son œuvre est remarquable. Prise dans son ensemble, elle est d’une grande cohérence. Découpée en citations, elle garde un punch ! Il y a toujours un peu de folklore dans une commémoration. C’est comme ça ! Pour autant, faut-il bannir cette forme du souvenir ? Les avis sont partagés. Y en a qui pensent que l’essentiel est que l’on n’oublie pas des hommes comme Mammeri, quitte à assumer la marge nécrophagique inévitable. D’autres m’ont confié in situ qu’il vaut mieux un recueillement sur sa tombe dans l’intimité des gens qui l’ont aimé et admiré qu’une fiesta bigarrée qui permet à ceux qui l’ont fustigé et décrié de faire amende honorable. Entre les deux ? Je me souviens de cet épisode loufoque qui me fait rire plus de vingt ans après. C’était en 1986, si ma mémoire est bonne. Le pouvoir de l’époque avait décidé d’honorer les intellectuels et les artistes. Il avait créé, pour ce faire, des décorations. Mammeri posait problème. On ne pouvait pas lui donner la plus haute distinction, ce qui aurait été une prime au scepticisme. Pas plus qu’on ne pouvait l’ignorer. Alors on commet le ridicule de lui octroyer une sorte de médaille pour les espoirs, la même qu’aux écrivaillons qui trempent leur plume dans l’encrier de fleur d’oranger pour célébrer le pouvoir. Il n’est jamais allé chercher cette soi-disant décoration, pas plus qu’il n’est allé prendre le prix des Quatre jurys de la ville d’Alger que lui a valu La colline oubliée en 1953. Il a toujours adopté une attitude critique à l’égard des pouvoirs, qui le lui rendaient bien. Commémoration. C’est que l’une chasse l’autre, qui lui ressemble. L’ennui, c’est que tous ces messieurs qui délitent des discours fleuris sur la grandeur de l’absent et ces flots d’étudiants qui viennent se recueillir sur sa tombe font bien mais ils se rendraient un plus grand service en lisant Mammeri dont l’œuvre est, je me répète, est un trésor de sagacité. C’est cela, peut-être, le meilleur des hommages. Après sa mort, interrogé sur la meilleure façon de perpétuer le souvenir de Mammeri, Tahar Djaout préconisait qu’on le lise. Je ne sais si un seul fragment de texte de Mammeri est enseigné dans l’éducation nationale, mais si ce n’est pas le cas, il faut commencer par y remédier avant de coudre des discours parfumés aux larmes de crocodile. Mammeri s’est battu toute sa vie pour que nous soyons des citoyens, pas des moutons de Panurge nourris par les râteliers de l’allégeance clanique. Le système qui se poursuit en se ressemblant comme deux gouttes de sang continue à être la négation de ce dont il rêvait. Mais peut-être que, dans une de ces tragicomédies qu’il affectionnait, et qu’il s’amusait à écrire comme La cité du Soleil, a-t-on été décrétés par un tribunal à citoyens. Des «citoyens par contumace», dirait Mahmoud Belouas, ce fêlé de l’œuvre de Mammeri qui vous récite au pied levé toute La colline oubliée.
A. M.

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