La photo a fait le tour du monde : on y voit le président iranien
Ahmadinejad embrassant la main de son ancienne institutrice. C'est la
seule attitude humaine et sympathique que l'on connaisse au président de
l'Iran. C'est, en effet, une vraie surprise de découvrir que cet homme
si rigide et si peu enclin à l'émotion puisse avoir eu un passé d'élève
studieux.
De là à aimer son enseignante et à lui témoigner du respect…
Cela méritait bien une résolution des Nations-Unies appelant à prémunir
les retraitées de l'enseignement contre le danger nucléaire. Le
président Bush qui a peu goûté ce moment de faiblesse, propice au regain
de popularité, a refusé de commenter l'événement. Dans les rangs des
ayatollahs, on a protesté, en revanche, contre cette atteinte aux
règles. Les geôliers de l'orthodoxie religieuse ont dû imaginer les
étincelles d'énergie électrique, voire atomique, produites par cette
rencontre illicite du masculin et du féminin. Dans leur parcours jalonné
de panneaux de sens interdits, ils n'ont jamais pu rencontrer le poète
qui assimilait l'enseignant à un prophète (1). Il faut juste effacer
cette image nuisible au bon renom de l'Iran et souhaiter qu'il n'y ait
pas une vieille nourrice qui attend son tour, quelque part. Les
Marocains n'ont pas (encore) d'ayatollahs mais ils se radicalisent, à
leur rythme et selon leurs qualités propres qui n'ont rien à voir, bien
entendu, avec les défauts des Algériens. Ce qui ne les empêche pas de
reproduire les mêmes erreurs en essayant de ne pas agir comme nous.
C'est ainsi que pour lutter contre la reproduction des espèces
périlleuses en milieux précaires, les Marocains ont décidé d'attaquer le
problème à la racine. Sachant que la plupart des kamikazes sont issus
d'un bidonville de Casablanca, ils ont simplement rasé les taudis
responsables. Les habitants qui n'ont pas explosé seront relogés dans
des cités plus seyantes avec eau courante, électricité et… mosquées pour
y approfondir leurs connaissances. A défaut de traiter les causes d'un
drame, on en efface le souvenir, comme celui de ce bidonville d'où
serait issue toute la misère du monde. Le cri d'alarme lancé la semaine
dernière par l'intellectuel marocain Saïd Lakehal ne semble pas avoir
été bien entendu. Il est vrai que ses appels à contrôler les mosquées et
à réformer l'enseignement éveillent de telles réminiscences. Voyez à
quoi nous ont conduits de tels vœux pieux, cher ami ! Le FIS nous
promettait le hidjab et le kamis, nous avons pris peur et nous avons
appelé au secours nos hommes providentiels. Des milliers de morts plus
tard, nous avons le hidjab et le kamis, sans Benhadj et Madani, et tout
le monde est content. Les Algériens redécouvrent la saine dévotion et la
Charia siège au Parlement. Que voulez-vous de plus que vous n'ayez déjà?
La Turquie ? Si j'avais des amis chez les généraux turcs (2), je leur
dirais de rester dans leurs casernes. A quoi servirait d'arrêter le
processus électoral si c'est pour aboutir au rétablissement du califat
quinze ans plus tard ? Et puis, autant gagner du temps et rester dans
les bonnes grâces de l'Europe et des Etats-Unis. C'est d'ailleurs
l'opinion que résume l'écrivain irakien exilé à Londres, Aref Alouane,
dans une contribution au magazine Middle East Transparency. Il estime,
en effet, que Washington pousse à la naissance d'un Moyen Orient
fondamentaliste dirigé par la Turquie. C'est ainsi qu'il interprète le
soutien de l'Europe et des Etats-Unis à la candidature d'un islamiste au
poste de président de la République. Les deux puissances estiment, à
tort, que l'apparition d'un Etat religieux modéré dans un grand pays
comme la Turquie est susceptible de mettre fin à l'extrémisme et au
terrorisme religieux. Ce qui dessinerait la nouvelle carte d'un Islam
modéré qui permettrait de sauvegarder les intérêts occidentaux dans la
région (3). Or, sur quels fondements politiques reposent ces desseins ?
s'interroge Aref Alouane. Le Parti de la justice et du développement
rassemble des factions et des mouvements intégristes interdits pour
avoir appelé notamment au rétablissement du califat. Son chef Tayyip (ou
Tayeb en version arabisée) Erdogan avait été emprisonné et frappé
d'inéligibilité pour avoir notamment lancé, lors d'une réunion ce credo
: "Les mosquées sont nos casernes, les coupoles sont nos casques, les
minarets sont nos lances et les croyants sont nos soldats…" Quant aux
motivations des Européens, elles se fondent sur deux éléments, selon
l'écrivain irakien :
- la volonté de montrer leur attachement à la démocratie même
lorsqu'elle implique la victoire des adversaires de la démocratie ;
- l'établissement d'un Etat religieux en Turquie, ce qui épargnerait à
l'Union européenne la poursuite d'un long débat sur l'adhésion de la
Turquie à l'Europe. Aux dernières nouvelles, Erdogan s'apprêterait à
légiférer sur l'approfondissement des libertés religieuses. Cette
liberté-là, l'universitaire libanaise Dalal El-Bizri nous en donne un
aperçu dans un article sur le hidjab en Egypte : "Son pseudo est
"Marie". Cette élève égyptienne chrétienne d'une école de la région de
Gizeh a peur de divulguer son identité au journaliste de Rose-Al-Youssef
qui l'interroge.
- Pourquoi portes-tu ce foulard ?
- Nous sommes toutes obligées de porter le hidjab à l'école.
- Mais tu es chrétienne ?
- Ils disent que nous devons toutes le porter. Ils ne disent pas
musulmane ou chrétienne.
- Et qu'arrive-t-il si tu refuses de le porter ?
- La censeur crie après moi et me dit : "couvre-toi, ta tête est nue."
- Et si tu refuses d'obéir ? - Elle me frappe…
- Sur tes mains ?
- Oui et sur les pieds parfois…"
Ce dialogue est une partie du long reportage que Rose-Al- Youssef a
publié sous le titre : "Une école publique impose le hidjab aux élèves
chrétiennes". Bien entendu, il n'est pas venu à l'esprit du journaliste
d'enquêter sur les libertés des musulmanes sur ce sujet. Cette question
ne se pose évidemment plus. Ce qui importe, c'est que le reportage a
soulevé une vague énorme. Il y a eu un tollé de protestations, non pas à
cause de l'obligation faite aux élèves chrétiennes de mettre le hidjab
mais pour démentir les faits. On a dit que le reportage déformait
l'image de l'Islam et donnait libre cours à toutes les expressions de la
surenchère islamiste devenues le pain quotidien des Egyptiens. Députés
et journalistes islamistes se sont mobilisés pour clamer que le choix du
hidjab est une question de "liberté personnelle" pour les femmes. "Si
c'est une question de liberté personnelle, pourquoi les islamistes
s'empressent-ils de l'imposer là où ils sont influents ou détiennent le
pouvoir ? Est-ce qu'ils n'ont qu'une confiance limitée dans cette
liberté des femmes ?" s'interroge Dalal El-Bizri. "Quant au
gouvernement, souligne- t-elle, il oscille entre le désir de donner une
bonne image de lui à l'extérieur et sa volonté d'utiliser la religion
comme levier. Ainsi, quand il interdit aux speakerines des télévisions
publiques de porter le hidjab, il offre des tribunes d'expression aux
propos religieux les plus violents et les plus racistes".
A. H.
(1) Les enseignants d'aujourd'hui n'attendent plus rien des poètes.
Ils se proclament souvent prophètes du malheur et confectionnent les
futures ceintures des kamikazes.
(2) Je déplore tout autant de ne pas en avoir chez moi. Même pas le
moindre petit général à intercaler entre un rédacteur en chef et un
ex-ministre dans mon carnet d'adresses. Ce n'est pas une vie, ça !
(3) Les islamistes qui n'en sont pas à une contradiction près
s'accommodent fort bien, apparemment, de ce soutien occidental.
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