Chronique du jour : A FONDS PERDUS
L’exclusion, mère de tous les intégrismes
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com


On est parfois tenté d’applaudir à l’explosion du livre religieux. Il apporte une nouvelle thématique qui succède à la fin de la guerre froide et des anciens clivages idéologiques et n’épargne aucune région du monde et aucune chapelle. Cette nouvelle fracture est-elle pour autant porteuse de progrès pour l’humanité ? Faute d’inventaire pointu, bien malin est celui qui pourra livrer une analyse exhaustive de contenu.
Un recensement livresque des titres les plus en vue sur les étalages de nos librairies permet néanmoins d’établir une ambition démesurée de «touche à tout». Rien n’échappe au champ d’investigation des théologiens arabes : la vie des plantes, l’art de se faire belle, la sexualité, les premiers instants de l’Au-delà, le purgatoire, etc. Derrière cette diversité éditoriale se terre en réalité une vérité souvent méconnue du lecteur arabe : celle de la censure et de l’inquisition qui frappe la famille du livre religieux qui ne se conforme pas aux interprétations du Sacré par les pouvoirs et les intérêts arabes. Comme on dirait en droit français, les censeurs sévissent ici ostentatoirement (pour le Conseil d’Etat), ostensiblement (pour le législateur) et visiblement (pour les magistrats), sans le moindre scrupule. On peut s’en rendre compte en lisant l’ouvrage de Mohamed Salman Ghanem, Le Coran et l’économie politique, interdit par la censure intégriste koweïtienne et récemment publié chez Dar Al Farabi à Beyrouth. La préface nous apprend que nombre d’écrits de cet auteur, comme Etudes sur l’infantilisme économique (une évidence dans le cas koweïtien) ou Allah et la Jama’a (une question d’actualité) ont également fait l’objet de poursuite du ministère de l’Information devant le parquet de ce petit émirat répressif. Qu’est-ce qui peut motiver le censeur arabe pour poursuivre un écrit se revendiquant pourtant d’une filiation musulmane expresse, mais néanmoins éclairée ? C’est cette curiosité qui nous a poussés à lire ce livre. L’auteur, un syndicaliste, revendique sereinement son islamité, tout autant que son attachement à la justice sociale. Son seul crime est de donner une lecture rationnelle aux concepts économiques majeurs du Livre Saint. Empruntant une démarche marxiste classique, il rappelle que le temps de travail est la mesure de la valeur et non l’offre et la demande, l’utilité ou la rareté ; ces facteurs interviennent dans la détermination du prix et non de la valeur. Il croit déduire d’une lecture attentive du Coran que le travail est la seule source légitime de valeur et de revenus. Les références coraniques au travail concret comme travail utile sont nombreuses. A contrario, relève l’auteur, le travail abstrait y est évoqué comme «travail», sans autre précision quant à son utilité. Dans l’ensemble, trois cent cinquante-neuf (359) versets érigent le travail comme un acte de foi – avant même la pratique religieuse. Le Coran appréhende par ailleurs les marchandises, qu’elles résultent du travail de l’homme ou qu’elles soient un don de la nature, du point de vue de leur utilité et de leur aptitude à satisfaire les besoins de l’homme dans des dizaines de versets, en les nommant «bienfaits» (salihat). Ainsi, considère-t-il que le travail ne peut être correctement évoqué sans insister sur la théorie du soht, qu’il ramène invariablement au surplus économique, à la plus-value ou à la valeur ajoutée et qui est par ailleurs «la loi fondamentale du développement capitaliste, de son existence et de sa reproduction». Il dénomme «soht» cette catégorie économique lorsqu’elle est accaparée par le capitaliste et «‘Afw» (gain) lorsqu’elle est investie dans l’intérêt de la collectivité. Le soht, plus-value produite par le travailleur salarié, est l’acte fondateur de la propriété. Toutes les religions du monde l’ont aboli comme fondement de tous les «interdits» (mouharimat). «Bien mieux, l’expression «Soht est synonyme d’interdit puisque le Coran l’a maudit «astankarahou » : «Ils écoutent le mensonge et consomment le soht». De même qu’il l’a mis au rang des atteintes aux droits de l’homme : «Toute chair née du soht a pour destination première le feu». L’auteur multiplie à profusion les versets pour ne laisser planer aucun doute sur ses déductions, avant de déplorer que les gens du culte refusent d’établir un lien entre le soht et l’injustice, couvrant ainsi ceux qui vivent et s’enrichissent de son extraction. D’autres formes indirectes de manifestation du soht sont recensées : la violation des droits collectifs et individuels dans la répartition du revenu et de la richesse nationale, comme les monopoles exercés sur les terres, les sites naturels et les matières premières. Si tel est le traitement réservé au surplus économique, qu’en est-il du profit (ribh) ? Mohamed Salman Ghanem ne croit pas lui trouver de fondement islamique, encore moins coranique, au sens de «revenu de la propriété». Reste l’intérêt ou l’usure qui s’est développé à une large échelle et de façon inhumaine à l’époque féodale, allant jusqu’à atteindre 80 ou 100% du montant emprunté. Le riba résulte textuellement du différé de paiement d’une dette en contrepartie d’un différentiel (nassia). C’est pourquoi, l’Islam ne s’arrête pas à sa condamnation mais recommande de le combattre. Il est à la fois une forme de surplus économique et source d’injustice sociale. Sur la question de la propriété et la distribution des richesses, Mohamed Salman Ghanem se refuse à voir dans le Coran autre chose qu’une source première du socialisme. Reprenant Omar Ibn Al Khattab : «Oh fils d’Adam, tout ce que tu possèdes au-dessus de tes besoins, tu n’en es que le dépositaire (le conservateur, «khazine») pour autrui.» Pour Mohamed Salman Ghanem, cette prise de position, corroborée par d’autres, résulte du contexte particulier qui a vu naître l’Islam : faible développement des forces productives, organisation fondée sur le travail individuel ou familial, parfois associé à celui des esclaves, limitation de la propriété privée à une partie de l’agriculture. L’Islam a d’abord interdit la location des terres : «Si quelqu’un ne peut exploiter seul une terre, il se doit de la concéder à l’Etat qui l’affecte à celui qui en est capable. De même que la terre ne peut être laissée inexploitée… La propriété privée absolue est alors rejetée et toutes les richesses reviennent à Allah.» Les hommes se substituent à Dieu sur terre pour vivre de ses richesses. Ce qui fait dire à Zemkhachri que cite l’auteur : «Ce que Dieu veut signifier aux hommes dans ce verset est : les biens qui sont entre vos mains sont des biens d’Allah. Vous vous substituez à Lui pour en disposer seulement comme tuteurs (wakil) ou délégués (naïb), mais en réalité ce ne sont pas vos biens.» Cette interdiction par le Prophète de l’Islam est corroborée par les témoignages de plusieurs de ses compagnons, comme Raf’a Ben Khadij ou Jaber Ben Abdallah. L’auteur ne nie pas qu’il existe une majorité de chantres de la propriété privée en Islam, mais il ne leur concède aucune base coranique à leurs assertions puisqu’il ne leur reste pour étayer leurs thèses que certains versets, moins nombreux, se rapportant la notion de «degré(s)» au singulier ou au pluriel (daraja ou darajat) qui signifie «classes». Il leur reproche d’ériger cette notion en dogme, en vérité révélée et éternelle par incompréhension parce qu’elle couvre une différenciation humaine dans l’acte de foi et de croyance, dans le rapport à Dieu. Lorsqu’on lui oppose le verset les Abeilles : «Allah a favorisé certains sur d’autres dans le rizk», l’auteur s’en remet au sens étymologique du rizk qui signifie aussi, à ses yeux, moyens d’existence ou forces productives, parce que, poursuit-il, «le premier bien dont a été doté l’homme est son aptitude au travail, puis la mise au point et le développement des moyens de production. La différenciation entre les gens se rapporte aux sources du rizk et à la nature de l’activité ou de la fonction». Les hommes se répartissent alors en fonction de leurs moyens d’existence, de leurs aptitudes, de leurs capacités et de leurs qualifications. En refermant l’ouvrage, non sans avoir relevé au passage nombre de précieuses autres références religieuses sur la question économique, on se demande si le traitement qui lui a été réservé par les gardiens koweïtiens du dogme n’encourage pas les intellectuels arabes à investir davantage la sphère religieuse laissée aux seuls obscurantistes. La conquête éclairée des esprits ne passe-t-elle pas par la lutte contre l’exclusion, mère de tous les intégrismes parce qu’elle ne laisse aucune place au dialogue et à la concertation, seuls vecteurs de fécondité. La censure et l’inquisition sont, partout, à l’assaut du libre arbitre, de la rationalité et de l’esprit critique. Le défi majeur d’aujourd’hui est de leur rabattre fermement le caquet.
A. B.

Nombre de lectures :

Format imprimable  Format imprimable

  Options

Format imprimable  Format imprimable