Chronique du jour : CHRONIIQUES D’UN TERRIIEN
Olga
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@yahoo.fr


Tbilissi (Géorgie soviétique). Juillet 1976.
La gare, monument datant de l’époque impériale, est grouillante de monde. Eclats de rires, tapes sur le dos, discussions bruyantes vous changent de la rigueur et de la «froideur » qui caractérisent les gens du Nord. La ligne reliant Moscou aux principales villes de la Transcaucasie existe depuis la fin du siècle dernier, mais il fallu attendre les années 40 pour que le chemin de fer se modernise et connaisse un grand bond en avant.
La grande voie de la mer Noire réduisait ainsi de 700 kilomètres la distance entre Tbilissi et Moscou. Départ à 17 heures. Un train moderne, mais sans luxe farfelu, nous accueille pour une traversée qui va durer plus de 40 heures. Une foule colorée et joyeuse coule le long des couloirs, dans une ambiance bon enfant. Nombreux sont les voyageurs qui partent en congés : certains iront certainement se reposer au bord de la mer d’Azov, d’autres monteront plus haut, vers Kiev ou Moscou. La nuit tombe alors que nous entamons les hauteurs du Caucase qui culmine à 5.633 mètres. Le coucher du soleil barbouille de rouge et or les pics impressionnants qui nous font face. Les compagnons de voyage, qui se lassent déjà du paysage, entament une partie de carte. Je trouve que c’est un crime parce que ce crépuscule caucasien est un spectacle absolument unique : plus bas, les plaines immenses parcourues de fleuves et de rivières disparaissent petit à petit. L’obscurité étend son épais manteau noir. Au dîner, nous aurons l’occasion de déguster — pour la dernière fois — quelques spécialités géorgiennes. Demain, nous aurons quitté cette région attirante pour attaquer les plaines verdoyantes qui entourent Rostov. Dans une gare de campagne où nous marquons un petit arrêt, il me semble voir un portrait de Staline. On n’en voit plus beaucoup de nos jours en URSS. Peut-être son village natal ? Je ne sais pas. Déjeuner et sieste. Il fait très chaud dans ce train qui file maintenant vers le plateau de Moyenne Russie, à travers un paysage où d’immenses champs de tournesol s’étirent à n’en plus finir. La chaleur est accablante. Il n’y a pas de système d’air conditionné. Nous ouvrons toutes les fenêtres et portes afin de créer un courant d’air salutaire. Mais le vent qui pénètre avec force est tout aussi chaud. Sinon plus. Affalés sur leurs couchettes, les voyageurs essayent de lutter contre la chaleur par tous les moyens. Certains n’ont gardé que leurs shorts. Au cours d’un arrêt, tout le monde se rue vers un vendeur ambulant de glaces et de limonades fraîches. De vieilles dames proposent des pommes. Mardi soir : je suppose que maintenant nous ne sommes plus très loin du plateau de Moyenne Russie. Notre arrivée est prévue pour le lendemain à 10h40. Le flamboiement crépusculaire fait briller de mille feux les fleurs de tournesol qui s’agitent en tout sens. Un autre village. Et la route continue vers Moskova… Peu après le dîner, et alors que je m’apprête à quitter la table, un de nos accompagnateurs me présente une jeune femme qui parle français. C’est l’occasion de discuter un peu. Sur le voyage, les chemins de fer, les gens, la vie… Et d’abord qui est-elle et que fait-elle dans ce train ? Elle s’appelle Olga. Le nom de famille est tellement compliqué que je l’oublie au bout de quelques minutes. Elle habite Moscou. Elle a la chance d’avoir un petit appartement sur les hauteurs de la ville, dans un cadre très agréable. Elle travaille dans un service de relations publiques d’une grande société. Elle maîtrise très bien le français — sa langue de travail- qu’elle a apprise dans une école de journalisme (ou un institut qui s’y apparente). Elle vient de passer vingt jours au bord de la mer Noire et regagne Moscou par le n°14, car elle préfère le train et trouve que l’avion travestit les charmes du voyage. Elle a fait tous les classiques russes et a un faible pour Tchékhov dont elle me conseille de lire les nouvelles :
«Tchékhov est beaucoup plus connu pour ses œuvres théâtrales et pas assez pour ses nouvelles qui sont une merveille du genre.»
Aujourd’hui, je lui donne raison, car la chance m’a aidé et j’ai finalement retrouvé, dans une vieille boutique de la Casbah de Constantine, un recueil des meilleures nouvelles de Tchékhov. Cette pittoresque et profonde peinture de la société russe du siècle dernier est accompagnée d’angoissantes interrogations sur l’absurdité de la condition humaine. Un précurseur… Mais, passons… Olga maîtrise également les classiques de la littérature universelle, et notamment les belles-lettres françaises. Elle en parle avec passion. Elle évoque aussi son séjour au bord de la mer. Des facilités accordées aux travailleurs, des loisirs, etc. Lorsqu’elle apprend que je viens de Géorgie, elle me fait un cours d’histoire et géographie sur cette région qu’elle a eu déjà l’occasion de visiter : «C’était pour une cure thermale, raconte-t-elle. La Géorgie est un pays de stations thermales célèbres dans toute l’Union soviétique. Les touristes y viennent également de l’étranger. Il y a des stations climatiques et des centaines de sources minérales curatives.» Et de me citer les eaux de Boriomi, de Nabéglavi, de Dzaou- Souar, et j’en passe : «C’est le paradis sur terre !» ajoute-t-elle, toute fière d’exposer ses connaissances. Elle me parle également de Tbilissi, capitale de Géorgie, avec son métro, l’académie des sciences de la RSS de Géorgie, ses deux établissements d’enseignement supérieur, ses 19 musées, ses 10 théâtres dramatiques, sa philharmonie, son opéra et ses deux studios de cinéma. «Mais, ce qui demeure recherché par les touristes, ajoute-t-elle, ce sont ces innombrables monuments historiques qui témoignent de 1500 ans d’existence, riches en rebondissements et en créations artistiques d’une très grande valeur. Que ce soit du côté des ruines pittoresques qui dominent, sur la rive droite de la Koura, la vieille ville de Tbilissi ou du côté de Métékhi, cette autre citadelle située sur la rive opposée, le visiteur pourra se retremper dans l’histoire millénaire de la Géorgie et rêver aux gloires du passé.» Il se fait tard et le wagon-bar s’apprête à fermer ses portes. Nous nous quittons avec l’engagement de nous revoir demain matin au petit déjeuner. La chaleur baisse au fur et à mesure que nous approchons de notre destination finale. Le lendemain, mercredi, je retrouve Olga fidèle au rendez-vous. Devant mon empressement à prendre un café, elle me vante les qualités du petit déjeuner à la russe et me parle longuement de la nécessité de très bien manger le matin afin de garder la forme. D’ailleurs, elle trouve que nous sommes des gens bizarres : on n’a pas idée de foncer sur une tasse de café et une cigarette dès le réveil… Elle parle de tout et de rien. Elle semble heureuse. Heureuse de travailler, de suivre des conférences, de voir des films, de danser, d’aller en vacances, de s’habiller à la dernière mode : une jeune femme de notre temps, quoi… Évidemment, ce divorce restera comme un point noir. «Mais ce n’est pas très grave, je n’ai pas d’enfants. C’est une expérience sans plus. D’ailleurs, il vaut mieux s’arrêter à temps, avant de commettre l’irréparable. Ce n’est pas dramatique : ici, on divorce beaucoup.»
Mercredi : le n°14 fait son entrée dans la gare de Koursky, cette grande station moscovite qui dessert les lignes du Sud. Olga s’en va vers les hauteurs de Moscou retrouver son petit appartement et sa vie de femme moderne, nullement altérée par la solitude. Quant à nous, nous partons à la découverte de Moscou et de ses merveilles…
M. F.
P. S. : Ce récit, ainsi que 17 autres voyages en train (ici, au Maghreb, en Europe et en Asie), effectués de 1975 à 1994, ont été regroupés dans un recueil de plus de 150 pages qui paraîtra au cours du printemps 2007.

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