
L'ENTRETIEN DU MOIS : L'Entretien du Mois « C’est la Révolution algérienne qui a porté les diplomates algériens, ce ne sont pas les diplomates algériens qui ont porté la Révolution algérienne » (Entretien avec Lakhdar BRAHIMI, mené par Mohamed Chafik MESBA

BIO EXPRESS DE Lakhdar IBRAHIMI
Lakhdar Brahimi est né le 1er janvier 1934 à El Azizia dans le pays
profond en Algérie. Son père, Salah était propriétaire terrien et petit
fonctionnaire (l’appellation exacte est «khodja») dans l’administration
de la petite commune. Le père qui souffrait, de n’avoir pu accéder à
l’instruction, nourrissait, cependant, l’ambition de voir son fils
Lakhdar obtenir le certificat d’études primaires, parchemin prisé à
l’époque .Le souhait sera exaucé, mais après la mort du père. Orphelin
dès son jeune âge, Lakhdar BRAHIMI se rendra pour une année à Ain Bessem,
afin d’y préparer l’examen d’entrée à la fameuse Medersa d’Alger où
était dispensé un enseignement bilingue. Lakhdar BRAHIMI clôture ses
études à la Medersa, en 1953, en raflant le premier prix au Concours
Général d’Arabe ouvert aux lycéens de France et d’Afrique du Nord. Il
entame, aussitôt après, ses études à la Faculté de Droit et l’École des
Sciences Politiques d’Alger, avant de rejoindre, en Septembre 1955, la
capitale française. Après avoir été élu Vice-président de l’AEMAN
(Association des Étudiants Musulmans d’Afrique du Nord) à Alger en 1954,
il prend une part active à la création de l’UGEMA dont il est Vice-
président. Il se trouve pris, comme la quasi-totalité des étudiants,
dans le tourbillon de l’agitation qui gagnait les rangs de la communauté
universitaire. Il s’engage dans l’action politique et se détache de ses
études. Avril 1956, l’UGEMA, en concertation avec le FLN, le dépêche en
compagnie de Mohamed Seddik BENYAHIA à la Conférence des Étudiants
d’Afrique et d’Asie qui devait se tenir à Bandoeng, ville où, l’année
précédente, avait eu lieu la Conférence historique des pays non-alignés.
La réunion terminée, Mohamed BENYAHIA et Lakhdar BRAHIMI se mettent à la
disposition de la délégation du FLN à l’étranger. Lakhdar BRAHIMI reste,
cependant, à Djakarta où, pendant cinq ans, il représentera le FLN,
étendant son activité vers les autres pays de la région, notamment la
Malaisie, la Thaïlande, la Birmanie et Singapour. Il apprend
l’indonésien et établit des rapports de sympathie avec le Président
SOEKARNO qui le reçoit volontiers. Ce n’est qu’en 1961, qu’il est
rappelé au Caire, siège du Ministère des Affaires Etrangères du GPRA.
Après l’indépendance, il effectue un bref intermède dans
l’administration centrale au Ministère des Affaires Étrangères avant
d’être dépêché par le Président Ahmed BEN BELLA, en Mars 1963, comme
premier Ambassadeur de l’Algérie indépendante au Caire. Il s’introduit
dans les cercles cairotes les plus influents, se lie d’amitié avec
Hassanein HEYKAL et parvient même à nouer des rapports privilégiés avec
le Président NASSER. Cette position lui permet, sans doute, de
contribuer à instaurer des rapports directs entre les Présidents
algérien et égyptien. Le Président BOUMEDIENE se prend, en effet,
d’attention affectueuse pour Lakhdar BRAHIMI qu’il reçoit régulièrement
en tête à tête. Cette attention lui vaut de rester en poste dans la
capitale égyptienne jusqu’en 1970. De retour à Alger, il reste au
Ministère des Affaires Étrangères une année, puis de nouveau est affecté
comme Ambassadeur à Londres, en Grande Bretagne. De 1988 à 1991, il
accomplit de manière laborieuse et persévérante, une mission de
médiateur au Liban en vue de la conclusion des accords de Taef, mandaté
par la Ligue Arabe dont il est devenu Secrétaire Général- Adjoint. En
1991, il revient en Algérie pour occuper les fonctions de Ministre des
Affaires Étrangères mais il démissionne dès 1993. Le Secrétaire Général,
son ami, Boutros GHALI, fait aussitôt appel à lui et le désigne Envoyé
spécial de l’ONU au Zaïre où il effectue plusieurs visites en vue
d’aider à remettre en marche un pays paralysé. Après cet épisode, il
assume, la même année, la fonction de représentant spécial de l’ONU pour
l’Afrique du Sud à la tête de la Mission d’observation chargée de
superviser les élections qui mettent fin au régime de l’apartheid. La
même année, il devient Envoyé spécial du Secrétaire Général de l’ONU au
Yémen pour aider à mettre fin à la guerre civile. En 1996, Lakhdar
BRAHIMI est le représentant spécial de l’ONU en Haïti où l’ONU aide le
pays à se relever des suites de la dictature des Duvalier et celle des
militaires qui avaient renversé le Président Aristide. De 1997 à 1999,
Lakhdar BRAHIMI est Envoyé spécial de l’ONU pour l’Afghanistan mais il
se démet de cette charge en septembre 1999, pour protester contre le
manque d’intérêt du Conseil de sécurité pour la crise en Afghanistan.
Toujours au sein de l’ONU, il exerce, de 1999 à 2001, les fonctions de
Secrétaire Général Adjoint, chargé des missions spéciales de soutien au
maintien de la paix. Sa notoriété internationale le conduit à présider
en 2000, une commission de personnalités chargée d’une réflexion sur les
opérations de maintien de la paix qui produit un rapport « le Rapport
BRAHIMI ». Après la chute du régime des Talibans, il est de nouveau,
représentant spécial du Secrétaire Général de l’ONU pour l’Afghanistan
où il est responsable de l’action des Nations Unies pour la
reconstruction de l’État afghan. En février 2004 il accepte à
contrecœur, une mission temporaire pour le compte des Nations Unies en
Irak dont il se décharge en Mai de la même année. De 2004 à 2005, il est
le Conseiller spécial du Secrétaire Général de l’ONU, puis démissionne
de l’administration onusienne, le 31 décembre 2005. Après sa retraite,
Lakhdar BRAHIMI est coopté, en Septembre 2006, comme membre de l’École
des Sciences Sociales à l’Institut des Études avancées (Institute for
Advanced Study) de Princeton, prestigieux établissement universitaire
américain. Lakhdar BRAHIMI est Docteur Honoris Causa de l’Université
américaine de Beyrouth, de l’Université britannique d’Oxford, de
l’Université française de Nice (Faculté de Droit) et de l’Université
italienne de Bologne (Faculté de Droit). Père de trois enfants, Lakhdar
BRAHIMI est marié à la fille d’un ex-officier yougoslave, ami de Ben
Bella, avait participé au transport d’armes vers les maquis algériens et
qui a trouvé la mort à bord de l’un de ces bateaux en 1956.
Paris 23 juin 2007
En 1987, alors que je préparais un mémoire de recherche relatif au
conflit du Sahara Occidental, j’avais eu à rencontrer Nicole GRIMAUD,
réputée experte des questions de politique étrangère au Maghreb. Quelle
ne fut ma surprise lorsqu’elle m’apostropha de manière intempestive : «
Monsieur MESBAH, vos responsables sont-ils conscients qu’une
interruption de substance va affecter le processus de renouvellement du
corps diplomatique de votre pays après la disparition prévisible à terme
de cette génération de «diplomates- militants», dont les exploits ont
émaillé la scène internationale?. Accordant du crédit à cette
prédiction, je me suis remémoré, alors, l’image de ces «
diplomates-militants », celle de Lakhdar BRAHIMI s’imposant plus
particulièrement, à mon esprit. Comment, en effet, remplacer les figures
emblématiques de la diplomatie algérienne par de jeunes prétendants,
bien loin du niveau de qualification, de la hargne au labeur et,
surtout, de la force de conviction des aînés? Tâche difficile mais non
impossible, il eut fallu, sans doute, pour réussir le passage de
flambeau, que ces cadets piaffant d’impatience, cultivent le culte des
aînés, en commençant par consigner, pour l’histoire, les prouesses
diplomatiques et, parfois, les échecs objectifs, que ces «diplomates-militants»
ont inscrit au registre de la guerre diplomatique menée par le FLN en
faveur de l’indépendance de l’Algérie. Dieu et les historiens savent
combien cette guerre n’a pas été accessoire dans le résultat final. Il
eut tant été souhaitable, à cet égard, que ce fut un jeune diplomate, en
effet, qui se substitua à moi, dans cet entretien avec Lakhdar BRAHIMI,
puisque l’objectif est, exclusivement, de laisser trace, pour la mémoire
nationale, d’une expérience unique sous forme de pièce à verser à
l’histoire de la diplomatie algérienne. Il faut rendre hommage, à cet
égard, à Lakhdar BRAHIMI d’avoir accepté d’accorder cet entretien, non
pas à quelque prestigieux organe occidental, voire américain, mais à
deux quotidiens algériens, lus, d’abord, par les Algériens. Revenons au
corps de l’entretien accordé par Lakhdar BRAHIMI précisément. Je suis
frappé par l’application méticuleuse qu’il a mis pour préparer cet
entretien, s’interrogeant, avec modestie, sur certaines omissions
–particulièrement lorsqu’il se rendit compte avoir omis de citer ses
compagnons aujourd’hui disparus, M’hamed YAZID et Abdelkader TCHANDERLI
- voire sur des lourdeurs jugées pénalisantes pour le lecteur, me
confiant, en ce cas, la liberté de supprimer ce qui était superflu. Il
était amusant, aussi, de relever l’empreinte de l’influence anglosaxonne
dans la réflexion de Lakhdar BRAHIMI, lequel, se livrant à un travail de
conceptualisation des phénomènes internationaux, laissait échapper,
parfois, des formules typiquement anglaises et, forcément,
intraduisibles en l’état. Lorsque Lakhdar BRAHIMI retrace son itinéraire
individuel, notamment son enfance dans un environnement rural marqué,
ses années à la Medersa d’Alger, les conditions de son adhésion à l’UGEMA
puis le saut dans l’action diplomatique «militante » au sein du FLN, un
signe de gratitude de la part du narrateur est perceptible pour
l’opportunité qui lui est offerte de s’exprimer .A l’évidence, Lakhdar
BRAHIMI voulait se retourner sur son passé, jusqu’à l’âge de son
enfance, pour en laisser trace.
 Son récit est précis, clair et émaillé
de faits faciles à recouper. Son souci d’évoquer ses compagnons comme
pour dire qu’il leur doit la notoriété internationale dont il peut se
prévaloir est omniprésent tout le long du récit. S’agissant des
développements relatifs aux relations internationales proprement dits,
Lakhdar BRAHIMI ne se départit pas de la retenue légendaire qui
détermine le comportement des diplomates .Il met volontiers, cependant,
« le pied dans la fourmilière », en adoptant, parfois, des positions qui
le situent aux antipodes des idées reçues, notamment, à propos de la
politique extérieure américaine. Loin de moi l’impertinence de juger de
la réflexion théorique et de l’expérience pratique de Lakhdar BRAHIMI
.Je livre, cependant, mon sentiment d’étonnement, à propos du ton
d’humilité, si peu habituel chez nos responsables, avec lequel Lakhdar
BRAHIMI, selon le cas, atténue son rôle où reconnaît ses torts. Pressé
d’expliquer les raisons des succès diplomatiques recueillis au cours de
la guerre de libération nationale par cette génération de «
diplomates-militants », il se suffira de cette seule sentence : « C’est
la Révolution algérienne qui a porté les diplomates algériens, ce ne
sont pas les diplomates algériens qui ont porté la Révolution algérienne
». Évoquant, d’autre part, son rôle de médiateur dans le conflit qui
sévit toujours en Irak, il assume, sans ambiguïtés, ses torts : « En
toute humilité, je reconnais avoir commis, là, une faute ». Laissons le
lecteur découvrir par lui-même ce ton d’humilité avec lequel répond
Lakhdar BRAHIMI, sans rien céder, cependant, quant à la densité des
idées et à la richesse des pistes suggérées. Cet entretien apporte un
éclairage, incontestablement nouveau, sur le système naissant de
relations internationales. Lors des contacts préliminaires, à cet
entretien, j’avais proposé à Lakhdar BRAHIMI de s’expliquer sur les
critiques que certains milieux avaient laissé se développer à son
encontre en Algérie alors qu’il exerçait les fonctions de Ministre des
Affaires Étrangères. Voici, édifiante, sa réaction : « Si MESBAH, vous
me proposez de participer à une tâche de facture académique afin de
laisser trace de mon expérience diplomatique et voilà que vous vous
affairez à m’entraîner vers un caniveau !? ». Il m’est revenu à
l’esprit, alors, cette scène tout à fait singulière où, courant 1993, le
jour même de sa démission de ses fonctions de Ministre des Affaires
Étrangères, Lakhdar BRAHIMI présidant une séance de travail sur la
limitation des armements chimiques, à laquelle j’assistais au titre de
l’Institut National des Études de Stratégie Globale, affichait un
sérieux exemplaire, une sérénité ostensible et, peut-être même, un
flegme discret. Ayant eu connaissance, auparavant, de la démission
acceptée du Ministre des Affaires Étrangères, je fus intrigué par cette
attitude de sérénité car, combien d’autres responsables, en situation
similaire, auraient manifesté, à travers leur mine, exaspération,
courroux et rancœur. Je compris, ultérieurement, que Lakhdar BRAHIMI, ne
faisait pas de l’exercice des responsabilités officielles une fin en
soi. Il accordait autant d’importance à l’autre vie, faite de plaisirs
intellectuels et de joies familiales. Plaisirs intellectuels ? Le voilà,
justement, invité d’honneur, vaquant à des occupations de l’esprit, au
sein de la prestigieuse Université américaine de Princeton. Joies
familiales ? Le voilà, précisément, qui prépare un voyage presque
rituel, en Indonésie, pour visiter en famille, les familles de ses
anciens compagnons indonésiens du temps où il représentait le FLN à
Djakarta. Voilà, sous forme de symbole, l’inspiration d’un projet ou, du
moins, l’empreinte d’une vie…
Mohamed Chafik MESBAH
imesbah@hotmail.com
I. L’itinéraire personnel :
Mohamed Chafik MESBAH : C’est un plaisir et un honneur que de
vous rencontrer, M. Lakhdar BRAHIMI, puisque votre notoriété
internationale, en ces moments où l’Algérie peine à retrouver son
rayonnement d’antan, a déjà inscrit votre nom au fronton de l’histoire
contemporaine, grâce au rôle appréciable que vous avez joué dans un
nombre important de crises actuelles ou passées. Commençons par une
question qui peut paraître désinvolte mais dont vous comprendrez sans
doute, le symbole, l’action diplomatique vous manque-t-elle ?
Lakhdar BRAHIMI : L’action diplomatique ne me manque pas vraiment.
Tout d’abord parce que l’expérience que je tente depuis bientôt une
année est fascinante. Pour la première fois depuis que j’ai abandonné
mes études en 1956, je me trouve dans un milieu universitaire. Les
séminaires auxquels je participe depuis Septembre de l’an dernier
portent justement sur «Le Tiers Monde aujourd’hui». Il est intéressant
et instructif de débattre de ce sujet, dont j’ai une connaissance
pratique, avec des professeurs qui en ont une connaissance académique.
Surtout que ces professeurs viennent de pays et d’horizons différents.
Il y a naturellement une majorité d’américains, mais il y a aussi des
chercheurs d’autres nationalités : un jamaïcain, une pakistanaise, un
français et deux chinois. Celui-ci travaille depuis 30 ans sur l’Afrique
dont il parle plusieurs langues, celle-ci parle arabe et connait à fond
la Syrie et le Yémen. Cet autre fait un travail impressionnant sur
Bandoeng, le non-alignement et la question de la souveraineté. Cette
autre écrit un livre sur l’Islam en Bulgarie et une autre enfin publie
un ouvrage sur « la question du foulard » en France. Ceci dit, on ne
tourne pas le dos définitivement à une carrière qui s’est prolongée sans
discontinuer toute une vie durant. Je reste donc en contact assez étroit
avec les Nations Unies, avec mes anciens collègues de l’ONU ainsi que
des journalistes, des enseignants et des diplomates qui s’adressent à
moi de temps à autre pour discuter des problèmes que je connais un peu.
On me demande aussi de participer à des séminaires ou de donner des
conférences se rapportant aux mêmes sujets.
MCM : Vous appartenez à cette génération d’étudiants qui se sont
retrouvés happés par le cours de la guerre de libération nationale, une
véritable révo- lution politique, économique et sociale en fait, sans
prendre le temps, parfois, de « réfléchir leur engagement » .Mais, avant
d’en arriver à cet épisode, évoquons votre enfance que d’aucuns parmi
vos proches qualifient de difficile mais de studieuse …
LB : Vous avez raison de dire que l’engagement dans la lutte pour la
libération s’est fait pour nous « sans réflexion » : il n’y avait pas
lieu de réfléchir. Le pays était prêt pour cette grande aventure et il
me semble que chacun, la où il se trouvait, a rejoint les rangs de
manière spontanée. Je suppose que nous y reviendrons au cours de
l’entretien. Quant à l’enfance, elle fut celle d’un enfant né à la
campagne, loin de la route goudronnée, donc de la voiture, de
l’électricité et des Français. Nous vivions dans la ferme ancestrale, en
économie fermée. Nous mangions ce que la terre produisait et que nos
mères ou nos sœurs préparaient à la maison. Nous n’étions pas riches au
sens de la richesse que l’on voit aujourd’hui. Mais pour l’époque et
dans le milieu environnant, nous étions certainement dans l’aisance.
Personne dans ma famille proche n’a été atteint, mortellement, par
l’épidémie de typhus qui a ravagé une bonne partie de l’Algérie et dont
Lakhdar Ha- mina a reproduit des images poignantes dans « les années de
braise ». Personne n’a eu faim, non plus autour de moi alors qu’il y a
eu une quasi-famine dans la région pendant ces années de la deuxième
guerre mondiale. Nous n’avions pas froid non plus. Mais notre table
était frugale, nos vêtements – tra- ditionnels, bien sur – modestes et
notre vie simple. Dans son dernier ouvrage, « Des Mots et des Lieux,
souvenirs d’une Algérie oubliée », Mostefa LACHE- RAF, en parlant de sa
propre enfance, a décrit un monde qui était le mien, il l’a décrit mieux
que je ne saurai le faire. A cette différence près que dans son village,
Sidi Aissa, l’école publique (française) et l’école coranique étaient
toute deux sur place. Pour moi, l’école publique se trouvait à quelques
kilomètres de la maison au bord de la route goudronnée, justement - et
nous nous y rendions à dos d’âne et quelquefois à pied. Quant à
l’instruction coranique, elle était dispensée chez nous, à la ferme, par
un « Cheikh » qui vivait à demeure et qui nous enseignait le coran le
matin, à l’aube, et en fin de journée, avant et après l’école publique.
Je ne me souviens pas avoir vu un médecin durant les douze premières
années de ma vie. Sauf le Dr. KEST qui suivait la tuberculose de mon
père et qui venait d’Alger au printemps pour chasser aux alentours. Je
ne me souviens pas avoir vu avoir vu d’autres Français jusqu>à l’âge de
10 ans. Sauf une fois, lorsque mon père m’amena avec lui à Alger -
probablement en 1944- pour se faire examiner, juste- ment, par le Dr.
KEST. Se rendre à Alger à l’époque, en autocar, bien sur, était toute
une expédition que l’on préparait soigneusement pendant plusieurs jours
et dont on parlera longtemps autour de soi. Qu’il n’y ait pas eu de
médecin dans notre vie, à l’époque, n’est sans doute pas étranger au
fait que ma mère a perdu quatre de ses neuf enfants en bas âge et que ma
sœur aînée soit morte à vingt ans.
MCM : A propos de cette enfance, juste- ment, quels sont les
souvenirs qui vous re- viennent, le plus fortement, à l’esprit ?
LB : Vous avez raison de dire le plus fortement. Les souvenirs
d’enfance renvoient, en effet, à la vie très dure des femmes dans les
milieux campa- gnards de l’époque. Il faut absolument en parler. Elles
étaient les premières levées, les dernières à manger et les dernières à
se coucher. Une femme, pauvre ou riche, n’arrête jamais de travailler :
ranger les matelas et les couvertures au matin puis, la journée durant,
balayer, essuyer, pétrir le pain et le faire cuire au four ou sur le «
tajine », rouler le cous- cous, faire la cuisine, faire manger tout le
monde, faire la vaisselle et laver le linge.
 En saison, les femmes
faisaient sécher les tomates ou la viande, faisaient provision de tout
ce qui peut se préserver, occasionnellement elles n’hésitaient pas à
faire des confitures. En saison, elles avaient la charge de laver la
laine, la filer, la teindre, de monter le métier à tisser pour faire
tapis et couvertures pour toute la famille. Avec tout cela il leur
fallait, en plus, trouver le temps de choyer les enfants et de leur
raconter des histoires durant les longues soirées d’hiver. Je sais que
beaucoup a été écrit sur le su- jet. Mais il me semble que l’hommage
qu’elles méritent n’a pas été rendu à nos mères et à nos sœurs. A la
mort de mon père, nous avons déménagé à Bir-Rabalou (épelé Biraghbalou
maintenant) dans une autre ferme de la famille, où vivait, entre autres,
mon oncle Kaddour. C’était l’hiver 1945.Je conserve le souvenir
persistant de notre instituteur, Cheikh Ali ARBAOUI, un ami de mon père
qui me disait, le printemps de cette année là, que l’on venait de
découvrir « un médicament qui est arrivé quelques mois trop tard pour
ton pauvre père ».Je com- prendrai plus tard qu’il s’agissait de la
pénicilline.
MCM : La mort prématurée de votre père semble vous avoir beaucoup
affecté pour le reste de votre vie….
LB : Mon père avait tout juste quarante ans quand la maladie
l’emporta. On dirait aujourd’hui qu’il est parti beaucoup trop jeune.
Pas à l’époque, pas dans notre région en tous les cas, où la moyenne
d’âge était inférieure à quarante ans. Je me souviens très bien de mon
père ; au plan physique s’entend. On disait – on dit encore – autour de
moi que c’était « un homme généreux ». Il était respecté dans la famille
; craint aussi parce que, disait-on, il était sévère et peut-être aussi
coléreux. Il était certainement sévère avec nous autres enfants, pas
seulement les siens, mais ceux de toute la famille. On racontait avec le
sourire que son frère aîné, Ah- med, pas du tout sévère quant à lui,
menaçait ses propres enfants en leur disant : « je vais dire à votre
oncle Salah… ». Il n’y avait pas de familiarité entre mon père et nous.
Je ne me souviens pas d’un bai- ser, d’une caresse, d’un mot gentil de
sa part. La plus grande manifestation d’affection dont j’ai sou- venir,
c’est une fin de journée d’hiver où il attendait mon retour de l’école,
dehors, sous une pluie bat- tante. Il y a deux oueds entre notre ferme
et l’école. Les traverser sous la pluie n’était pas chose facile, même à
dos d’âne. Même du haut de mes huit ans, j’ai vu combien il était
soulagé de me voir arriver… C’est à deux mois de sa mort, peut-être un
peu plus, que mon père s’est rapproché de moi. C’était la fin de l’année
1944 et en un hiver particulièrement ri- goureux, des mots captés lors
de conversations entre grandes personnes m’avaient appris que mon père
n’allait pas bien du tout... Je pense que je sa- vais qu’il n’en avait
plus pour longtemps. C’est là qu’il a commencé à m’appeler pour rester
avec lui, le soir, après un dîner que nous ne prenions natu- rellement
pas avec lui. Il était assis devant sa che- minée et je m’asseyais un
peu en retrait, presque derrière lui, en l’écoutant parler. Il ne me
serait pas venu à l’idée de lui poser des questions. J’écoutais donc ces
longs monologues, soir après soir. Il me parla de sa propre enfance, du
fait que son demifrère Kaddour et lui-même étaient les plus jeunes des
sept fils de « Hadj Brahim». Il me précisera que son demi-frère et
lui-même étaient très jeunes lorsque leur père mourut alors que les
autres frères « étaient déjà des hommes, mariés ou en âge de l’être ». A
l’évidence il voulait me dire ainsi qu’il fut orphelin à un âge encore
plus tendre que le mien. Il me dit aussi comment mon oncle Kaddour et
lui avaient été placés dans la Zaouïa de « Cheikh Ham- mami » encore
plus loin à l’intérieur du pays, vers Palestro, Lakhdaria aujourd’hui,
où leur vie n’avait pas été facile du tout. Mais il me parla surtout de
la nécessité de faire des études. « N’arrête pas ; va aussi loin que tu
peux ; je sais que tu pourrais hésiter pour ne pas laisser ta mère et
tes sœurs. Mais tu verras, ta mère t’encouragera elle-même ».Je me
souviens aussi du soir – un jeudi il me semble – où mon père ne m’appela
pas auprès de lui. Le lendemain, il nous quitta. Ces conversations – ou
plutôt ces monologues – de mon père aux tous derniers jours de sa vie,
sont restés gravés dans ma mémoire. Je le revois encore devant le feu de
bois dans la cheminée et sa voix résonne souvent dans ma tête. Je n’en
ai pas parlé depuis fort longtemps.
MCM : Il semble, à ce propos, que votre père se désolait que vous
n’obteniez pas de son vivant le fameux certificat d’études. N’est-ce pas
cette dette morale vis à vis du père qui vous pousse, aujourd’hui
encore, à cultiver l’amour de l’effort intellectuel ?
LB :Sans doute. En fait, j’ai longtemps regretté de n’avoir pas
repris mes études après l’indépendance. En souvenir, précisément, de
cette recommandation paternelle. J’ai en quelque sorte reporté cette
dette sur mon frère Miloud que j’ai encouragé à reprendre ses études. De
toute manière il était nettement plus doué que moi. Lui a repris et
terminé ses études…
MCM : Revenons à votre progres- sion scolaire, si vous le voulez
bien.
LB :J’allais donc effectuer une année de scolarité à Bir-Rabalou
pour préparer ce fameux certificat d’études qu’il fallait aller passer à
Sour-El-Gho- zlane, vingt kilomètres plus au sud .Puis après je passais
une année à Ain Bessem pour préparer le concours d’entrée à la Medersa.
Cet établisse- ment assez particulier que j’évoquerai plus en détail
dans ce récit. Pourquoi Ain Bessem ? Parce que c’était là qu’il y avait
ce que l’on appelait à l’épo- que un « Mouderes », c’est-à-dire
quelqu’un qui enseignait l’arabe à l’école publique. Il y avait aussi
une école libre tout récemment ouverte par l’Asso- ciation des Oulémas.
Ce furent donc le Mouderes, Cheikh Nadhir ZMIRLI, de Boussaâda et Cheikh
Mohammed OUMEZIANE, Directeur et enseignant unique de l’école libre,
venu de Kabylie, qui vont me préparer à ce concours. Il n’y avait qu’une
vingtaine de places de disponibles pour chaque promotion et j’ai dû être
admis parmi les derniers car je n’étais en réalité fort ni en arabe, ni
en fran- çais. J’étais aussi le plus jeune de ma promotion.
MCM : Quel était le panorama politique qui se pro- filait derrière
cette vie studieuse ? Perceviez-vous, alors, la mue du mouvement
national, après les évè- nements du 08 mai 1945, notamment, et le
puissant éveil de la conscience nationale qui en a résulté ?
LB : Nous sommes en 1947. Même dans nos mech- tas reculées, nous
avions entendu parler « d’évène- ments terribles » survenus le 8 Mai
1945 dans des contrées lointaines, mais tout de même proches. Mon grand
oncle, le Bachagha Lakhdar, que nous appelions tous « Grand Père »,
patriarche de la famille et son fils Ali, dont nous allions nous rappro--
cher, mon frère Miloud et moi-même, après la mort de notre père, en
parlait parfois. Le Bachagha était de ceux que l’on appelait alors «les
administratifs ». Il était une cible favorite d’ «Alger Républicain »
qui publia de lui, je me souviens, de belles caricatures. Ce qui
n’empêchait nullement le « Grand Père » de me demander de lui faire
lecture assidue du quotidien communiste. « Administratif » ou pas, cela
ne l‘empêchait nullement de commenter sévèrement les actes répressifs de
Sétif et de Guelma. Il parlera en termes également réprobateurs des
évènements du Maroc et notamment de l’exil du Roi Mohammed V. Peu de
temps avant sa mort, en Septembre 1954, il envoya un projet d’article au
quotidien français «Le Figaro» plaidant pour le retour de Mohammed V et
demandant des réformes « hardies » (je me souviens de ce mot) en
Algérie, faute de quoi, di- sait-il, « notre pays connaitrait des
développements similaires à ceux de Maroc et de la Tunisie ». « Le
Figaro » ne publia pas cet article et, a ma connais- sance, ne répondit
même pas au grand-père. Mais c’est à Ain Bessem, autour de l’école libre
et du Cheikh Mohammed OUMEZIANE que le vocabulaire nationaliste nous
devint peu à peu familier. C’est là que nous apprîmes les premiers
chants patriotiques. C’est là aussi que nous vîmes – je ne dis pas nous
lisions – la revue animée par Cheikh Bachir IBRAHIMI dont je
n’apprécierai que plus tard la très belle langue arabe, son style sim-
ple, limpide, élégant et vraiment enchanteur, dans le fond comme dans la
forme. C’est là aussi que nous entendîmes, de plus en plus souvent, les
noms de Ferhat ABBAS, du Dr. BENJELLOUN, du Dr SAADANE, de MESSALI.
C’est là aussi que nous vîmes, de temps en temps, les journaux Li- berté
et Égalité. Ce n’est pas encore l’engagement. Mais c’est comme le dit
LACHERAF, le début de la prise de conscience qui va s’aiguiser à la
Medersa au contact de camarades venus de partout ailleurs, mais aussi au
contact des habitants de la Casbah où la Medersa était alors située :
nous vivions au milieu de ce quartier à nul autre pareil et beaucoup de
ses habitants nous avaient un peu adoptés.
MCM : Attardons-nous précisément, sur la Medersa, avec cet
enseignement, où étaient dispensés, presque à égalité, cours de civili-
sation musulmane et cours de la culture fran- çaise. Quels souvenirs en
conservez-vous ?
LB : Vos jeunes lecteurs ne savent peut-être pas que
l’Administration coloniale avait en effet « in- venté » cet
établissement très original. Il y avait donc trois Medersa, situées à
Alger, Constantine et Tlemcen. A l’origine, les études duraient quatre
ans seulement et les élèves y arrivaient à un âge relati- vement avancé,
rarement moins de 18 ans, parfois beaucoup plus. Ainsi, LACHERAF raconte
qu’il ar- riva à la Medersa après quatre années pleines de collège. Dans
ma promotion, tenez-vous bien, un de mes camarades avait vingt ans en
première année ! Après la deuxième guerre mondiale, fut instauré ce qui
a été appelé alors, « le nouveau régime », avec une scolarité de six
ans. Mais à l’ancien comme au nouveau régime, la Medersa préparait,
essentielle- ment, des enseignants de langue arabe, des inter- prètes
judicaires et des agents de la magistrature musulmane. C’est à partir de
1953 qu’une nouvelle réforme affubla les Medersas du nom de « Lycées
d’enseignement franco musulman » un nom bizarre et pas très sympathique.
On bâtira aussi un nouvel édifice pour la Médersa d’Alger à Ben Aknoun
qui porte aujourd’hui le nom de «Lycée Amara Rachid». L’ancien bâtiment,
à côté de la Mosquée de Sidi Abderrahmane, au haut de la Casbah, fut
réservé aux filles. Il y avait aussi, à l’époque, l’Institut des Hautes
Études Islamiques où les diplômés de la Medersa allaient poursuivre leur
formation, s’ils n’optaient pas pour une carrière immédiate dans la
fonction publique. Les étudiants du « nouveau régime », encouragés,
notamment, par un profes- seur de mathématiques qui eut une très grosse
influence sur nous tous, Abdelaziz OUABDESS-- LAM, commençaient à tenter
de passer le bacca- lauréat français en candidats libres. C’est ce que
fit, par exemple, Smail HAMDANI. Je fis la même chose moi-même et bien
d’autres camarades aussi. La Medersa donnait une solide formation en
arabe, en plus d’une formation en français à peu près similaire à celle
que dispensaient les autres établissements secondaires français. Je
pense que l’autre avantage des Medersas était – du moins avant la
période du « franco musulman » - le nombre restreint d’élèves par
promotion et l’âge relativement plus mûr parmi ces élèves. Mais la
qualité de la formation dans les Medersas était due surtout à celle des
enseignants et à la nature des relations qui existaient entre eux. Voici
tout d’abord une petite anecdote : à mon arrivée à la Medersa, nos aînés
étaient intrigués et amusés de voir qu’un medersien pouvait débarquer de
Bir- Rabalou. Pourquoi ? Parce qu’un professeur de mathématiques qui
répondait au nom de Nicolaï avait coutume de dire pour réprimander ses
élè- ves : « Attention, vous autres, je ne suis pas pro- fesseur à
Bir-Rabalou !). Pourquoi Bir-Rabalou ? Personne n’a posé la question à
ce brave profes- seur. Je peux seulement spéculer que c’était parce que
c’était un tout petit village obscur, dans une région reculée du pays.
Le fait est que le profes- seur Nicolaï n’a jamais fait usage le cette
expres- sion en ma présence. A ma connaissance, il cessa également de
l’utiliser dans les autres classes. Le professeur français le plus
remarquable était sans doute un enseignant de Français, M. SHE- RER, un
très jeune normalien qui n’est pas resté longtemps parmi nous et qui
avait établi des rela- tions d’amitié avec certains des « grands »
élèves, pour certains, à peine plus jeunes que lui ! C’est lui,
notamment, qui encouragea le regretté Hachemi BOUNEDJAR à préparer le
concours d’entrée à l’École Normale Supérieure. SHERER était un homme de
gauche, curieux de connaître l’Algérie et ses problèmes. Il était
prévisible qu’un profes- seur aussi potentiellement subversif n’allait
pas pouvoir rester longtemps en Algérie. Il fut transféré en France,
après seulement deux années, je crois.
MCM : Évoquez, si vous le permettez, le souvenir des autres
enseignants algé- riens de la médersa dont certains ont mar- qué, pour
toujours, l’esprit de leurs élèves…
LB : En effet, ce sont nos professeurs algériens qui ont marqué nos
esprits de manière durable. J’ai déjà parlé du Professeur de
Mathématiques, Abde- laziz OUABDESSLAM. Après l’indépendance, il ira
diriger l’École Polytechnique à El-Harrach .Il en fit un établissement
de qualité, malgré les difficultés énormes de l’époque. Je le revois de
temps à autre, avec un plaisir égal, et je l’écoute avec le même respect
et la même admiration. Un autre professeur que j’ai revu souvent,
jusqu>à sa mort, il y a quel- ques années, c’est Cheikh Mechri AOUISSI,
de La- ghouat. Un éminent spécialiste de droit musulman qui nous fit
aimer cette matière aride. Il était égale-- ment un excellent professeur
de langue arabe qui nous fit aimer les géants de la littérature arabe,
des poèmes incomparables d’Al Mutanabbi, des « Ma- qamate » d’Al-Hariri,
des ouvrages d’Al-Jahedh, jusqu’aux poètes de la période andalouse, sans
oublier l’Émir Abdelkader, Bran Khalil Bran, Al-Manfalouti et les
écrivains de la « Nahdha »…C’est au Ministère de la Justice que Cheikh
MECHRI, comme nous l’appelions, servira après l’indépendance.
 Il y fut
un conseiller respecté et Si Abdelmalek BENHABYLES notamment a apprécié
sa contribution. Cheikh Ab- delkader NOUREDDINE était, par ailleurs, le
type même de l’érudit ; la grammaire n’avait pas de se- cret pour lui.
Petit, modeste, il ne quittait ses élèves que pour aller à la
bibliothèque ou à «Radio Alger» où il donnait des cours de
vulgarisation. Cheikh Amor BENDALI était un excellent professeur de
traduction. Il avait un accent typiquement algérois et beaucoup
d’humour. Cheikh Boualem OULD ROUIS, de Blida, d’où il venait chaque
jour par train, était un excellent Professeur de langue arabe, peut être
sévère mais juste. Il est venu me voir à Lon- dres alors que j’y étais
Ambassadeur et nous avons passé une longue soirée à parler des anciens
de la Medersa d’Alger, professeurs et élèves, mais aussi des difficultés
de l’enseignement dans l’Algérie in-- dépendante. Cheikh MEZIANE, de
Tlemcen, cette fois-ci, était toujours impeccable dans un costume
traditionnel très typique, sous une barbe fournie mais tout aussi
impeccablement soignée. Il avait l’air plus sévère qu’il ne l’était en
réalité. Il ne tardera pas à retourner à Tlemcen comme directeur de la
Medersa. Cheikh AGHA de Miliana était le plus jeune des professeurs
algériens. Comme le Cheikh OULD ROUIS, il portait costume et cravate et
un élégant « Fez » rouge. Un mot tout de même au sujet de Si Ahmed
FOUILA, qui faisait office d’in-- tendant et de réceptionniste de
l’établissement. Il vivait à demeure et était toujours accessible. J’ai
laissé pour la fin notre Directeur, Cheikh BEN ZEKRI, un grand homme,
élégant dans son costu- me traditionnel algérois et sa belle moustache
blan- che. On le dit excellent pédagogue, mais, hélas, il ne m’a pas
enseigné. Il donnait des cours à l’Institut des Études Islamiques et les
étudiants parlaient de lui avec une véritable vénération. On le disait
aussi fin poète et grand mélomane. Il avait un air extrêmement sévère et
ne supportait pas qu’on lui réponde dans une langue autre que celle
qu’il a uti- lisé lui-même pour vous parler. S’il a parlé en arabe, il
était indispensable de lui répondre en arabe ; si c’était le français
qui avait été utilisé, vous deviez en faire de même. Inutile de dire que
le franc-arabe» qu’on parle trop souvent aujourd’hui était tout sim-
plement impensable avec notre Cheikh…Mais la sévérité d’apparence
cachait un cœur d’or. Témoin cette petite histoire. C’était peut-être en
1950 ou en 1951, au printemps en tous les cas. J’avais « fait le mur »
un soir pour aller voir une pièce de théâtre jouée par les grands
acteurs égyptiens, Youssouf WAHBI et Amina RIZK, en tournée dans notre
pays. Après le spectacle, je me suis retrouvé nez à nez avec le Cheikh
BEN ZEKRI dans le trolley qui me ramenait à l’École Normale de Bouzaréah
où nous logions. Lui-même avait été probablement au même spectacle et
rentrait chez lui à El Biar. Inutile de dire que je n’avais pas passé
une bonne nuit car j’allais sûrement être convoqué dans le bureau du
Directeur à la première heure et y passer un très mauvais moment. Mais
je ne fus jamais convoqué ; le Directeur de m’a jamais parlé de cette
affaire. Nos professeurs nous connaissaient donc intime- ment et
s’intéressaient à chacun d’entre nous. Ils étaient sévères mais justes.
Nous les respections et nous les admirions. Envers certains d’entre eux,
nous ressentions une réelle affection, peut être même de la vénération.
Ils étaient désireux de partager leur savoir avec nous et nous étions
tout aussi désireux d’apprendre à leur école. En est-il de même
aujourd’hui ? Je n’ai pas l’impression. Je ne pense pas faire preuve
d’une quelconque « nos- talgie rétrograde » en disant que ce serait tout
de même bien de retrouver un peu de cette ambiance qui existait à la
Medersa entre professeurs et élèves. C’est à la Medersa aussi que la
prise de conscience politique va s’aiguiser : certains de nos camarades
étaient déjà des militants structurés, généralement au MTLD, peut-être
pour quelques-uns à l’UDMA, mais j’en doute. C’est à l’Université que
l’on trou- vera des « Udmistes » et des communistes. Je n’ai adhéré à
aucun parti moi-même à cette époque. MESSALI était alors en résidence
surveillée dans une villa à Bouzaréah. Nous logions alors dans
l’internat de l’École Normale de Bouzaréah et la villa de Messali était
presque en face de cet éta- blissement. Nous passions souvent devant sa
de- meure, dans l’espoir de l’apercevoir. Mais je crois que nous n’avons
jamais eu la chance de le voir.
MCM : Cela veut dire qu’il existait un proces- sus de mûrissement
politique chez les jeunes medersiens, prélude à l’engagement militant …
LB : Oui, sans doute. Le Professeur OUABDESS- LAM, notre
professeur de mathématiques, me dira beaucoup plus tard, que durant ces
années qui avaient précédé le 1er Novembre, « nous avions l’impression,
en vous regardant tous à la Medersa, que des évènements importants,
porteurs de chan- gement, allaient se passer incessamment ». Je ne sais
pas si nous avions tous un pressentiment similaire, mais il est certain
que les événements de Tunisie et du Maroc, les nouvelles d’Indochine,
l’agitation sporadique en Algérie même, l’insou- ciance heureuse,
arrogante et provocante des Français d’Algérie, nous faisaient sentir
confusé- ment que les choses ne pouvaient tout simplement pas continuer
ainsi. Je me souviens par exemple de la victoire des nationalistes
vietnamiens à Dien Bien Phu, en 1953. C’était le 8 Mai 1945, l’anniver-
saire, pour les Algériens, des massacres de Sétif et de Guelma. Cette
victoire humiliante pour le pou- voir colonial, remportée par des
colonisés comme nous, avait valeur de symbole et de présage. Le nom de
GIAP, le général vietnamien qui remporta cette victoire, va rester dans
nos mémoires. Je suis sûr que toute cette génération d’Algériens a
ressenti un immense plaisir lorsque le Général GIAP visita notre pays
après l’indépendance. Avant de terminer avec cette période passée à la
Medersa, il faut juste peut être ajouter un mot au sujet de quelques étu-
diants africains qui avaient fait des stages avec nous, pour quelques
mois, peut être une année scolaire.
MCM : Des étudiants autres que les Algériens ?
LB : Oui, absolument, ils venaient du Sénégal et de ce qui est
aujourd’hui le Mali et le Niger. Nous étions particulièrement
impressionnés par leur connais- sance de la langue arabe. Une quinzaine
d’années plus tard je rencontrerai l’un d’entre eux au Caire : il
accompagnait en visite officielle en Égypte, le Pré-- sident de son
Pays, le Niger. J’étais moi-même am- bassadeur au Caire. Aussi bien le
Président Hamani DIORI que le Président NASSER étaient intrigués de nous
voir accourir l’un vers l’autre au cours du dîner officiel donné par le
Président égyptien en l’honneur de son hôte dans les jardins du Palais
Al-Kobba.
MCM : Après la Medersa, donc, vous rejoignez l’Université d’Alger
.Quelle était, alors, la priorité politique pour vous autres, étudiants
algériens ?
LB : Durant l’année universitaire 1954-1955 à Alger, les efforts des
étudiants étaient tous tendus vers la création de l’UGEMA. Nous avions,
certes, l’AEMAN (Association des Étudiants Musulmans d’Afrique du Nord
et l’AEMNA (Association des Étudiants Musul- mans Nord Africains), l’une
a Alger, l’autre à Paris. Mais les étudiants Tunisiens et Marocains
avaient, deux ou trois années auparavant créé l’UGET (Union Générale des
Étudiants Tunisiens) pour les uns et l’UGEM (Union Générale des
étudiants Marocains) pour les autres. Les conditions de la lutte dans
cha- cun des pays, avec leurs caractéristiques spécifiques respectives
justifiaient parfaitement ces développe-- ments. La lutte armée ayant
commencé en Algérie, il était normal que nous suivions le même chemin.
MCM : Vous voulez évoquer, sans doute, «la bataille», en quelque
sorte, qui est intervenue à propos de l’adjectif « Musulmans » que vous
vouliez adjoin- dre à la dénomination de la nouvelle Association ?
LB : Absolument. Contrairement à ce qui s’est passé pour nos frères
du Maroc et de la Tunisie, les choses étaient plus compliquées chez
nous. Qui était algérien, en effet ? Nos camarades communis- tes et
d’autres avec eux, pensaient que même s’il n’y avait qu’une infime
minorité d’étudiants non musulmans qui se considéraient comme algériens,
il fallait leur laisser le loisir de se joindre à nous. Pour la plupart
des nationalistes, par contre, il s’agissait d’une période
exceptionnelle de lutte, dans laquelle se considérer « Algérien »
demandait un engagement plus précis et plus contraignant. Les premiers
voulaient donc la création d’une UGEA (Union Générale des Étudiants
Algériens), les autres étaient favorables à la création de l’UGEMA
(Union Générale des Étudiants Musulmans Algé- riens). Cette querelle au
sujet du « M » n’était pas sans relation avec la controverse qui
opposait le PPA-MTLD aux communistes longtemps soutenus par l’UDMA et
même par les Oulémas au sujet de l’existence de la Nation algérienne
défendue par les uns et la théorie de « l’Algérie, nation en forma- tion
» soutenue par les autres. A l’Université d’Al- ger, le soutien à l’idée
de l’UGEA était très faible, il n’y avait pratiquement pas eu débat. Il
en était de même dans les Universités et établissements assimilés dans
les pays arabes. En France cepen- dant les divisions étaient nettement
plus marquées. C’est Belaid ABDESSLAM qui, de Paris, menait la campagne
en faveur de l’UGEMA. Deux ou trois années auparavant, il avait été le
Président de l’AE- MAN à Alger et il avait mené des actions culturelles,
sociales et politiques sans précédent. C’est à partir de là, grâce à son
dévouement sans relâche à la cause des étudiants, que ABDESSLAM devient
– et restera jusqu>à l’indépendance – le leader reconnu et respecté de
la cause estudiantine. Abdesselam et Abdelmalek BENHABYLES, avaient
occupé des positions de direction au sein du MTLD. Lamine KHENE,
Mohammed BENYAHIA, d’autres encore, étaient également des militants de
vieille date. BENYAHIA avait d’ailleurs terminé ses études de droit et
commençait son stage d’avocat dans un ca- binet où travaillait
Abderrazzak CHENTOUF, un aîné pour nous tous, qui formait avec son
épouse Ma- mia, un couple très connu et très respecté à Alger. Bref, «
la bataille du M » que vous évoquez fut rude, mais à l’approche de la
fin de l’année sco-- laire, la quasi-totalité de ceux qui accordaient
leur faveur à l’UGEA, se sont ralliés à la majorité. L’UGEMA naquît dans
l’unité en Juillet 1955. Je n’ai pas participé au congrès constitutif.
Mais je fus, néanmoins, élu au Comité Directeur puis au Co- mité
Exécutif. On me confia la responsabilité des relations extérieures.
ABDESSLAM refusa toute position officielle au sein de l’Union. Je crois
qu’il était tout de même membre du Comité Directeur. Ahmed TALEB
IBRAHIMI fut le premier Président de l’organisation et Mouloud
BELAHOUANE, son Secrétaire Général. BELAHOUANE, KHEMISTI, puis Messoud
AIT CHALAL se succèderont à la tête de l’UGEMA pendant les années de
combat.
MCM : Revenons aux conditions de votre départ sur Paris et des
études que vous y avez suivi…
LB : C’est seulement en Septembre 1955, à l’issue d’une longue
promenade, au centre d’Alger, le soir avec BENYAHIA, que je décidais,
avec l’accord de mon oncle Ali, de demander mon transfert à Paris. Je
dois dire que je ne fus pas un étudiant très assidu à Paris. A Sciences
Po, il était indispensable d’assiste aux travaux pratiques et même à la
plupart des cours. A la Faculté de Droit, par contre, il n’y avait
pratique- ment pas de contrôle et je ne crois pas avoir assisté à plus
que quelques cours. Les préoccupations po- litiques l’emportaient de
plus en plus sur les exigen- ces universitaires. Je n’étais
naturellement pas seul dans ce cas. Je crois qu’il en était de même pour
un très grand nombre de nos camarades algériens. Des groupes d’étudiants
et des cercles politiques français commençaient à se poser des
questions. Que se passait-il donc en Algérie ? Certains d’en- tre eux
allaient vers les étudiants algériens pour se renseigner. Le restaurant
universitaire des étudiants maghrébins dans le modeste local sis au 115
Bou- levard Saint Michel devint ainsi un haut lieu de la vie
estudiantine à Paris. (Je ne suis pas certain, à cet égard, si « le 115
» comme tout le monde l’appelait affectueusement appartient toujours aux
maghrébins ou a l’Algérie toute seule .L’immeuble est clos et dans un
triste état. Il ne faudrait pour- tant pas grand-chose pour le remettre
en état et en faire quelque chose d’utile. Voila un dossier sur lequel
notre ambassade ou notre Consulat Général à Paris pourrait utilement se
pencher.). C’est là, d’ailleurs, que nous avions fait la connais- sance
des regrettés Robert BARAT et de son épou- se Denise, de Claude BOURDET
et de beaucoup d’autres. Le Dr. TALEB IBRAHIMI rencontrera un peu plus
tard Jean DANIEL et, à travers lui, Albert CAMUS et Mendès FRANCE.
D’autres milieux français, de droite, n’avaient pas de doute, quant à
eux : l’Algérie était française et le restera. Cette poignée de «
rebelles » – on dirait aujourd’hui de « terroristes » – n’y changera
rien. Ce sont des gens de cette espèce qui s’attaqueront, par exem- ple,
à nos étudiants à Montpellier en Janvier 1956. C’est dans ce contexte
qu’intervient la réunion du Comité Directeur de l’UGEMA, en Mars 1956.
BENYAHIA et Lamine KHENE, entre autres, étaient venus d’Alger,
spécialement, pour cette réunion. L’UGEMA avait reçu une invitation pour
participer à une conférence des étudiants d’Afrique et d’Asie qui devait
avoir lieu à Bandoeng, en Avril 1956. L’idée était de faire coïncider la
réunion avec le premier anniversaire de la Conférence au sommet qui
s’était tenue un an auparavant à Bandoeng même.
 (Je voudrais insister, à
cet égard, sur l’importance du Sommet de Bandoeng, un évènement de
portée historique pour l’Algérie. Le Président BOUTEFLI- KA a trouvé une
formule heureuse pour en souli- gner le caractère hautement significatif
: « Ban-- doeng a été le 1er Novembre international pour la lutte du
peuple algérien pour son indépendance ».). Il s’est posée, alors, la
question de la représentation de l’UGEMA à cette réunion. Qui ira donc à
Ban- doeng ? BENYAHIA était arrivé avec la recomman- dation de la
direction clandestine du FLN à Alger. C’est lui-même qui partirait avec
Belaid ABDESS- LAM. Après la conférence, ils ne devaient revenir ni en
France ni en Algérie mais se mettre à la disposi- tion de la Délégation
Extérieure du FLN qui deman- dait des renforts pour élargir son action
internationa- le. ABDESSLAM n’était pas chaud pour partir. Après de
longues tractations et des consultations avec la Direction du FLN, il
fut suggéré que je le remplace. Ce n’était pas une décision facile, mais
je n’ai pas hésité longtemps. Là encore j’avais consulté mon oncle Ali
qui, lui non plus, n’hésita pas longtemps avant de m’encourager à
accepter. Il était alors Dé- puté à l’Assemblée Nationale Française.
Quelques mois plus tard, il démissionnera et sera enfermé dans un camp
d’internement à Larzac, avec beau- coup d’autres. La collaboration avec
le colonialisme français était devenue impossible et la répression
n’allait épargner personne. Moins d’une année plus tard, mon oncle
Ahmed, Bachagha lui-même, et un autre parent, Bentayba MAHMOUDI, Caïd,
seront froidement abattus par des paras français. Le colo- nel OUAMRANE
et les Commandants Azzeddine et Omar OUSSEDIK me diront plus tard
combien cet oncle Ahmed - et beaucoup d’autres membres de la famille -
les avaient aidé à implanter la Wilaya IV dans notre région. C’est un
peu plus tard, cependant, qu’une autre figure algérienne parmi les «
adminis-- tratifs », Abdelkader SAYAH, délégué à l’Assemblée Algérienne,
allait démissionner de toutes les fonc- tions officielles dans le
système français, en faisant cette déclaration de très grande simplicité
et de très grande dignité : « Aujourd’hui, je rejoins les miens ».
MCM : Dès lors, vous renon- cez totalement à vos études ?
LB : Oui, évidemment. BENYAHIA et moi-même partîmes au Caire où nous
fûmes très fraternelle- ment accueillis par Mohammed KHIDER. C’était la
période du ramadhan et le jour de l’Aïd, il nous emmena rendre visite à
l’Émir Abdelkader KHAT- TABI, le leader légendaire de l’insurrection du
Rif Marocain. C’est là que nous eûmes le plaisir de rencontrer Jean
LACOUTURE, le grand journaliste et écrivain français qui est resté un
ami. Ferhat ABBAS, le Dr. Ahmed FRANCIS, Ahmed BOU- MENDJEL et Cheikh
Tewfik AL MADANI étaient arrivés au Caire à peu près en même temps que
nous .C’était le ralliement officiel de l’UDMA et de l’Association des
Ulémas Algériens au FLN. Il n’y avait plus que le MNA qui continuait à
faire cava- lier seul. C’est également au Caire que je fais la
connaissance de Si Abdelhamid MEHRI qui fut le premier à m’introduire
aux subtilités – ô combien déroutantes parfois ! – de la politique au
Machrek. Pour répondre à votre question, de manière plus directe, oui,
pour BENYAHIA et moimême, bientôt pour la plupart de nos camara- des
étudiants, la vie universitaire avait pris fin.
MCM : Permettez-moi d’insister plus particulièrement sur le
processus psychologique par lequel un étudiant, un intellectuel en
somme, décide de franchir le Ru- bicon en s’engageant dans l’action
révolutionnaire….
LB : C’est la le genre de questions qui se posent après, pas
pendant. Je l’ai déjà souligné, la création de l’UGEMA s’était faite
dans une perspective de lutte. De manière naturelle presque,
insensiblement, mais rapidement, l’UGEMA devient l’expression de
l’effort national dans le milieu estudiantin. Très vite les lycéens
formeront à Alger leur propre organisa- tion au sein de laquelle Amara
Rachid et d’autres medersiens allaient briller avant de consentir le
sacrifice suprême au maquis. La grève des cours et des examens décidée à
Alger par la direction clandestine du FLN, en coordination avec les étu-
diants et les lycéens, est annoncée le 19 Mai 1956. Les étudiants vont
alors s’intégrer publiquement au sein du FLN et à l’ALN. L’UGEMA
devient, sur le plan international, le visage de la communauté
combattante estudiantine. Les étudiants, malgré leur nombre limité, sont
présents dans tous les or- ganes de la lutte. Aux Conseils de Wilaya
même, puisqu’il y aura même deux chefs de Wilaya étu- diants : LOTFI à
la Wilaya V et Youssef KHATIB à la Wilaya IV. Lamine KHENE sera membre
du GPRA. Les étudiants sont présents aussi dans la direction clandestine
du FLN à Alger, la Zone autonome d’Al- ger, l’UGTA, la Fédération de
France et, plus tard, le GPRA et ses différentes administrations. C’est
dans le cadre de l’action internationale du FLN puis du GPRA que j’ai
servi, pour ma part, sans discontinuer. Depuis notre départ, BENYAHIA et
moi-même, de Paris vers le Caire, puis vers Jakarta et Bandoeng.
MCM : Commence alors pour vous une nou- velle vie avec votre
immersion forcée dans la vie diplomatique au service de la Révolution
al- gérienne. Vous appartenez, en effet, à ce qu’il est convenu
d’appeler la génération des « di- plomates militants ». Comment s’est
effectuée cette immersion qui a commencé en Indonésie ?
LB : Il faut peut être commencer par dire quelques mots au sujet de
la conférence des étudiants d’Asie et d’Afrique qui eut lieu à Bandoeng
au printemps 1956 .Après tout, c’est pour y prendre part que BENYAHIA et
moi-même avions été dépêchés. Les divergences entre les étudiants
asiatiques étaient alors profondes. N’oublions pas que nous sommes en
plein dans la guerre froide. Si, pour beaucoup d’étudiants la voie non-
alignée (le mot n’était pas encore d’usage courant mais commençait à
être utilisé) était la seule qui soit conforme aux intérêts des pays
d’Afrique et d’Asie, une forte proportion d’étudiants était, cependant,
très engagée dans l’un ou l’autre des deux camps, communiste et occiden-
tal. Je me souviens, par exemple, que le Président de la délégation des
Philippines était violemment anti-communiste. Chinois, Vietnamiens
étaient plus discrets, ce qui ne veut pas dire qu’ils manquaient de
fermeté ou d’éloquence. La délégation indienne était composée de
plusieurs groupes, parfois tota- lement opposés les uns aux autres. La
Conférence ne s’était ouverte que vers la fin de la première semaine de
mai et s’était prolongée jusque vers le 22 Mai. De ce fait, nous pûmes
annoncer, en séance plénière, la nouvelle de la grève déclenchée par nos
camarades le 19 Mai. Sitôt la conférence des étudiants terminée, nous
avons ouvert à Dja- karta le premier bureau du FLN en Asie. En Août,
BENYAHIA rentre au Caire et je reste seul dans la capitale indonésienne.
Mon séjour allait s’y prolon- ger cinq années durant, jusqu’en Novembre
1961.
MCM : Vous avez, alors, vraiment pris racine, sans jeu de mots, dans
la société indonésienne …
LB : Vous parliez tout à l’heure d’« immersion for- cée dans la vie
diplomatique ». Soyons précis : je ne sais pas si, à l’époque quiconque
nous avait affublé du titre de « diplomate ». Je ne me suis ja- mais
considéré comme tel et je pense que c’était le cas pour tous les autres
frères. Nous étions des militants que le hasard, la chance, les
circonstan- ces ont placés dans cette situation et nous avons fait de
notre mieux pour servir notre pays. Même après la proclamation du
Gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA), nous n’avons
jamais pensé à donner à nos missions le nom d’am- bassade ni à affubler
nos chefs de mission du ti- tre d’ambassadeur. GPRA ou pas, l’Algérie
n’était pas indépendante ; elle était toujours occupée et la guerre y
faisait rage. Parler de diplomate, d’ambas- sade, aurait été indécent. A
Jakarta, je fréquentais tous les milieux, à tous les niveaux, le
Gouverne- ment, à commencer par le Président de la Répu- blique
SOEKARNO, tous les partis politiques, les organisations de masse, les
médias et même les milieux artistiques. Un Comité de Soutien à l’Algérie
avait été institué, présidé par le chef du plus grand parti musulman de
l’époque, Mohammed NATSIR. Le Secrétaire général en était Hamid ALGADRI,
du parti socialiste. Le chef d’un parti chrétien protestant en était le
Vice-président et le Président du Parti ca- tholique le Trésorier. Vous
voyez que l’éventail était large. Avec l’aide d’un étudiant, Hamid
ALHADDAD qui, dans les années 1990, deviendra Ambassadeur d’Indonésie à
Alger, nous publiâmes un bulletin en anglais et en indonésien. Avec le
rédacteur en chef de l’un des principaux quotidiens du pays, Rosi- han
Anwar, un ami avec lequel je garde encore le contact, nous avions
exploité la notoriété de Djamila Bouhired pour écrire une série
d’articles au sujet de l’ensemble de la question algérienne. Ces
articles seront repris dans un petit livre intitulé « Jamila, Srikandi
Aljazair ». (Jamila, une Héroïne d’Algérie)
MCM : L’Indonésie accordait, alors, un soutien re- marqué à la
guerre de libération du peuple algérien ?
LB : Oui ! En Janvier 1961, Ferhat ABBAS fait une visite officielle
à Jakarta où il est très chaleureuse-- ment accueilli par le Président
SOEKARNO. ABBAS demande que l’Indonésie prenne l’initiative de réunir
une conférence des pays afro-asiatiques au sujet de l’Algérie. Les
Indonésiens prennent les contacts nécessaires puis nous informent qu’ils
n’ont pas trouvé, hélas, un écho favorable à notre proposi- tion. Nous
parlons aussi d’une idée que l’Indonésie, l’Inde, l’Égypte et la
Yougoslavie commençaient à discuter, celle d’un grand sommet des pays
nonalignés. Nous demandons à l’Indonésie d’agir en vue d’y faire inviter
l’Algérie en tant que participant à part entière. C’est au Caire et à
Alexandrie, en juillet, qu’auront lieu les travaux préparatoires pour ce
qui allait être la première Conférence au Sommet des Pays Non Alignés,
qui se tiendra à Belgrade, en Septembre 1961. Ce sera la première
Conférence internationale au Sommet à laquelle l’Algérie sera
représentée à égalité avec les autres pays. C’est aussi à l’issue cette
visite que les Indonésiens dé- pêcheront en Tunisie et au Maroc une
délégation militaire pour discuter de questions d’armement avec les
responsables militaires algériens. Cette délégation fut dirigée par le
Colonel SUMARMO, également un ami. Quelques années plus tard, alors que
j’étais ambassadeur au Caire, le Colonel SU- MARMO et son épouse sont
venus passer quelques jours chez moi .Il retournait d’Allemagne où il
avait été pour soigner un cancer foudroyant. Moins d’une année plus tard
il fut emporté par cette maladie terri- ble. Depuis lors, chaque fois
que je visite l’Indonésie avec ma famille`nous essayons de faire le
détour par Bandoeng, spécialement pour rendre visite à la veuve du
Colonel SUMARMO et à ses enfants. C’est le lieu, ici, à l’évidence, de
rendre aussi l’hom- mage particulier qu’il mérite à Hamid ALGADRI. Je
l’ai dit, il y a un moment, il fut le Secrétaire Général du Comité de
soutien pour l’Algérie. Hamid ALGA- DRI fut, en réalité, plus que cela.
Membre du Pre- mier parlement Indonésien après l’indépendance de son
pays, il sera en 1953, le premier à plaider, dans une arène officielle
de la nécessité d’une so-- lidarité agissante avec les peuples
maghrébins en lutte contre le colonialisme français. Depuis lors, sa
maison a été une sorte de « Maison du Maghreb » : BOURGUIBA, Allal AL
FASSI, Salah BENYOUS- SEF, Ferhat ABBAS ont mangé à sa table. Jusqu>à sa
mort en 1998, tous les Ambassadeurs d’Algérie qui se sont succédés à
Jakarta ont bénéficié de ses conseils avisés et de l’hospitalité de sa
famille. Encore maintenant, sa veuve Zena et ses enfants Mahir, Atika,
Adila, Sadek, continuent de garder des liens très étroits avec
l’Ambassade d’Algérie. Pour ce qui me concerne, les enfants et les pe-
tits enfants de Hamid et de Zena ALGADRI sont, comme disent mes propres
enfants, « notre famille indonésienne ».Je suis particulièrement heureux
que l’Algérie, à l’exemple de la Tunisie, ait accordé une décoration à
Hamid Algadri, à l’occasion de sa troisième et dernière visite dans
notre pays.
MCM : Évoquons, brièvement, l’essor de l’acti- vité diplomatique du
FLN à travers le monde….
LB : L’activité internationale de l’Algérie s’étend rapidement à
travers le monde. Partout s’ouvrent de nouveaux bureaux qui comptent
parmi leurs cadres des membres de l’UGEMA. Souvent ces étudiants
dirigent eux-mêmes ces bureaux ou y occupent des positions clef : Chérif
GUELLAL à New Delhi, Abdelmalek BENHABYLES à Tokyo, Mohamed KELLOU à
Londres puis à Karachi, Ha- fidh KERAMANE et Mouloud KASSEM à Bonn, Ali
LAKHDARI à Rome, Raouf BOUDJAKDJI à New York et plus tard Messoud AIT
CHAALAL à Bey- routh, Mohamed HARBI à Conakry, Layachi YAKER à New
Delhi, Jamal HOUHOU à Tunis, Mabrouk BELHOCINE, Abdelkader BENKACI,
Abdelaziz ZERDANI, Ahmed ZMIRLI et Brahim GHAFA au Caire. La direction
de l’UGEMA « réfugiée » en Suisse et à Tunis continue, également, à
faire en- tendre la voix des étudiants à travers le monde. Un lieu
particulièrement important de notre action extérieure était, New York,
bien évidemment. Les regrettes M’hamed YAZID et Abdelkader CHAN- DERLI y
faisaient des merveilles. Ce n’est qu’en Septembre 1955 que nos
démarches pour faire inscrire la Question algérienne à l’ordre du jour
de l’Assemblée Générale des Nations Unies ont abouti : la décision fut
emportée par seulement une voix de majorité. Les deux événements qui ont
contribué de manière décisive à cette victoire furent les attaques du 20
Août dans la Wilaya II et la Conférence de Bandoeng. De nombreux
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