Panorama : A FONDS PERDUS
"Papillons de nuit"
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com


Qu’est-ce qui pousse nos femmes à l’exil ? Papillons de nuit, le dernier roman de Wadi Bouzar, récemment paru aux éditions Enag, raconte les tribulations d’un journaliste écrivain algérien, un mois d’août à Paris — une ville où “il y a des livres et des femmes et des arbres”. C’est une suite de rencontres édifiantes sur la condition de la femme au Maghreb. L’essai est limpide et se lit d’un trait.
Les moments d’intimité, de complicité et de contrariétés qu’il y partage avec Nabila l’Algérienne et Chadia la Tunisienne contribuent à scruter les motivations profondes qui ont poussé deux femmes maghrébines à l’exil. Le narrateur tient une chronique hebdomadaire dans un journal algérien. Il y parlait “de livres que la très grande majorité des gens ne liraient jamais”. Son patron est un jeune loup à la conquête d’Alger qu’intéressent avant tout les responsables politiques qui auraient le pouvoir de le nommer au poste de décideur dont il rêve à l’ombre d’un ministre qu’il servirait docilement. Nabila, une ancienne pigiste dans un périodique de langue arabe, est de ces exilés “de tous bords, de toutes provenances, abandonnant souvent des conditions d’existence plus confortables et qui, néanmoins, dans un deux pièces vétuste, respirent mieux, se sentent mieux”. Nabila, qui ne sait pas trop d’où elle vient, prépare un mémoire en communication. Elle fait partie des 24 021 étudiants algériens (dont 37% de femmes) inscrits dans les universités françaises en 2005 — ce qui représente 9,1 % des étudiants étrangers (leur nombre s’est accru de 29,2% depuis 2002). Les Algériens et les Tunisiens sont, respectivement, les deuxième et quatrième nationalités les plus représentées dans l’enseignement supérieur français. Les étudiants maghrébins hors Maroc s’orientent beaucoup dans les universités hors IUT (88,3 % pour l’Algérie, 77,0%pour la Tunisie, 89,1% pour l’ensemble Mauritanie-Libye, contre 76,0% pour l’ensemble des étrangers). A l’instar des Tunisiens et les étudiants originaires du Moyen-Orient, les Algériens sont plus nombreux en proportion dans les cursus doctorat et mastère. Beaucoup d’entre eux s’orientent dans les disciplines scientifiques ou de santé. Au détour d’ébats et de débats intimes, de repas ou de cafés partagés autour d’un zinc parisien giclent les paradoxes, les ambiguïtés et les espoirs qui accompagnent l’exil. Le héros, journaliste à Alger et écrivain à ses heures perdues, partage le regard critique que porte Nabila sur notre société : “Je dis ma déception, ma colère, ma peine. Je parle de ceux et celles qui n’ont pas d’honneur, pas d’honnêteté, qui promettent et qui oublient, qui mentent et qui volent, qui trompent et qui détruisent, qui tuent par leurs mots, qui font du mal et qui sont le mal. Elle intervient :
— Je sais, je sais. C’est pourquoi je suis partie… C’est pour ça que malgré les difficultés matérielles, je préfère être ici. J’ajoute :
— A Alger, il régnait une forte tension. Il n’y a que certains responsables qui ne la sentent pas. La nomenklatura sort peu de sa bulle. Une explosion sociale est probable. Peut-être d’ici peu. Elle finit par dire :
— N’y pense plus. Oublie l’Algérie.” Les protagonistes sont continuellement unanimes à faire le procès du système sur une question récurrente : les libertés. La chape de plomb qui pèse sur elles est insupportable : “Vois-tu, ce que je déplore chez nous, c’est cette incapacité à être vraiment soi-même, à assumer ses aspirations, ses sensations, comme si le sous-développement, en fait, avait trouvé meilleur refuge dans les esprits que sur les marchés où il se révèle par les pénuries, etc. Mais les pénuries, les carences mentales sont terribles chez nous… et les rapports faux, malsains. Dieu que c’est dommage pour nous.” Elle oublie et méprise du même coup, et elle a bien raison de le faire, sa condition de femme ici :
“— Tu comprends, dit Nabila, nous ne pouvons être comme ces femmes moyenâgeuses là-bas. “Elle use du nous : nous et la plèbe. Sa chère mère est une de ces obscurantistes : tout juste bonne à tenir la maison. Et sans modernisme ! Elle en savait beaucoup à Alger, Nabila, mais, c’est à Paris qu’elle sait tout. De là, elle enseigne à cette peuplade, plus ou moins primitive selon elle, qui habite l’Algérie…” De là aussi sa haine des hommes perçus comme sa propre négation : “Il faut qu’elle dise, qu’elle se dise comme un enfant qui n’en finit pas de découvrir qu’elle existe. Pourquoi a-t-elle si peur qu’on nie son existence ? L’existence de sa mère a-t- elle été niée à ce point ? Que lui dit sa mère ? La dresse-t-elle contre les hommes ? Nabila elle-même ne sait pas qui elle est, ni de quoi elle vit et avec laquelle il est difficile de vivre. C’est pour cette raison qu’elle répète qu’elle existe. Je pourrais dire que je ressens en elle une violence imprévisible.” Au fond, elle est en désaccord avec l’Algérie, avec la France, avec elle-même, avec l’homme. Elle étouffe de tout et partout. Il y a dans sa relation à ces “mères algériennes, vieilles et moyenâgeuses”, une parfaite expression de la vieille relation aliéné-aliénant qui permet de faire la lumière sur le mépris que porte le faible à l’endroit de son autre frère le faible : “Tu as fui l’Algérie parce que tu t’y croyais supérieure à tout le monde et, ne t’en déplaise, d’abord aux femmes.” “La plupart des filles ne pensaient qu’à trouver un mari. Elles m’écœuraient de se prêter à ce manège avec les garçons. J’ai été déçue par l’université là-bas. Je l’avais idéalisée. Je m’attendais à de grands débats d’idées. Pas du tout ! Ils n’avaient tous que deux choses en tête : obtenir un diplôme et se marier, comme si tout était tracé d’avance. Les rapports étaient faux. On ne pouvait être soi-même avec les garçons. Tous les mots, tous les gestes étaient interprétés. Aussi, ai-je pensé repartir en France.” Selon Nabila, les Algériennes qui s’installent “en nombre appréciable en France” le font “parce qu’il y a moins de pression… et d’oppression” et parce qu’elles ne pourraient pas mener ici la vie qu’elles mènent là-bas. Réaction à des “hommes tyranniques et terriblement jaloux” dans une «guerre des sexes” qui ne laisse pas de place au compromis, la fuite résulte par ailleurs d’une peur de l’enfermement. Elle a besoin de sortir, de travailler. Mais l’équation “le travail passe par l’émancipation” reste toute relative : “Règle-t-on un problème d’identité en exerçant une profession ?” Comme elle, Chadia la Tunisienne — quoique moins agressive, plus agréable et reposante, plus claire aussi — est déçue par le microcosme des intellectuels arabes “ trop frustrés, trop pressants”. Elle aussi est “entre deux avions, deux pays, deux cultures, deux systèmes”, en quête d’une liberté acquise au prix de la solitude, du manque de travail et d’argent. Elle aime ses parents, ses sœurs, ses frères, la grande villa de Sidi Bou Saïd, les chats siamois, la mer, mais vivre en permanence en Tunisie, une autre paire de manches ! La question linguistique est également au cœur de ses multiples crises identitaires : “De temps en temps, elle emploie une expression choisie mais, il n’est pas sûr qu’elle maîtrise de façon continue les deux langues. Son arabe, avant tout scolaire, ne l’aide pas à résoudre son problème d’identité. Comment retrouver la parole authentique qui cèle son corps ?” Au bout de l’errance, une quête sans issue : “Un jour existera un pays idéal, une non-nation qui résoudra toutes ses contradictions, qui lui permettra tous les élans, ceux de l’esprit et ceux du corps, ceux du Nord et ceux du Sud.” La vérité est dans la bouche de l’oncle de Nabila, un vieil émigré originaire de la Kabylie maritime, propriétaire d’hôtel, “parfois grande gueule mais souvent bon cœur”, à qui il ne manque que la mer de ses racines, parce que “quant au reste tout est pourri” : — J’ai vécu toute ma vie entre ces deux pays pourris — Entre deux systèmes pourris vous voulez dire. — C’est cela ! Deux systèmes. Un pays et un système, ce n’est pas pareil, hein !”
A. B.

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