Le Soir des Livres : SIGNET
Immigration intellectuelle et identité nationale


Au commencement de l’écriture algérienne d’expression française, l’intelligentsia a dû “monter à Paris”, pour y trouver son épanouissement. Tous ceux qui s’engagèrent dans l’aventure littéraire, les Kateb, Dib, Feraoun, Haddad (pour ne citer que ceux-là) s’éditaient en France, mais à l’époque, le pays se situait entre Dunkerque et Tamanrasset ! Par la grâce de la maîtrise du verbe, ils s’en sont allés, à la recherche d’un accomplissement, à travers une quête existentielle qui, pour certains, ressemblait davantage à une quête de soi.
Et pour cause : le premier jalon d’un long périple dans l’acte d’écriture fut, pour nombre d’entre eux, le roman autobiographique (Fouroulou, Omar) que l’on comparera, par un détour facile et bien commode, à une catharsis, prompte à exorciser leurs démons, ou à servir d’exutoire, pour, ensuite, pénétrer de plain-pied dans la vie nouvelle de l’écrivain à part entière. La rédaction d’un roman autobiographique est cependant loin d’être une sinécure ! Cette mise à nu dans laquelle l’écrivain se révèle et révèle la part la plus dense et la plus intime de sa vie, il s’évertuera pourtant à la dévoiler à travers un long et patient travail d’ethnologue, se servant de la langue du colonisateur — ce butin de guerre — (dixit M. Yazid), pour dire sa malvie d’enfant, décrire sa jeunesse perdue, avouer ses émotions, ses peines, ses joies, confesser ses amours, clamer ses idéaux vécus dans un pays colonisé, dans un récit élaboré à mi-chemin entre le documentaire, le reportage, l’information et la fiction. Parce que, d’abord, ce premier roman s’adressera, avant tout, à un lectorat français, donc au colonisateur. Ensuite, avec intelligence, avec brio, souvent avec panache, ils s’en sont allés, selon la formule consacrée “sous d’autres cieux plus cléments”, pour mieux s’approprier des évènements, afin de se soustraire à l’emprise de “l’ici et maintenant”, coupable à leurs yeux d’altérer leur point de vue et leur imaginaire, afin de dédramatiser des faits et pouvoir mettre des mots sur une réalité devenue trop douloureuse. Ils s’en sont allés cueillir qui, la gloire, qui, la postérité, qui, l’immortalité, qui, l’universalité. Seule, la gloire se déroba sous leurs pas. Jamais ils ne furent autant célèbres qu’en Algérie. S’en sont-ils allés pour échapper à un espace devenu agressif, castrateur ou infécond ? Ou bien pour trouver aisance et latitudes qui permettent toutes les dénonciations, notamment celles de l’inacceptable ? La génération post-indépendance, celle des Boudjedra et des Djebbar, et celle, plus récente, des Yasmina Khadra, Saâdi, Mokaddem, Bey, Khelladi, Metref (entre autres), s’en est allée, aussi, s’éditer ailleurs et s’adonner à sa passion : l’écriture. Nouvellistes, essayistes, romanciers et poètes, tous œuvrent cependant sous la coupe d’un dénominateur commun : n’avoir jamais renié ni leurs origines, ni leurs racines, ni leur culture. Le pays de l’“Autre” leur aura donné une tribune qui leur aura permis l’ouverture sur le monde et l’universel. La facilité de l’édition, de la diffusion et de la traduction de leurs œuvres leur permettant, ce faisant, de s’inscrire dans une dynamique, celle de la création littéraire. Laquelle création, cependant, ne s’est jamais autant nourrie, à travers les différentes identités individuelles, de ce même référent commun à tous : leur pays.
Nora Sari

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable