Panorama : KIOSQUE ARABE
Femmes et interdits sélectifs
Par Ahmed HALLI
halliahmed@hotmail.com


Il faut vraiment qu'ils soient sûrs de leur affaire, les islamisants nouvelle cuvée, pour être aussi peu délicats avec les femmes. Elles n'ont qu'une seule (demi) journée par an de semi-quartier libre (1), encore faut-il que des malotrus ne viennent pas gâcher ce qui leur tient lieu de fête. Rien à faire : les vieux réflexes misanthropiques et misogynes annihilent même leurs facultés à ruser et à louvoyer entre les lignes (de la charia).
C'est de l'Egypte, pays pionnier avec la Syrie en matière de droits des femmes, qu'est venue encore une fois l'attaque perfide. Le président du club des magistrats égyptiens (2), c'est de lui qu'il s'agit, a énoncé un certain nombre de raisons qui, selon lui, devraient fermer la porte de la magistrature aux femmes. D'abord, il y a la sempiternelle séduction féminine, source de discorde et de fitna dans et chez la partie masculine. Fût-elle laide à angéliser un damné et à l'abri d'un djilbab aseptisé, la femme ne doit pas délibérer dans une salle fermée et avec des hommes (3). Deuxième argument sérieux contre la magistrature féminine (4), la maternité. Selon la conscience rigide (à défaut) de la justice égyptienne, on ne peut pas concevoir qu'une femme juge une affaire tout en étant enceinte. La rondeur féminine est, de son point de vue, un coup fatal porté à l'autorité et au respect de la justice. Un juge ventripotent et aérophage ne dépare pas un tribunal autant qu'une femme parée des attributs d'une future maternité. Et puis, ajoute notre parangon de vertu masculine, la femme est connue pour son affectivité. En tant que juge, elle pourrait hésiter à condamner des lampistes à de lourdes peines. Elle pourrait, par inclination et sensiblerie, oublier de sanctionner les injures au tribunal et omettre de faire tomber les têtes qui ne sont pas à la bonne hauteur. Commentant ces propos, le Dr Khaled Mountassar passe en revue, dans le magazine Elaph, tous les arguments intégristes hostiles aux femmes et qui se résument à un seul mot : phobie (5). C'est cette phobie qui incite, selon lui, les islamistes à brandir l'argument des femmes qui prennent le travail des hommes. Et lorsque ça ne suffit pas, ils invoquent leur responsabilité dans la délinquance juvénile au prétexte qu'elles abandonnent leurs enfants pour aller travailler. C'est sans doute pour cela que les islamistes ont fait du hidjab leur cheval de bataille, renchérit dans le même journal, notre confrère Achraf Abdelkader. Il note que ce morceau de tissu qui a tant d'importance pour eux est révélateur de leurs complexes. “Ils craignent le corps féminin avec la même force qu'ils le désirent, écrit-il. C'est pour ça qu'ils veulent l'enfermer d'abord dans le hidjab, ensuite entre leurs quatre murs. Certain d'entre eux vont même jusqu'à imposer le hidjab à l'intérieur des maisons. Ils affirment que les anges ne doivent pas voir les femmes, cheveux au vent” (6). Phobie encore que ces réflexes d'un autre âge qui incitent les Palestiniens du Hamas à se lancer déjà dans les autodafés. La semaine dernière, le gouvernement a décidé d'interdire un ouvrage du patrimoine intitulé Raconte mon oiseau. Le livre regroupe toutes les histoires et légendes que les grands-mères palestiniennes racontent à leurs petits-enfants. Ces histoires qui utilisent le vocabulaire en usage dans les milieux populaires porteraient atteinte à la pudeur, selon la directrice de l'éducation d'un secteur de Ghaza. C'est pourquoi elle a décidé de détruire tous les exemplaires en circulation. Cette initiative a soulevé une tempête de protestations. Des intellectuels palestiniens ont accusé le Hamas de vouloir instaurer l'inquisition. Du coup, le ministre de l'Education a annulé cette décision qui aurait été prise à son insu et à une échelle subalterne, a-t-on expliqué. Volonté délibérée ou dysfonctionnement du pouvoir de décision, l'affaire a eu une première conséquence: les librairies ont été assaillies de demandes concernant le livre. C'est ce que nous apprend le site Internet de la chaîne satellite saoudienne Al- Arabia. On peut penser que les dirigeants du Hamas, toujours aussi bien inspirés, ont pris exemple sur la récente sortie des théologiens saoudiens prônant davantage de restrictions sur l'édition. Dans un texte publié à l'occasion du Salon international du livre à Riyadh, 18 cheikhs (7) dénoncent la liberté laissée à certains éditeurs d'exposer des livres portant atteinte à la religion. Parmi les œuvres visées, les “ulémas” obscurantistes pointent des livres sur les rites chiites, ibadites ou yazidites. Bien sûr, ils appellent aussi à interdire ceux qui parlent du judaïsme ou du christianisme. Il faudra donc interdire aussi la Bible et les Evangiles ainsi que tous les ouvrages traitant de l'histoire des religions. Avec ces recommandations, le Salon du livre de Riyadh n'aura plus rien d'international. A moins qu'il ne limite ses invitations aux éditeurs wahhabites qui sévissent dans le monde arabe. Il pourrait alors fort bien ressembler aux salons bien de chez nous. Vous savez ? Ces salons où on dénonce l'apparition d'ouvrages incendiaires après qu'ils aient été tous vendus. On interdit aussi en Syrie mais, cette fois-ci, de protester. Samedi dernier, les autorités ont arrêté à Damas plusieurs personnalités de l'opposition. Ces dernières essayaient, en effet, d'organiser un mouvement de protestation contre les lois d'exception en vigueur dans le pays. Les dirigeants syriens qui répriment les manifestations de leurs opposants ne se font pas prier, en attendant, pour saluer et soutenir le mouvement de protestation qui s'éternise à Beyrouth. Il est vrai que les opposants de Beyrouth sont des pro-syriens qui veulent la chute du gouvernement libanais hostile à Damas. Ce qui est bon pour le Liban ne l'est pas forcément pour la Syrie et vice-versa. En attendant, les opposants syriens sont en prison et les opposants libanais paradent sous la férule de Hassan Nasrallah. Allez savoir où est la logique dans tout ça.
A. H.
(1) Ceci dit, il y en a qui abusent, comme cette jeune femme qui s'est littéralement interposée entre ma personne et le fleuriste qui allait me vendre des œillets. Galant, j'ai renoncé à polémiquer avec cette dame pour cause de 8 Mars et j'ai planté là le fleuriste. Gâcher l'occasion de placer des œillets au lieu d'un misérable bouton de rose, ce n'est pas très commercial. A la décharge du fleuriste, encore vert, la dame était jolie.
(2) Faut-il préciser que le syndicat des magistrats d'Egypte est contrôlé par le mouvement des Frères musulmans.
(3) Les seules délibérations autorisées entre sexes opposés doivent avoir lieu dans le cadre légal du mariage et, de préférence, toutes lumières éteintes.
(4) Vous aurez sans doute apprécié l'humour graveleux du ministre Aboudjerra Soltani s'adressant à la présidente du tribunal de Blida, dans l'affaire Khalifa. C'est dans le style et la culture de ces gens-là de se mouvoir à l'intérieur d'un système tout en faisant croire qu'ils sont tombés dedans et qu'ils cherchent à en sortir.
(5) La phobie et l'intolérance auront-elles eu raison de la détermination et de la patience de notre amie Nawal Saâdaoui ? L'intellectuelle égyptienne qui se bat depuis quarante ans pour les droits de l'homme et de la femme aurait décidé de s'expatrier. Ce qui serait un nouveau revers pour tous les Arabes épris de liberté.
(6) Serions-nous en face d'une nouvelle race d'anges libidineux? Ce serait assurément une prodigieuse évolution biologique.
(7) Pour connaître l'identité de ces joyeux lurons, rendez-vous à cette adresse: http://www.metransparent.com/ texts/wahhabi_petition_against _riyadh_bookfair.htm

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