Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Darwin comme on l'enseigne
Par Ahmed HALLI
halliahmed@hotmail.com


Les imams sont-ils dispensés de participer à la colère, au deuil et à l'indignation nationaux lorsque des Algériens sont tués par d'autres Algériens pour des motifs religieux ? Il semble qu'une faveur pleine et entière leur soit octroyée. Celle-ci les autorise à jouer les incendiaires sans être obligés pour autant de se coiffer du casque de pompier. N'allez pas déduire de leurs silences et de leur sympathie avouée pour Ben Laden qu'ils sont tous wahhabites. C'est, du moins, ce que tend à nous faire croire l'association des Ulémas qui s'exprime par la voix de son président Abderrahmane Chibane.
Selon lui, nous serions loin d'être wahhabites et encore plus éloignés du chiisme que ne l'est Bush de la victoire en Irak. Ce sont juste des mots pour travestir une réalité qui saute aux yeux avec autant d'effets qu'une bombe étrangère aux musulmans en général et à l'Islam en particulier. Comme je n'écris pas, à partir de la planète Mars, j'aurais tendance à ne pas prendre ces affirmations à la lettre. Je dirais plutôt, pour parler le même langage, que nous sommes majoritairement en état d'ivresse wahhabite avancée. Quant au chiisme, c'est l'Etat qui nous tendra les bras après l'inévitable gueule de bois. Et puis, comment voulez-vous prendre au sérieux des gens qui affirment aujourd'hui qu'ils ont déclenché la Révolution de 1954 ? Mais où sont donc ceux qui nous ont appris que les Ulémas ont pris place dans le dernier wagon du train de la Révolution juste avant son entrée en gare d'arrivée ? Ce qui est sûr, par contre, c'est qu'ils ont façonné le paysage à leur convenance, et avec leurs couleurs. Alors, qu'ils soient malékites intransigeants ou wahhabites d'appoint, il n'est pas besoin de loupe, aujourd'hui, pour observer le résultat de leur travail. Sans se réclamer du Fis, ils ont réussi une meilleure performance que celle qu'aurait réalisée le parti islamiste au pouvoir. Les avancées du fondamentalisme se vérifient, autant en Algérie qu'au Maroc où la terminologie et les théories intégristes structurent le discours dominant. Quant aux centres nerveux du fondamentalisme, comme l'Arabie saoudite ou les Emirats, leur influence s'apprécie au nombre de leurs chaînes satellitaires et de leurs sites Internet. Sur la toile, notre confrère Saad Khalil s'est arrêté sur une fetwa qui illustre encore une fois la dramatique descente aux enfers des musulmans précédés de leurs théologiens. L'un d'eux, Khaled Al- Madjed, vient de franchir un nouveau palier dans l'absurde. Il affirme que "la mère du Prophète est morte idolâtre". Par conséquent, "il est interdit d'intercéder et d'invoquer pour elle le pardon divin". Saad Khalil rappelle à ce sujet que le Prophète lui-même a été autorisé par Dieu à se recueillir sur la tombe de sa mère. Il s'interroge : "Est-ce que nous n'invoquons pas le salut de Dieu pour le Prophète et pour ses proches ? Et qui sont les proches du Prophète de Dieu? Est-ce que ce ne sont pas d'abord les membres de sa famille et en particulier sa mère et son père? Et puis, Amina, la mère du Prophète, est morte plus de trente ans avant l'Islam. Comment pouvons-nous la juger sur quelque chose qu'elle n'a pas connue ?" Jugements péremptoires et anathèmes se rencontrent désormais dans tous les médias et envahissent la rue. Les bons peuples, gavés de spiritualité et de théories fumeuses, se découvrent un ennemi chiite, objet de toutes les vindictes. Un intellectuel saoudien qui voulait répondre à un brûlot paru dans le quotidien Al- Madina, a découvert les limites de la liberté d'expression à l'intérieur du royaume. Nadjib Ossam Yamani, c'est son nom, a été choqué par les propos virulents tenus contre les chiites par le cheikh Saad Brik. Bien entendu, sa réponse, sous le titre "Assez de virulence et d'intolérance Dr Brik" n'a pas été publiée en Arabie saoudite et il a du s'en remettre à des sites Internet moins bridés. Dans ce texte en réfutation de la haine anti-chiite, Ossam Yamani s'étonne que le cheikh Brik cite des fetwas chiites, aux origines douteuses, pour discréditer le deuxième rite de l'Islam. Il affirme que personne n'a le droit d'excommunier les chiites et de décréter qu'ils ne sont pas musulmans. Evoquant l'argument massue des théologiens sunnites qui reprochent aux chiites la pratique du mariage de jouissance (mutaâ), il affirme que les chiites ont des justificatifs à l'appui de cette tradition. C'est le sujet le plus controversé, dit-il. Avant son interdiction, tous les Compagnons étaient d'accord sur sa pratique et après son interdiction, les Compagnons n'étaient pas tous d'accord. Il y a eu beaucoup de discussions et de polémiques autour de ce sujet. Plus près de nous, le quotidien saoudien Al-Watan rapporte l'étrange mésaventure vécue par une famille de Refha, au nord du pays, lorsqu'elle a voulu enterrer un des siens. Les parents du défunt, un jeune de 24 ans tué dans un accident de la route, avaient emmené sa dépouille au lavoir, réservé à la toilette mortuaire. Or les préposés, ou "volontaires", avaient commencé par demander si le mort faisait ses prières. La réponse ayant été négative, les fonctionnaires ont refusé de s'acquitter de la tâche. Ils ont également omis de propager la nouvelle du décès, comme cela se fait traditionnellement. Enfin, et pour corser la difficulté, ils ont fermé la porte du lavoir à clé et n'ont pas permis à la famille d'utiliser le véhicule affecté au transport funéraire. Devant cette attitude peu charitable, les proches du défunt ont cassé la porte du lavoir. C'est ensuite le fossoyeur pakistanais du cimetière qui a procédé à la toilette mortuaire et mis le défunt en terre. La sœur du défunt a dénoncé l'attitude des préposés, fonctionnaires au tribunal de Refha, qui ont fait beaucoup de tapage autour du décès de son frère. "Après avoir refusé de faire la toilette rituelle, ils auraient pu s'en aller, dit-elle. Mais ils ont tenté, au contraire, de nous empêcher d'accéder à un lavoir public musulman et qui n'est la propriété d'aucun d'eux". La famille éplorée a demandé que les responsables mettent fin à de tels comportements qui harcèlent les morts jusque dans leur propre tombe. En effet, les "volontaires", non contents de refuser leur office, ont ameuté du monde et ont perturbé les funérailles jusque lors de la mise en terre. Le même quotidien nous raconte une histoire plus optimiste, si l'on veut. Des étudiantes d'un collège de l'est ont fait part de leur étonnement devant le projet d'étude qui leur a été proposé en "géographie historique". Il s'agissait de l'étude de l'œuvre de Darwin et de sa théorie sur l'origine et l'évolution des espèces. Les étudiantes ont noté que la théorie selon laquelle l'homme descendrait du singe et aurait évolué progressivement, est en contradiction avec le Coran. Le responsable des enseignements a précisé que les programmes de quatrième année, incluant Darwin, avaient été arrêtés en collaboration avec les autorités concernées. Par conséquent, les jeunes collégiennes devront étudier Darwin mais elles devront aussi se garder de croire tout ce qu'il dit. En attendant, elles sont libres de croire toutes les autres "vérités" historiques et religieuses qui leur sont servies à longueur d'année. S'il est facile de nier en bloc que l'homme descendrait du chimpanzé, il est plus aisé encore de constater les efforts surhumains que font certains pour remonter vers le singe.
A. H.

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