Lundi 07 Mai 2007
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Chronique du jour : KIOSQUE ARABE
Cachez ce bidonville...!
Par Ahmed HALLI
halliahmed@hotmail.com


La photo a fait le tour du monde : on y voit le président iranien Ahmadinejad embrassant la main de son ancienne institutrice. C'est la seule attitude humaine et sympathique que l'on connaisse au président de l'Iran. C'est, en effet, une vraie surprise de découvrir que cet homme si rigide et si peu enclin à l'émotion puisse avoir eu un passé d'élève studieux.

De là à aimer son enseignante et à lui témoigner du respect… Cela méritait bien une résolution des Nations-Unies appelant à prémunir les retraitées de l'enseignement contre le danger nucléaire. Le président Bush qui a peu goûté ce moment de faiblesse, propice au regain de popularité, a refusé de commenter l'événement. Dans les rangs des ayatollahs, on a protesté, en revanche, contre cette atteinte aux règles. Les geôliers de l'orthodoxie religieuse ont dû imaginer les étincelles d'énergie électrique, voire atomique, produites par cette rencontre illicite du masculin et du féminin. Dans leur parcours jalonné de panneaux de sens interdits, ils n'ont jamais pu rencontrer le poète qui assimilait l'enseignant à un prophète (1). Il faut juste effacer cette image nuisible au bon renom de l'Iran et souhaiter qu'il n'y ait pas une vieille nourrice qui attend son tour, quelque part. Les Marocains n'ont pas (encore) d'ayatollahs mais ils se radicalisent, à leur rythme et selon leurs qualités propres qui n'ont rien à voir, bien entendu, avec les défauts des Algériens. Ce qui ne les empêche pas de reproduire les mêmes erreurs en essayant de ne pas agir comme nous. C'est ainsi que pour lutter contre la reproduction des espèces périlleuses en milieux précaires, les Marocains ont décidé d'attaquer le problème à la racine. Sachant que la plupart des kamikazes sont issus d'un bidonville de Casablanca, ils ont simplement rasé les taudis responsables. Les habitants qui n'ont pas explosé seront relogés dans des cités plus seyantes avec eau courante, électricité et… mosquées pour y approfondir leurs connaissances. A défaut de traiter les causes d'un drame, on en efface le souvenir, comme celui de ce bidonville d'où serait issue toute la misère du monde. Le cri d'alarme lancé la semaine dernière par l'intellectuel marocain Saïd Lakehal ne semble pas avoir été bien entendu. Il est vrai que ses appels à contrôler les mosquées et à réformer l'enseignement éveillent de telles réminiscences. Voyez à quoi nous ont conduits de tels vœux pieux, cher ami ! Le FIS nous promettait le hidjab et le kamis, nous avons pris peur et nous avons appelé au secours nos hommes providentiels. Des milliers de morts plus tard, nous avons le hidjab et le kamis, sans Benhadj et Madani, et tout le monde est content. Les Algériens redécouvrent la saine dévotion et la Charia siège au Parlement. Que voulez-vous de plus que vous n'ayez déjà? La Turquie ? Si j'avais des amis chez les généraux turcs (2), je leur dirais de rester dans leurs casernes. A quoi servirait d'arrêter le processus électoral si c'est pour aboutir au rétablissement du califat quinze ans plus tard ? Et puis, autant gagner du temps et rester dans les bonnes grâces de l'Europe et des Etats-Unis. C'est d'ailleurs l'opinion que résume l'écrivain irakien exilé à Londres, Aref Alouane, dans une contribution au magazine Middle East Transparency. Il estime, en effet, que Washington pousse à la naissance d'un Moyen Orient fondamentaliste dirigé par la Turquie. C'est ainsi qu'il interprète le soutien de l'Europe et des Etats-Unis à la candidature d'un islamiste au poste de président de la République. Les deux puissances estiment, à tort, que l'apparition d'un Etat religieux modéré dans un grand pays comme la Turquie est susceptible de mettre fin à l'extrémisme et au terrorisme religieux. Ce qui dessinerait la nouvelle carte d'un Islam modéré qui permettrait de sauvegarder les intérêts occidentaux dans la région (3). Or, sur quels fondements politiques reposent ces desseins ? s'interroge Aref Alouane. Le Parti de la justice et du développement rassemble des factions et des mouvements intégristes interdits pour avoir appelé notamment au rétablissement du califat. Son chef Tayyip (ou Tayeb en version arabisée) Erdogan avait été emprisonné et frappé d'inéligibilité pour avoir notamment lancé, lors d'une réunion ce credo : "Les mosquées sont nos casernes, les coupoles sont nos casques, les minarets sont nos lances et les croyants sont nos soldats…" Quant aux motivations des Européens, elles se fondent sur deux éléments, selon l'écrivain irakien :
- la volonté de montrer leur attachement à la démocratie même lorsqu'elle implique la victoire des adversaires de la démocratie ;
- l'établissement d'un Etat religieux en Turquie, ce qui épargnerait à l'Union européenne la poursuite d'un long débat sur l'adhésion de la Turquie à l'Europe. Aux dernières nouvelles, Erdogan s'apprêterait à légiférer sur l'approfondissement des libertés religieuses. Cette liberté-là, l'universitaire libanaise Dalal El-Bizri nous en donne un aperçu dans un article sur le hidjab en Egypte : "Son pseudo est "Marie". Cette élève égyptienne chrétienne d'une école de la région de Gizeh a peur de divulguer son identité au journaliste de Rose-Al-Youssef qui l'interroge.
- Pourquoi portes-tu ce foulard ?
- Nous sommes toutes obligées de porter le hidjab à l'école.
- Mais tu es chrétienne ?
- Ils disent que nous devons toutes le porter. Ils ne disent pas musulmane ou chrétienne.
- Et qu'arrive-t-il si tu refuses de le porter ?
- La censeur crie après moi et me dit : "couvre-toi, ta tête est nue."
- Et si tu refuses d'obéir ? - Elle me frappe…
- Sur tes mains ?
- Oui et sur les pieds parfois…"
Ce dialogue est une partie du long reportage que Rose-Al- Youssef a publié sous le titre : "Une école publique impose le hidjab aux élèves chrétiennes". Bien entendu, il n'est pas venu à l'esprit du journaliste d'enquêter sur les libertés des musulmanes sur ce sujet. Cette question ne se pose évidemment plus. Ce qui importe, c'est que le reportage a soulevé une vague énorme. Il y a eu un tollé de protestations, non pas à cause de l'obligation faite aux élèves chrétiennes de mettre le hidjab mais pour démentir les faits. On a dit que le reportage déformait l'image de l'Islam et donnait libre cours à toutes les expressions de la surenchère islamiste devenues le pain quotidien des Egyptiens. Députés et journalistes islamistes se sont mobilisés pour clamer que le choix du hidjab est une question de "liberté personnelle" pour les femmes. "Si c'est une question de liberté personnelle, pourquoi les islamistes s'empressent-ils de l'imposer là où ils sont influents ou détiennent le pouvoir ? Est-ce qu'ils n'ont qu'une confiance limitée dans cette liberté des femmes ?" s'interroge Dalal El-Bizri. "Quant au gouvernement, souligne- t-elle, il oscille entre le désir de donner une bonne image de lui à l'extérieur et sa volonté d'utiliser la religion comme levier. Ainsi, quand il interdit aux speakerines des télévisions publiques de porter le hidjab, il offre des tribunes d'expression aux propos religieux les plus violents et les plus racistes".
A. H.

(1) Les enseignants d'aujourd'hui n'attendent plus rien des poètes. Ils se proclament souvent prophètes du malheur et confectionnent les futures ceintures des kamikazes.
(2) Je déplore tout autant de ne pas en avoir chez moi. Même pas le moindre petit général à intercaler entre un rédacteur en chef et un ex-ministre dans mon carnet d'adresses. Ce n'est pas une vie, ça !
(3) Les islamistes qui n'en sont pas à une contradiction près s'accommodent fort bien, apparemment, de ce soutien occidental.

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