Chronique du jour : CHRONIQUES D’UN TERRIEN
Y en a marre de nous faire marcher !
Par Maâmar FARAH
farahmaamar@yahoo.fr


Les marches qui ont eu lieu à travers les chefs-lieux de wilaya ressemblent trop à celles commanditées par le parti unique et ses organisations satellites pour que l’on puisse les considérer comme le signe d’un sursaut populaire pouvant réduire les nuisances du terrorisme. Pire, en se faisant récupérer par le courant islamo-conservateur, ces marches, vidées de leur contenu, apparaissent comme un large mouvement de soutien aux idées rétrogrades du gouvernement.
Car, enfin, après l’horreur du carnage et la signature claire de ce crime, ne fallait-il pas désigner les vrais coupables et les livrer à la vindicte populaire ? Au lieu de cela, au lieu d’une condamnation sans équivoque du terrorisme et de ses sponsors politiques, on s’est empressé, d’une manière aussi maladroite que contreproductive, à vouloir apporter une caution supplémentaire à la ligne islamo-conservatrice qui a vécu le 11 avril comme un puissant aveu d’échec ! Sentant la colère populaire monter et une éclaircie sans pareille dans la perception des événements par une large majorité du peuple, cette ligne rétrograde a voulu renverser la vapeur, en récupérant le légitime sentiment de réprobation contre les crimes terroristes et en le transformant en mouvement de soutien à sa morne politique de «réconciliation nationale» qui s’éloigne, peu à peu, des nobles objectifs qui ont accompagné sa naissance. Nous assistons, ahuris, à une terrible manipulation qui nous replonge, encore une fois, dans les bas calculs politiciens, inévitables à la veille d’une nouvelle mascarade électorale. On est vraiment loin de la fameuse marche de mars 1995 qui avait marqué un tournant décisif, voire capital, dans la lutte anti-intégriste et la sauvegarde de la République. Ce jour-là, des centaines de milliers de citoyens — dont une majorité de femmes — prenaient d’assaut les rues de la capitale pour clamer, haut et fort, leur refus du chantage terroriste et leur opposition à ses tuteurs politiques. Ce fut le point de départ d’une nouvelle révolution, la seconde en une moitié de siècle, où l’élite révolutionnaire, ainsi que les forces patriotiques prirent l’engagement de libérer le pays des hordes terroristes, en s’appuyant sur la lutte armée populaire comme moyen de défense de la patrie et de sauvetage de son caractère républicain. Cette nouvelle épopée — que la ligne rétrograde essaye d’effacer de notre conscient collectif — eut son lot de héros et de martyrs, des noms qui resteront à jamais liés au sursaut de tout un peuple. La gigantesque marche de mars 1995 était un signal fort, une lumière sortie du fin fond de la nuit, pour guider une nouvelle génération de héros vers la victoire. Victoire sur le terrorisme, mais aussi sur l’obscurantisme, sur l’islamisme rétrograde qui veut précipiter notre pays dans les gouffres du Moyen-Age ! Mars 1995 a réveillé l’Algérie progressiste en lui rappelant que le terrorisme et ses sponsors politiques n’étaient pas une fatalité. Des dechras isolées aux grandes villes, des fermes aux centres industriels, des femmes et des hommes ont décidé de prendre ou de reprendre les armes pour défendre leur honneur et leur dignité. Cette nouvelle révolution, ses hauts faits d’armes, ses héros et ses martyrs sont superbement ignorés aujourd’hui, victimes de l’oubli orchestré par le courant islamo-conservateur qui brillait par son absence le 22 mars 1995 ! Lors de cette marche, nous n’avions pas vu les grands dirigeants des partis islamistes et conservateurs ! Nous avions vu, par contre, Abdelhak Benhamouda et Khalida Toumi. Le premier est tombé en héros. La seconde est tombée dans les griffes de l’islamisme ! La réconciliation nationale nous était présentée comme une tentative sérieuse de fermer les pages d’une époque tumultueuse, en inscrivant clairement et d’une manière définitive, la victoire de la République sur ses ennemis, en réhabilitant la mémoire des martyrs de la cause républicaine et en jugeant équitablement les terroristes auteurs de crimes. A relire les discours du président de la République, prononcés lors de la campagne pour le référendum de septembre 2005, on notera des prises de position inédites qui feront écrire à certains éditorialistes que M. Bouteflika était devenu un éradicateur convaincu. Etait-ce une ruse pour faire passer la «réconciliation », alors mal vue par certaines franges de la société — et notamment les familles victimes du terrorisme — ainsi que par les forces qui ont mené la lutte anti-terroriste, ou alors était-ce la vraie vision du président de la République qui, après 6 années de pouvoir, venait de comprendre les pulsations profondes de la société ? En tout état de cause, ce que l’on peut dire aujourd’hui est que ces principes nobles qui ont accompagné l’annonce de la politique de «réconciliation nationale» ont été, peu à peu, vidés de leur sens par les tenants du courant islamo-conservateur ! Cela se faisait-il avec l’accord du président ou était-ce sa maladie qui avait laissé le champ libre aux obscurantistes qui mènent actuellement le pays à la dérive et sont, en partie, responsables du retour du terrorisme à un niveau jamais atteint auparavant ? Etait-il d’accord pour que la «réconciliation nationale» se transforme en un long et inéluctable glissement vers l’islamisme absolu qui est en train de s’installer dans la société ? Le recul de la vraie société civile, et principalement des milieux démocrates et républicains, est aussi, en partie, responsable de cette chute en enfer. Il est vrai que beaucoup de familles, exaspérées par les coups portés à la modernité, ont choisi l’exil, réduisant notre capacité à nous organiser et à former un large front uni contre la bêtise intégriste. Mais, il y a aussi pire : certains intellectuels et cadres qui constituaient des éléments actifs de la société civile «démocrate», ont été gagnés par la fièvre de la course au trésor, immense tombola sponsorisée par Khalifa et consorts et où les joueurs gagnaient à tous les coups. Mais, à quel prix ? En changeant simplement de veste, en acceptant de courber la tête, en devenant un corrompu de plus dans cette immense caste de larbins et de lâches qui sera, un jour ou l’autre, condamnée par l’histoire. Au lieu de défendre la République, comme ils le faisaient auparavant, ces nouveaux riches se sont mis à défendre leurs propres intérêts ! Ils ne voient plus de mal à tolérer l’islamisme, et même à le servir ! Le tout sur fond de durcissement du pouvoir et de restriction des libertés publiques, dans un climat général d’opportunisme et de délation qui fera bien du mal aux anciens supporters du candidat malheureux Ali Benflis. Désormais, Belkhadem et Soltani donneront libre cours à leurs appétences, transformant, dans les faits, l’Algérie en République islamique. Mais, le retour des actes terroristes majeurs, et bien que récupéré et manipulé, semble sonner le glas de leur politique. Car, poursuivre dans cette voie d’abandon et de capitulation face à l’islamisme, c’est certainement pousser vers plus de pourrissement et, donc, vers plus de risques terroristes. Les attentats du 11 avril sont venus rappeler au président de la République, ainsi à ceux que l’on appelle les «décideurs », leurs responsabilités historiques dans une période cruciale de l’histoire de notre pays. Une précision quand même : il ne s’agit pas de renverser des gouvernements ou de mener de nouvelles purges. Il s’agit simplement de rappeler aux tenants de la ligne islamo-conservatrice qu’ils ne respectent plus les règles du jeu ; ni les termes de la charte pour la réconciliation nationale, ni les engagements pris par le chef de l’Etat. Il faut leur rappeler que l’on ne peut venir à bout du terrorisme sans une politique moderne, débarrassée de la vision rétrograde et d’une utilisation abusive et sectaire de la religion. Le terrorisme ne sera définitivement vaincu que le jour où l’Algérie s’engagera définitivement dans une autre voie, celle de l’émancipation, du progrès, de la modernité et de la démocratie. Lutter contre le terrorisme, c’est lutter contre l’intégrisme. Lutter contre l’intégrisme commence par libérer l’école de la mainmise des fondamentalistes, moderniser la culture et la sortir du charlatanisme et du folklore moyenâgeux, c’est donner à la femme les moyens de devenir réellement l’égale de l’homme, c’est empêcher les forces de sécurité de se transformer en «milices de protection de la vertu», c’est réduire le rôle des nouveaux messies de l’internationale intégriste qui n’ont jamais été aussi nombreux à circuler chez nous ; c’est, en clair, faire comprendre aux gens que nous sommes en 2007 et non en l’an 1000 !
M. F.

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