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Algérie. Le seul pays au monde où les kamikazes sont …
…déclenchés à distance !
Je me présente, je suis un autobus. Un autobus belge de marque Vanhool.
Lorsque j’ai débarqué avec des confrères autobus sur les quais du port d’Alger,
par un après-midi un peu plus ensoleillé qu’en Flandres, j’étais loin de me
douter de ce qui m’attendait sur le sol algérien. Je pensais «voilà un beau
pays, baigné par la mer et le ciel bleu. Je vais pouvoir me la couler
doucepépère, après des mois d’essais et de mises au point dans les ateliers du
Plat pays qui est le mien». Comme je me trompais ! A peine le plein fait, du
mauvais gasoil, 1/4 mazout 3/4 eau, on m’assigna une première mission. Aller
chercher des terroristes repentis de l’AIS, attendant au pied des maquis
jijeliens qu’on vienne les réinsérer. J’en ai encore des frissons dans mes
bielles au souvenir de leur odeur pestilentielle lorsqu’ils ont embarqué à mon
bord. Moi, encore flambant neuf, bosseur comme tout Flamand qui se respecte, je
me suis dit «il n’y a pas de sot trajet, allons-y franco !» Après avoir déversé
dans la société mes clients barbus et échevelés, après un brin de toilette dans
mes nouveaux dépôts, on me désigna une seconde mission. Avec mes nouveaux
confrères algériens, on nous envoya chercher les populations aux portes des
villes et villages pour le référendum sur la réconciliation. Et ce jour-là,
placé à l’entrée des maisons, des immeubles, des administrations, des mairies et
de tout ce qui bouge, j’ai vu une foule bigarrée m’envahir. De tout ! Des
barbus. Des imberbes. Des hommes. Des femmes. Des hommes aux yeux maquillés. Des
femmes avec du duvet sur les lèvres. Des jeunes. Des vieux. Des hésitants. Des
décidés. Des chanteurs. Des percussionnistes. Et d’autres qui demandaient tout
le temps «c’est à quelle heure qu’on nous donne à manger et à boire ?». Revenu
le lendemain soir seulement de cette mission, je n’ai eu que quelques heures
pour me reposer. Dès l’aube, un autre boulot m’attendait. Ramener des électeurs
en masse vers les bureaux de vote. Ce coup-là, on m’avait scotché des tas de
portraits d’un mec aux yeux bleus. Et tous ceux qui étaient montés à bord
scandaient son nom avec des accents différents. Cette mission-là, j’en garde un
souvenir cuisant. Plusieurs de mes sièges, et une bonne partie du tissu qui
recouvre mon habitacle intérieur avaient été vandalisés par des nanas et des
mecs qui chantaient pourtant «reconstruisons ensemble ce pays !» Ramené au
bercail tant bien que mal, retapé avec les moyens du bord, j’ai eu droit à un
petit congé. Et là, dernièrement, on m’a remis au turbin. Nouvelle mission :
aller chercher le plus de monde devant les maisons, les immeubles, les
administrations et les usines et les déposer à l’entrée d’une étrange coupole.
Durant tout le trajet, mes nouveaux voyageurs n’ont cessé de dire du mal et de
cracher sur les premiers clients que j’avais embarqués à mon arrivée de
Belgique. Vous avez oublié ? Mais si, voyons ! Souvenez-vous ! Les gars hirsutes
et sales que j’étais allé chercher dans les maquis de Jijel. Ça vous semble
difficile à suivre ? Je vous le concède. Moi aussi, des fois, je m’y perds ! Et
ces derniers temps, je me suis surpris à verser une larme sur mon pare-brise.
Tout de même, la Flandre me manque. Une fois ! Je fume du thé et je reste
éveillé à ce cauchemar qui continue.
H. L.
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