Chronique du jour : ICI MIEUX QUE LA-BAS
Sieste démocratique
Par Arezki Metref
arezkimetref@yahoo.fr


Encore une histoire à dormir debout ? Je rêve, ma foi. Comment ne pas le faire lorsqu’à quelques mois, voire quelques semaines, d’échéances électorales censées être importantissimes, tu assistes d’un œil à une sieste politique aussi paisible et prolongée. A croire que, dans la grande maison où les politiques se cognent la tête contre les murs, on ne quitte un lit que pour se jeter sur un autre, à l’instar de ces personnages piqués par la mouche tsé-tsé que l’écrivain égyptien francophone Albert Cossery, cet aristocrate du néant, fait plonger dans un sommeil parabolique dans «Les fainéants dans la vallée fertile».
Un roman que je te recommande vivement, tant y est bien enlevée la course derrière les rêves. Cauchemars mous. Délectation morose. Des personnages complètement anesthésiés, ensommeillés, traînent une envie de roupiller de grabat en paillasse, n’ayant d’autre projet, ni d’autre ambition, que ce désir intense, irréductible, fatal même, de dormir ! Et de dormir encore. Et toujours, de dormir. La sieste, on connaît, c’est une des «tawabit» imprescriptibles sur lesquelles repose la verticalité nationale aussi droite que la tour de Pise. Avant même la venue au monde démocratique, on baigne dedans. C’est le liquide amniotique. Les premiers sons qu’on entend ont un rapport avec la sieste. Ce sont des injonctions pour dormir et laisser dormir. La sieste est comme inscrite dans notre ADN collective. Et quand par inadvertance, on dilapide ce précieux héritage génétique, la compensation vient par l’école. On en apprend l’alphabet. On repère les différentes formes qu’a épousées la sieste à travers les âges. Comme dit le septième dormant, on en saisit le substratum civilisationnel. A quel siècle veux-tu qu’on te réveille ? Pas de réveil ? Y a le téléphone mobile! Une fois dans la vie active, on prend des cours de rattrapage de sieste. Des cours du soir. Des cours privés. Dans les bureaux, on est tenu à des heures de sieste légale. Il paraît que, comme pour le travail, il y a un code de la sieste. Si on estime ses droits à la sieste bafoués, on peut recourir aux «prud’hommes» de la sieste. Là aussi, ça ronfle sec. Tout est synchrone. Tu peux dormir sur tes deux oreilles, siestard. Depuis le réveil, la sieste, on la pratique sur ordonnance. Comment veux-tu qu’une valeur aussi sûre que la sieste soit perturbée par de banales élections, fussent-elles législatives. Échéances importantes dans une vie démocratique, nous dit-on sans ciller, et on veut bien le croire. Elles consistent à renouveler par le suffrage universel des instances légiférantes où s’entretient le débat démocratique et d’où peut se faire entendre un contre-pouvoir pacifique, légitime et légal. En théorie. En principe. Normalement. Mais nous ne sommes ni dans la théorie, ni dans le principe. Et ce qui est «normal», nous est carrément du chinois. Ce qui explique que même les élections pour envoyer les députés exhiber leurs costumes Sonitex gris souris uniformisés sur la terrasse intérieure de l’hôtel Aletti que personne n’arrive à appeler Safir ne perturbent pas cette atmosphère de sieste que notre pouvoir assourdi n’entend pas comme le silence, selon Mirabeau : «Le silence des peuples est la leçon des rois». Ce ne sont pas des débats contradictoires tonnant aux quatre coins de la maison de verre qui dérangent la sieste de la campagne. Ni les arguments qui roulent pour mieux cerner les forces en présence. Ni encore les projets des candidats pour réaliser cette chose inouïe, et étrangère à nous, l’alternance au pouvoir. La seule chose qui fait du bruit dans la pénombre poreuse de la sieste, ce sont ces affreuses explosions qui ne touchent mystérieusement que la Kabylie sur laquelle la toute fraîche section algérienne de la multinationale El- Qaïda qui a racheté la majorité des parts du GSPC, met le paquet. Le débat ? Boum ! Les programmes des uns et des autres ? Re-boum ! Une explosion, c’est sûr que ça s’entend. Et de loin ! Ceci dit, les choses ne sont pas simples. Elles peuvent l’être quand on n’est pas un homme politique et qu’on n’émarge à aucune des boutiques dont la raison sociale est de promouvoir, à partir de nada, des individus en leur épinglant sur le revers de la veste réversible un ordre de mission. Mais quand on est un homme politique, et démocrate par-dessus le marché, la question tourne au casse-tête. Ne pas participer, c’est s’exclure. Participer, c’est être exclu ! Que faire, mon cher ? Je ne donne pas de consignes, moi. Chacun fait ce qu’il veut, mais j’aventure tout de même cette petite remarque pour que tu ne dises pas par la suite que tu ne savais pas. Si tu participes, tu peux, dans le meilleur des cas, avoir l’impression de «changer les choses de l’intérieur » mais tu dois admettre que tu te mets un doigt dans l’œil. Bien sûr, comme tous ceux qui cautionnent l’inacceptable, tu peux toujours trouver trente six mille raisons nobles à ton geste. Si, en plus, tu as le sens de la formule, c’est gagné, mais dans cette perspective perverse : tu ne gagnes que ce qu’ «on» veut que tu gagnes. C’est à cause de ce fumet de faisandé, qui se perpétue depuis quarante ans passés, qu’aucune élection ne bouge d’un iota cet immense désir de sieste qui saisit un pays à qui on a tellement raconté d’histoire qu’il en dort debout. On a entendu la même histoire, pas de doute !
A. M.

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