Dimanche 01 juillet 2007
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L'ENTRETIEN DU MOIS : L'Entretien du Mois
Entretien avec Lakhdar BRAHIMI, mené par Mohamed Chafik MESBAH
Deuxième partie


« De mon expérience internationale, je tire l’enseignement que les Américains écrasent ceux qui font des courbettes et respectent beaucoup plus ceux qui font preuve de dignité, sans jouer les matadors, naturellement »

III .Les enseignements tirés de l’expérience diplomatique :

MCM : Votre expérience diplomatique international le vous autorise, sans doute, à émettre des appréciations sur certaines grandes dates de l’évolution du monde, particulièrement, celles qui concernent les processus de dénouement de crises internationales. Nous allons entamer la question , si vous le permettez , en évoquant les accords de Taef qui portent , indubitablement , votre empreinte. Ces accords qui tenaient compte , pourtant , de la diversité du peuple libanais n’ont pas résisté , apparemment , à l’usage et au temps. La raison , selon vous , en revient à l’influence syrienne sur le cours de la vie politique libanaise ou à une incapacité chronique des composantes du peuple libanais à s’entendre ? Dans la persistance de la crise interne au Liban, quelle est la part de l’histoire et de la sociologie et celle de la géostratégie ?
LB :
Le Liban est un pays remarquable à plussieurs égards. Un peuple attachant, extrêmement créatif, riche d’une diversité absolument sans pareil. Naturellement il a eu une histoire houleuse, la cohabitation entre ses communautés n’ayant pas toujours été sans problèmes. L’environnement géopolitique lui-même n’est ni simple ni facile. La guerre civile qui, près de 17 ans durant, y a fait rage est pleine de questions dont plusieurs n’ont toujours pas de réponse. Les libanais – beaucoup d’entre eux en tous les cas – aiment dire que cette guerre civile fut en fait «la guerre des autres», c’est à-dire une guerre que les Palestiniens, les Syriens, les Irakiens, Israël, d’autres encore, se livraient les uns aux autres sur le territoire libanais. C’est à peine s’ils concèdent que des groupes libanais ont tout de même pris part à cette guerre et que la plupart des libanais morts dans ces guerres ont été tués par d’autres libanais. Laissez-moi dire, dans ce contexte que j’ai entendu la même chose à peu prés partout dans les situations de crise où je me suis trouvé .Au Yémen lors de la tentative de sécession du Sud en 1994, en Afghanistan et en Irak. C’est très difficile à tout un chacun d’accepter que ses parents, ses amis, ses voisins, ses compatriotes s’entretuent de cette manière pour des raisons qui, finalement n’en valaient pas vraiment la peine. Et c’est un fait que la guerre civile avait une dimension régionale et même internationale très forte. Quoi qu’il en soit, il y a eu un accord à Taef et c’est sur la base de cet accord que le Liban a essayé de panser ses plaies et de se reconstruire. Sur le plan matériel, l’effort de reconstruction a été remarquable, spectaculaire même. Sur le plan politique, les progrès ont été laborieux. La Syrie porte certainement de lourdes responsabilités. Mais son rôle n’a pas été toujours négatif. Aujourd’hui, il n’est pas politiquement correct de dire du bien de la Syrie au Liban. Même certains de ceux qui pendant trente années ont coopéré intimement avec les syriens vous diront désormais que leur présence a été totalement négative. Mais il n’y a pas de doute que les Syriens n’ont pas permis une application franche et loyale de tous les aspects de Taef. En particulier, ils ont simplement ignoré l’obligation qui leur était faite de commencer à retirer les troupes une année ou deux après l’entrée en vigueur des accords de Taef. Ils ont, de plus, pratiqué une politique d’intervention dans tous les aspects de la vie politique et économique du pays. Je crois que je ne dévoilerai aucun secret en disant que plusieurs officiers syriens qui ont fait carrière au Liban se sont scandaleusement enrichis et que la corruption fut, de manière générale, largement encouragée par eux. Certains n’hésitent pas à dire, aujourd’hui que les responsables syriens ont fini par se convaincre eux-mêmes qu’ils étaient au Liban pour toujours et qu’ils pourraient continuer à s’y conduire comme en pays conquis pour l’éternité. On vous dira aussi que la Syrie a été encouragée à se comporter de la sorte par les États-Unis à la suite de la décision du Président Hafez El ASSAD de participer à leurs cotés à la guerre contre l’Irak, en 1991, à la suite de l’occupation du Koweït par le Président SADDAM Hussein. J’ajouterai pour ma part que les Syriens se sont conduits au Liban un peu comme les Égyptiens au Yémen après la chute du régime de l’Imam Ahmed et la proclamation de la République par Abdallah SALLAL, en 1962. Comme l’Égypte en Syrie, aussi, pendant la courte vie de la République Arabe Unie, de 1958 à 1961. En fait, il est toujours difficile de jouer correctement le rôle du grand frère dans de tels cas. Et je suis sur que beaucoup de syriens reconnaissent aujourd’hui que leurs responsables en général, et leurs représentants sur place en particulier, ont eu « la main particulièrement lourde » au Liban. Je dirais enfin que les Syriens doivent comprendre aujourd’hui qu’ils ne reviendront plus jamais au Liban, que «le Liban de Papa est mort». Et ils doivent rassurer les Libanais, sur ce point, afin que les deux pays puissent commencer à rebâtir des relations de bon voisinage dont ils ne peuvent absolument pas se passer, les uns comme les autres. Sur le plan intérieur, l’application des Accords de Taef laisse, sérieusement, à désirer sur un point fondamental. Taef devait conduire petit à petit vers la fin du système confessionnel. Nous avons assisté, paradoxalement, à un confessionnalisme de plus en plus excessif, de plus en plus étendu, plus rigide que jamais il ne le fut. Cependant, les Libanais acceptent aujourd’hui qu’ils n’ont pas d’autre base que les Accords de Taef pour maintenir l’unité de leur pays et restaurer sa stabilité. A ma connaissance, c’est là l’attitude de tous, même du Général Michel AOUN qui, en son temps, s’était farouchement opposé à ces accords. Évidemment, la situation régionale influe puissamment sur les évènements au Liban. On peut dire que les Israéliens ont favorisé la naissance du mouvement chiite du « Hizbollah » qui a vu le jour à la suite de l’occupation Israélienne du sud Liban, à compter de l978 qui est, précisément, l’année où la révolution khomeyniste a triomphé en Iran. C’est encore Israël qui a donné un second souffle à ce mouvement en 2006, en lui offrant l’occasion de la résistance farouche dont nous fûmes tous les témoins l’été dernier. L’Iran, de son côté, exerce une influence indéniable sur le Hizbollah et cela pose problème au Liban comme à l’ensemble de la région, en raison, notamment, de la grave crise dont l’Irak est actuellement le théâtre .Des amis bien en place à Beyrouth me disent que la guerre civile qui fait rage en Irak a failli s’étendre au Liban et mettre aux prises, pour la première fois, les communautés sunnite et chiite dans un pays qui n’avait pas besoin de cela. On me dit aussi que, fort heureusement, ce risque est éloigné, du moins pour le moment. Il y aurait encore beaucoup, beaucoup à dire au susl jet du Liban et des conséquences que la crise intésl rieure et les problèmes régionaux peuvent avoir rél ciproquement. Je crains d’avoir déjà été trop long. J’espère que ces éléments apportent un aperçu sur la complexité des problèmes qui se posent dans ce pays et dans la région dans son ensemble.
MCM : Le Conseil de Sécurité des Nations Unies vient d’approuver la création d’un Tribunal Intersl national pour juger les auteurs de l’assassinat de Rafik EL HARIRI. Ce Tribunal vastsil pouvoir exercer son mandat ? Ce mandat estlil de nature à compliquer ou à dénouer la crise du Liban ?
LB : L’instauration de ce tribunal est au cœur de la crise. Beaucoup de Libanais vous diront que la très forte opposition à ce tribunal par les sysl riens et ceux qui les soutiennent est la meilleure preuve de leur culpabilité dans l’assassinat de Hariri comme dans les autres assassinats qui, périodiquement endeuillent tout un peuple. Il y a malheureusement une absence totale de confiance et même de toute communication enstre Beyrouth et Damas et même entre les parties libanaises. Le désaccord au Liban ne porte pas seulement sur ce tribunal. Vous avez maintenant l’échéance présidentielle qui avance à grands pas : le Mandat du Président Émile LAHOUD tire à sa fin et le parlement libanais doit élire son successeur au plus tard en Octobre. Une très grande partie des positions, des manœuvres, des alliances ne perdent pas de vue cette échéance. Taef fut passible parce que nous avions réussi à aligner derrière l’action du Haut Comité Tril partite (AlgériesArabie SaouditesMaroc) tous les pays arabes et toute la communauté internatiosl nale. Nous n’en sommes pas là pour le moment.
MCM
: La fin de l’apartheid en Afrique du Sud a constitué un moment intense dans l’histoire de l’humanité .Selon vous, le dénouement exeml plaire de la situation qui prévalait en Afrique du Sud est plus la résultante d’une prise de conscience des « colons blancs » de l’impossil bilité pour l’apartheid de se perpétuer ou plus la résultante du combat de l’ANC appuyé par un fort courant de sympathie internationale ?
LB
: La situation en Afrique du Sud en 1994 était tout simplement magique. Ce fut, permetl tezlmoi de le dire, un des moments à la fois les plus forts et les plus heureux de ma carrière. Le tout dernier bastion de l’entreprise coloniale européenne en Afrique était en train de tomber sous nos regards. Et c’était l’une des manifesl tations les plus pernicieuses du colonialisme, un modèle qui, par bien des égards, ressemblait à ce que nous avions connu dans notre pays et qui était encore mieux ancré que chez nous. Nelson Mandela est certainement l’un des géants du vingtième siècle : quel destin ! Arrêté à l’âge de 48 ans, il sort d’une détention souvent très inhumaine à l’âge de 75 ans et surprend le monde entier avec sa gentillesse, sa patience, sa tolérance, son humour et son charisme. En face de lui, il y a Frederik De KLERK qui, quelsl ques années plus tôt, appartenait encore à l’aile dure du régime raciste et qui subit luilmême une transformation inattendue puisqu’il accepte, loyalement, la fin de l’apartheid et veut partisl ciper à construire la nouvelle Afrique du Sud. Permettezlmoi une petite digression pour illustrer un peu les qualités de MANDELA. Lorsque j’étais allé lui dire au revoir, il m’a gentiment amené dél jeuner chez lui à la maison en tête à tête. Là, il m’a tout d’abord présenté sa cuisinière, une ancienne militante. Pendant le déjeuner il me parla de sa visl site au Maroc juste avant la signature des accords d’Évian. Sa mémoire des noms et des lieux est prol digieuse. Il me demanda des nouvelles de Nouredsl dine DJOUDI qui l’avait accompagné lors de son passage dans un camp de l’ALN. Il me parla aussi du « représentant du FLN à Rabat, le Dr. Mustasl pha, Je crois » disaitsil. (Évidemment il s’agissait du Dr. Chaouki MOSTEFAI) Il me racontera, alors, que le Dr. MOSTEFAI lui avait dit quelque chose qu’il n’avait jamais oublié : « Il est naturellement essentiel de combattre l’occupation par tous les moyens, même par les armes, avait dit le Dr. Mossl tefai. Mais avaitsil ajoute, il arrive un moment où il faut accepter de parler, donc, de négocier … » Cette référence au frère Chawki MOSTEFAI figusl re, explicitement, dans l’autobiographie de MANsl DELA, mais il l’appelle toujours « Dr. Mustapha » ! Alors, comment est arrivée la fin de l’apartheid ? La lutte de l’ANC a certainement été déterminante, bien sur. Mais il n’y a pas de doute que le soutien extérieur et le rejet presqu’universel de l’apartheid ont fini par avoir de l’effet : pendant longtemps, l’ocsl cident officiel – je veux dire les gouvernements de ces pays – a soutenu le régime blanc dans le cadre de la guerre froide .Il fallait s’opposer à l’ANC consisl dérée comme communiste et aux mouvements de libération dans la région car susceptibles de s’allier à l’URSS. Cependant, la politique de Gorbatchev rassurait de plus en plus Washington, Londres et leurs alliés. De plus l’audience de l’ANC augmensl tait au sein de l’opinion et le mouvement en faveur du boycott du régime raciste faisait des progrès. La communauté noire en Amérique, notamment, était de plus en plus mobilisée en faveur de l’ANC. L’Occident change, alors, de politique et retire progressivement son soutien à Pretoria. C’est dans ces conditions qu’un groupe d’hommes d’affaires blancs commence à envisager le chanl gement. De KLERK hésite, mais finit par accepsl ter que des pourparlers s’engagent avec Manl dela dans sa prison. Vous connaissez la suite …
MCM
: Vous considérez que le processus de réconciliation qui est intervenu en Afrisl que du Sud constitue un exemple dont il faut s’inspirer ou qu’il faut au moins méditer ?
LB
: Il y a beaucoup de leçons à apprendre dans l’expérience Sud Africaine. Mais j’ai l’impression qu’à l’ONU, comme ailleurs, on a parfois essayé de « transplanter » purement et simplement ce qui fut pratiqué en Afrique du Sud dans des contextes qui étaient totalement différents. Ce fut en particulier le cas de la fameuse « Commission pour la vérité et la réconciliation ». De nombreuses commissions simil laires ont été créées un peu partout. A ma connaissl sance, seule celle qui fut créée au Guatemala a donné des résultats. Je sais notamment que celle qui fut créée en Haïti n’a pas servi à grandlchose. L’un des enseignements que je retire de mon expérience personnelle en Afrique du Sud et ailleurs c’est qu’aucune crise ne ressemble à l’autre. Il n’existe pas, par conséquent, de solution toute faite qu’on irait appliquer de manière mécanique partout.
MCM
: Il est établi que les Nations Unies disposl sent, désormais, d’un modèle préétabli de rétal blissement de la paix avec mise en place d’un dispositif international de gestion administrative, sécuritaire et militaire des situations prévalant dans les pays concernés. En vous inspirant des exemples de Haïti et de l’Afghanistan, vous porsl teriez quelle appréciation sur l’efficacité et du rôle de l’ONU et de l’efficacité du dispositif évoqué ?
LB
: Il faut d’abord clarifier un point .En parlant de « dispositif international de gestion adminisl trative, sécuritaire et militaire » je me demande si vous ne faites pas allusion très spécifiquement aux cas du Kossovo et de Timor de l’Est. Dans ces deux territoires, l’ONU a en effet assumé la gestion directe de ces territoires. A Timor, Leste, comme on l’appelle maintenant, cette gestion dil recte a pris fin, mais pas au Kosovo où l’on peine à trouver une solution qui permette à l’ONU de passer la main. Permettezsmoi de dire que j’étais – je suis toujours – tout à fait opposé à cette prasl tique et que, pour cette raison j’ai refusé de dirisl ger la mission des Nations Unies dans chacun de ces deux territoires. Dans le « Rapport Brahimi », que nous aurons, peutlêtre, l’occasion d’évoquer, nous disions que si l’ONU devait généraliser cette pratique, pour ainsi dire déterrer le système de « tutelle », il faudrait d’abord le dire ouvertement et obtenir ensuite un mandat clair de l’Assemblée Générale. De plus, les États membres devraient doter leur organisation d’outils indispensables qu’elle ne possède pas. Timor et le Kossovo sont de tous petits territoires et pourtant l’ONU a eu toutes les peines du monde à les administrer corl rectement. Qu’en seraitsil alors si l’ONU devait assl sumer de telles responsabilités dans un territoire plus vaste et une population plus importante ? Là où l’ONU possède un outil à peu près convesl nable stout juste en faits avec une expérience qui commence à compter, c’est dans le domaine des « opérations de paix » pour employer un terme un peu moins restrictif que celui généralement utilisé « opération de maintien de la paix ». L’ONU disl rige aujourd’hui pas moins de 18 de ces opérasl tions et ses missions réunissent environ 100.000 hommes dont environ 80.000 soldats et 8 à 10.000 policiers, le reste étant des civils. Pour cela elle dispose d’un budget total de près de 6 milliards de dollars, soit plus du double du budget du reste du Secrétariat Général des Nations Unies. Dans ces missions, l’ONU ne gère pas le territoire. Elle apporte un soutien aux autorités locales qui, elles, sont nées d’un processus de paix que l’ONU aura souvent mais pas toujours facilité. Il s’agit, pour l’essentiel d’accompagner les nouvelles autorités locales pendant qu’elles s’installent dans un pays qui, le plus souvent aura été largement détruit par des années et des années de conflits intérieurs. Ces opérations de paix des Nations Unies sont à peu près toujours utiles. Dans certains cas, elles auront été de grands succès : regardez le Mozaml bique ou la Namibie, par exemple. Dans d’autres cas, elles auront peiné laborieusement, commis des erreurs, mais finalement, le succès, même modeste, est au rendezsvous. Regardez l’Angola, le Sierra Leone et même le Liberia et le Cambodl ge. Beaucoup trop souvent, l’ONU et ses membres s’empressent de déclarer victoire, se retirent mais l quelques années, généralement de deux à cinq ans plus tard s le conflit reprend. C’est le cas en Haïti. Cela risque d’être le cas en Afghanistan. Dans une autre catégorie de cas, l’ONU aura été passible de fautes très graves. La Bosnie et le Rwanda sont les exemples les plus embarrassants pour l’Organisation, en raison des massacres de Srebrenica en Bosnie et du génocide au Rwanda. Enfin la Somalie est l’exemple – heureusesl ment pas trop répandu – d’un échec scanl daleux des Nations Unies et de la Commul nauté internationale dans son ensemble. De très nombreux ouvrages existent dans toutes les langues au sujet de ces problèmes d’ « États défaillants » (si c’est bien ainsi que l’on traduit « Failed States »), de « maintien de la paix », d’ « opésl rations de paix » etc. Il y aurait donc énormément à dire encore sur le sujet. Mais pour nous résumer, disons, tout de même, que l’ONU fait œuvre utile dans ce domaine même s’il existe de nombreuses insuffisances, de nombreuses lacunes à combler. Et il ne faut jamais oublier que, dans ce contexte – comme en tout autre, d’ailleurs – l’ONU ce n’est pas le Secrétaire Général et ceux qui, comme moi ou le frère Mohammed SAHNOUN, ont participé parfois à son action. Ce sont les États membres euxsmêmes, notamment les plus influents d’entre eux et encore plus particulièrement les Membres Permanents du Conseil de Sécurité, qui font les décisions. C’est leur volonté politique qui mène à la décision de monter une opération de paix, de la poursuivre ou d’y mettre fin, voire, de la refuser dès le départ. Ce sont les pays membres qui foursl nissent soldats, équipement, policiers, et personl nel civil ainsi naturellement que le financement. Évidemment, ces États ne manqueront pas de s’attribuer les mérites du succès et ils s’empresl seront de rejeter sur « l’ONU » tous les échecs, l’ONU étant définie alors, péjorativement, par l’évocation des « bureaucrates » qui servent dans le cadre du Secrétariat. Je disais à mes collègues que l’une des fonctions de cette parl tie de l’ONU consistait précisément à accepter d’être blâmée pour les fautes des États membres.
MCM
: En Irak, justement, l’ONU a été, au total, mise à l’écart dans la gestion de la crise interne de ce pays .Les USA se sont comportés comme puissance conquérante avec les résultats qui sont chaque jour enregistrés. Nonobstant cette marginalisation de l’ONU dans le conflit interne de l’Irak, quelles sont les principales anomalies qui, de votre point de vue, caractérisent la dél marche actuelle des USA vissàsvis de l’Irak ?
LB
: L’Irak est une immense tragédie. En Amérisl que seulement, le nombre d’ouvrages – de qualité très inégale, naturellement – qui lui sont consacrés se comptent déjà par milliers. Comment être sucsl cinct au sujet de tant d’injustice, de tant de soufsl frances, de tant de destructions, et aussi, hélas, de tant d’incertitudes et de dangers pour l’avenir ? Tout d’abord quelques mots indispensables au sul jet du rôle de l’ONU. L’Organisation est marginalisl sée, ditessvous ? Franchement j’aurai voulu qu’elle le fut encore plus. Je m’explique. Ayant envahi l’Irak dans la plus totale illégalité, les ÉtatssUnis sont revenus au Conseil de Sécurité et obtenu (étaitsce des le mois de Mai 2003 ?) que leur stasl tut d’occupant soit reconnu. Ils ont aussi demandé que l’ONU ouvre une mission à Baghdad pour y jouer, disaientsils, «un rôle important». J’avais plaidé, pour ma part en faveur d’un refus pur et simple d’envoyer qui que ce soit à Baghdad : les ÉtatssUnis ont ignoré l’ONU et l’opinion internatiosl nale qui, dans son immense majorité, était opposl sée à cette guerre. Même des pays qui ont parsl ticipé à l’aventure comme l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie étaient désavoués par leurs populations. Que pourrait faire l’ONU dans un pays occupé par son membre le plus puissant ? Rien du tout. Alors, laissons les occupants faire. Je disais aussi qu’il était certain que toute « hyperspuissance » qu’elle était, l’Amérique n’allait pas s’en sortir. Il arrivera bien un moment où Washington viendra demander de l’aide pour mettre fin à l’occupasl tion, c’est alors, que l’ONU aura un rôle à jouer… Mais le Secrétaire Général a cédé aux pressions et le pauvre Sergio VIEIRA DI MELO accepta avec beaucoup de réticence d’aller à Baghdad. On sait comment il trouva la mort dans cet attentat inqualifiable qui a couté la vie à vingt autres de ses compagnons. A la fin de son mandat, le Sesl crétaire Général de l’ONU Kofi ANNAN dira que la décision qu’il regrettait le plus, durant ses dix années à la tête de l’ONU, était, précisément, d’avoir accepté d’envoyer Sergio à Baghdad. En Janvier 2004, je venais juste de rentrer d’Afghanistan lorsque l’Administrateur américain en Irak, Paul BREMER III et une grosse délégation du Conseil du Gouvernement vinrent à New York demander le retour de l’ONU à Baghdad. Mais cette foislci, ils tenaient un tout autre langage. « Nous voulons mettre fin à l’occupation, affirsl maientsils, restaurer l’Irak dans sa souveraineté et nous ne pouvons pas le faire seuls, nous avons besoin de l’aide des Nations Unies ». Dans de telles conditions, le Secrétaire Général ne pouvait pas dire non : comment peutlil refuser d’aider à mettre fin à une occupation étrangère et à la ressl tauration de la souveraineté d’un État membre ? Les Américains ont aussi demandé avec l’insissl tance dont eux seuls sont capables que cette resl ponsabilité me soit confiée. Ma première réaction avait été un refus catégorique .Je comprenais, parsl faitement, que l’ONU revienne dans cette nouvelle donne, mais j’avais, personnellement, été publiquesl ment opposé à la guerre imposée à l’Irak. Du fait de mon statut de fonctionnaire international, j’étais tenu à un droit de réserve mais je m’étais exprimé publiquement à ce sujet à plusieurs reprises. Le Secrétaire Général insista, néanmoins tandis que les pressions américaines, bientôt relayées par des appels pressants de Londres, ne lâchaient pas prise. Après avoir consulté très largement autour de moi, j’ai fini par dire oui. Regardant en arrière, j’admets, en toute humilité, avoir commis trois fausl tes : la première c’est d’avoir accepté cette misl sion. La seconde c’est de ne pas l’avoir abandonné lorsque ma première proposition de former un goul vernement provisoire de technocrates ait été rejesl tée par la nouvelle classe politique irakienne. Une classe formée, essentiellement, de gens revenus d’exil derrière les tanks américains. La troisième c’est que, ayant accepté de rester après ce rejet, j’aurais du rester plus longtemps, prendre une part active à la préparation et la tenue de la Conférence Nationale de réconciliation que j’avais suggéré et dont tout le monde convenait, apparemment. Cela ne sert pas à grandlchose de se lamenter maintenant. Mais puisque dans cette interview, il s’agit de mon itinéraire personnel, je tenais à me livrer – en toute franchise, en toute simplicité et en toute humilité – à cette autocritique devant vos lecl teurs et l’ensemble de mes compatriotes. Autant pour l’ONU… et pour mon humble personne. Quelles erreurs ont été commises par les Amérisl cains ? Tout d’abord, le péché originel, la guerre ellesmême, si totalement inutile, injuste et insensl sée. Ce mal premier étant fait, beaucoup de fautes doivent être mises sur le compte de l’arrogance et de l’ignorance qui sont, souvent, les deux faces de la même pièce de monnaie. Le fait d’arriver à Baghdad alors qu’à Washington on continuait à débattre de ce qu’il fallait faire du pays était déjà la marque de l’indécision. Mettre le «Chouchou» Ahmed CHALABI à la place de SADDAM tout simsl plement ? Substituer un Gouvernement Provisoire d’Unité Nationale ? Instaurer un régime d’occusl pation ? Les Américains ont finalement opté pour cette dernière solution mais sans aucune préparal tion. BREMER ne connaissait rien de l’Irak et les maitres de Washington insistaient pour qu’il s’enl toure de jeunes néosconservateurs purs et durs qui étaient plus écoutés que les ambassadeurs, les universitaires et les agents de la CIA même qui connaissaient le pays et la région à fond. Qui ne se souvient du pillage que les occupants avaient laissé faire et des envolées lyriques du Secrétaire d’État à la Défense Rumsfeld sur la « liberté qui est souvent anarchique au dél but » ! La dissolution de l’armée, la dissolution du Baath, et la corruption qui atteint des somsl mets jamais égalés, que saissje encore ?… Mais où en estson aujourd’hui ? L’Irak astsil resl trouve sa souveraineté comme les Américains l’avaient promis ? Formellement oui. Effectivement, en aucune manière ! Quelle souveraineté avec la présence de 150.000 soldats US, plus quelques autres dont le statut n’a jamais été défini par aucun accord avec les autorités irakiennes – aussi peu représentatives qu’elles soient ? Mais il y a plus. Outre les forces armées américaines et alliées, il faut se rendre compte qu’il existe aussi des dizail nes de milliers (Haykel parle de 120.000) agents de sécurité qui appartiennent à des « compagnies privées de sécurité. En fait il s’agit tout simplement de mercenaires – un pas de plus vers la privatil sation tous azimuts qui nous rapproche donc de la privatisation même de la guerre. Les armées régulières répondent à leurs Gouvernements respectifs. Les mercenaires ne répondent qu’aux compagnies qui les emploient. Les excès commis par les militaires finissent toujours par être connus et leurs Gouvernements ne peuvent pas éviter d’y regarder de plus près, de s’excuser, et parfois de condamner ceux de leurs soldats qui commettent des fautes graves. Mais les mercenaires ? Perl sonne ne sait ce qu’ils font exactement, ou plutôt, on sait parfaitement qu’ils font des dégâts énorsl mes ; le plus souvent dans l’impunité la plus totale.
MCM : Vous pensez que les ÉtatssUnis d’Amérique pourraient aboutir, rapidement, à une solution qui leur permettrait de se retirer du bourbier irakien ?
LB :
C’est la grande question qui occupe et préocl cupe tous les Américains. Que faire ? Mais il est essentiel de comprendre, tout d’abord, que leurs préoccupations ne tournent pas autour de la quesl tion de savoir ce qu’il faut faire pour l’Irak et les Irakiens, pour mettre fin à cette guerre et pour persl mettre à ce pauvre pays de retrouver la quiétude et la stabilité. La question centrale qui les tracasse c’est celle de savoir comment sortir l’Amérique ellelmême de ce bourbier, comment régler les inl nombrables problèmes qui assaillent l’Administrasl tion et la société américaines de tous les côtés en conséquence directe de cette guerre. Dans cette logique, ce qui peut arriver à l’Irak, proprement dit, devient tout à fait secondaire. Or, si, en vésl rité, ce n’est pas à l’Irak que l’on s’intéresse, il y a naturellement peu de chance que l’on parvienne à régler ses problèmes. N’estlce pas la logique élémentaire ? Première condition donc, si l’on veut vraiment régler les problèmes de l’Irak : concensl trer toute l’attention sur l’Irak et sur la recherche de solutions aux problèmes de l’Irak, non sur les blessures que l’Amérique s’est infligée à elles même. L’Administration américaine actuelle en est elle capable ? Beaucoup en Amérique en doutent. Par ailleurs, la fièvre électorale s’est déjà saisl sie de la classe politique américaine, bien que l’élection présidentielle ne doive avoir lieu qu’en Novembre 2008, c’estsàsdire dans un an et demi, une éternité pour le peuple irakien. Or, dans ce contexte électoral, chaque mot que l’on dit, chal que initiative, chaque suggestion doivent d’abord et avant tout servir l’intérêt du candidat favori. Mais, naturellement, on enrobera cela, bien soil gneusement, sous le label du sacrossaint INTEsl RET NATIONAL. Souvenezsvous de ce que nous disions au sujet des puissants pour qui la politisl que intérieure tient lieu de politique étrangère… Que faire alors ? Tout d’abord, il est indispensal ble que les pays de la région, (en premier lieu les pays limitrophes de l’Irak et ensuite tous les autres) comprennent que l’Irak est déjà ou desl viendra bientôt LEUR problème aussi. Pour être brutalement franc et direct : « les Américains ont cassé l’Irak ; les pays de la région en héritent ». Une guerre civile se déroule dans ce malheureux pays, si on n’arrive pas à y mettre fin bien vite, elle va d’abord s’étendre à l’ensemble de l’Irak ; puis inexorablement, cette guerre et toutes ses conséquences déborderont nécessairement pour contaminer – de proche en proche – toute la rél gion. Pour le moment, la guerre civile se déroule essentiellement dans Baghdad et trois ou quatre provinces. Cela représente tout de même 40% de la population ! Et la guerre est pour l’essentiel aussi, entre Sunna et Chiaa. Mais la logique implal cable de la guerre civile va faire, sans doute, que les Kurdes vont bientôt se trouver plus impliqués qu’ils ne le sont déjà (car ils le sont !) ; ensuite on verra des groupes sunna se battent entre eux, des milices Chiaa qui s’empoignent et, probablel ment, des combats opposeront aussi les partil sans de Barzani à ceux de Talabani au Kurdistan. Au niveau de la région, l’Iran jouit, pour le mosl ment, d’un indéniable avantage. Son influence en Irak est à la fois réelle et étendue. Ce pays devrait, pourtant, méditer l’exemple tout récent de la Syrie au Liban et celui de l’Égypte au Yémen que nous évoquions il y a peu. Il faut garder à l’esprit le sensl timent d’animosité que les persans et leurs voisins arabes nourrissent les uns vislàlvis des autres, avec son lot de très nombreux préjudices et de malentendus, pour ne pas dire plus. Les Irakiens lmême les chiaa parmi eux l ne toléreront même pas, en effet, un semblant de domination iranienne. Aussi, Iraniens, Turcs et Arabes devraient unir leurs efforts pour porter secours, sans arrièrel pensée, aux Irakiens. Je crois que ce sera le plus sûr moyen de mettre fin au cauchemar irasl kien actuel. Les Américains ne devraient pas craindre une telle approche. Et les voisins de l’Irak ne devraient pas refuser de coopérer avec l’Amérique si cette dernière reconnait ses erresl ments et s’engage enfin à travailler pour aider au règlement des problèmes de l’Irak au lieu de ne penser qu’a s’extraire ellelmême du bourbier dont elle doit assumer seule l’entière responsabilité.
MCM :
Depuis votre retrait de la médiation enl treprise par les Nations Unies en Irak, vos déclarations paraissent plus critiques vislàl vis, tant des USA que d’Israël. Il s’agit d’un état d’âme ou d’une position conceptuelle ?
LB :
Je dirai plutôt que mes critiques sont devenues plus aigues depuis que j’ai quitté l’ONU, pas depuis que j’ai quitté l’Irak. Je suis plus libre maintenant bien entendu. Pendant que j’étais à l’ONU, avant comme après mon bref passage en Irak, j’avais fait des déclarations qui ont irrité les Israéliens. Je m’étais expliqué, en démontrant que je n’avais pas exprimé une opinion mais des faits concernant le comportement de l’occupant israélien. J’avais bien insisté que mes déclarations étaient en parfaite harmonie avec les résolutions des Nations Unies.
MCM :
C’est uniquement l’appréhension de l’échec de la politique américaine qui vous a conduit à vous démettre de votre mandat onusien pour l’Irak ?
LB :
Je crois que je me suis expliqué suffisamsl ment sur cette question, il y a un moment.

IV. La réforme du fonctionnement de l’ONU :

MCM :
« Tout le monde, affirmezsvous, s’acsl corde pour dire que les Nations Unies doivent se réformer ».Pour préciser, aussitôt, qu’ « il est difficile à une organisation de 192 états memsl bres de se réformer ellelmême ».Le déclin du rôle des Nations Unies, parfaitement perceptible, c’est l’impossibilité pour cette multitude d’États membres à s’accorder ou bien le blocage est délibéré provenant , sinon des puissances monl diales, du moins, des États Unis d’Amérique cette « hyperspuissance » que nous évoquions ?
LB :
C’est la grande mode de parler de « rél formes » partout – au sein des organisations, des États, des universités et des banques. A l’ONU on ne fait que cela, depuis la fin de la guerre froide, surtout. Et l’on continue d’ailleurs... Aucun pays n’est plus persistant dans son exisl gence de réformes aux Nations Unies que les USA. Mais de quelles réformes s’agitsil ? Clarifions d’abord, un peu plus, la position de cette « hyperspuissance » au sein de l’Organisation. Washington exerce, en effet, une influence à nulle autre pareille. Il est, souvent, fait le reproche au Secrétaire Général, quel qu’il soit, « de se soul mettre en toutes circonstances à la volonté des Américains ». La réalité est que, dans le monde d’aujourd’hui, ce n’est pas le Secrétaire Général mais les Étatslmembres eux-mêmes qui, la plupart du temps, se soumettent à la volonté des USA. C’est ainsi qu’il se raconte que Boutros GHALI, essayant une fois de dire à Madeleine Albright, alors Ambassadrice auprès de l’ONU, qu’il ne pouvait faire ce qu’elle voulait parce que certains Étatsl membres pourraient protester, se vit verl tement répliquer : « Ne vous en faites pas, nous nous sommes assurés qu’ils seront tous d’acl cord». Il n’y a pas lieu de s’étonner que ce soit, précisément, Madeleine Albright qui disait, « nous voulons que le Secrétaire Général soit surtout sel crétaire et très peu général ». Il est vrai qu’aucun Secrétaire Général n’a défendu ses prérogatives et celles de ses collaborateurs autant que Dag HAMMARSKJÖLD. Ajoutons que les deux Secrésl taires Généraux africains, Boutros GHALI et Kofi ANNAN, ont essayé, chacun selon sa personnasl lité, son style et ses circonstances, de limiter les dégâts. Boutros GHALI en a payé le prix, les États Unis ne lui ayant pas permis de faire un second mandat. Kofi ANAN a été puni et réduit à l’imsl puissance avec le soitl disant scandale du prol gramme « pétrole contre nourriture » pour l’Irak. Mais l’important ici est de souligner que l’ONU, c’est d’abord et avant tout, les États Membres en ajoutant que les ÉtatssUnis exercent cette influence énorme sur l’organisation grâce à l’influence directe qu’ils exercent sur la quasiltotalité des États membres. Mais il serait injuste de dire que les Étatssmemsl bres se plient toujours à toutes les volontés de Washington. Dans le domaine des réformes, en particulier, puisque c’est de cela que nous parl lons en ce moment. Les ÉtatslUnis n’arrivent pas à faire exactement ce qu’ils veulent. Les travaux préparatoires pour le grand Sommet de 2006 qui a discuté et adopté le rapport du « Panel de Haut Niveau » au sujet des reformes furent très labosl rieux et les Américains n’ont pas réussi à imposer leurs vues. En fait, les réformes annoncées par le Secrétaire Général Kofi ANNAN en grande fansl fare furent très modestes parce que les 192 Étatss membres ont du se replier sur leur plus petit dél nominateur commun. Les réformes ont concerné, très modestement, le changement de nom de la commission des droits de l’homme avec des rél visions très cosmétiques du mode d’élection de ses membres ainsi que la création d’une « Coml mission pour la construction de la paix » (Peace Building Commission).Une commission qui, à mon humble avis, n’apportera pas grandlchose de nouveau au travail de l’Organisation en matière de maintien de la paix et de soutien aux pays qui sortent d’une situation de crise. Il y a eu, aussi, l’adoption de la fameuse « responsabilité de protél ger » mais en soumettant son exercice à de telles conditions que l’on ne s’est guère éloigné, en fait, des dispositions de la Charte en ce qui concerne l’intervention militaire et l’usage de la force. De manière plus significative, il n’y a eu aucun progrès au sujet de l’élargissement du Conseil de Sécurité, la réforme la plus importante que l’Organisation attend depuis au moins quasl rante ans. Il n’a même pas été posé de regard sur les agences spécialisées de l’Organisation lesquelles, à mon humble avis, sont beaucoup trop nombreuses, faisant souvent double eml ploi et n’ayant pas toujours une efficacité qui corresponde à leur budget de fonctionnement. Une autre réforme dont on parle de temps a autre sans parvenir à une décision concerne les contril butions respectives des États au fonctionnement de l’Organisation. Les ÉtatssUnis contribuent ensl core environ à 25% de ce budget. La Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et même la Russie contrisl buent très peu. Ces pays pourraient, devraient élesl ver leur quotespart, afin de diminuer, substantielsl lement, la part des USA et se mettre ainsi à l’abri de leur chantage permanent qui consiste à exhiber la menace de ne pas verser leurs contributions si l’organisation ne se pliait pas à leurs exigences. Vous voyez, en tous les cas, que je n’avais pas tort de dire qu’il n’est pas possible à 192 États souverains de bâtir un consensus sur chaque question qui leur est soumise, encore moins au sujet de réformes, tant soit peu importantes.
MCM : De manière graduelle mais détermil née, les missions des Nations Unies ont évol lué dans le sens d’une adaptation aux impél ratifs de la politique étrangère américaine, plutôt que de la paix dans le monde ? Cette vil sion des choses vous parait fidèle à la réalité ?
LB :
Le problème central est que le Conseil de Sécurité est seul habilité à prendre les décisions nécessaires quand la paix est menacée quelque part. Or les cinq membres permanents du Conseil ont chacun un droit de veto. Et dans les circonsl tances présentes, les ÉtatssUnis sont le pays qui n’hésite jamais à en faire usage. Les autres pays n’y ont recours, la plupart du temps, que lorsque leurs intérêts les plus directs sont en jeu. Mais pour le reste de l’Humanité, cette situation n’est pas satisfaisante : pourquoi cinq États sont seuls à disposer de ce droit ? Comme nous vel nons de le dire, aucun consensus n’a été atteint au sujet de l’élargissement du Conseil de Sécusl rité. Mais il faudrait peutlêtre dire qu’il ne faut s’attendre à des changements fondamentaux le jour où le Conseil sera élargi : L’Inde et le Japon, par exemple, se comporteront comme la Chine et les autres. Ils penseront toujours à leurs intérêts propres, rarement à ceux de l’humanité entière.
MCM
: De manière schématique, le Tiers Monde contrôle l’Assemblée Générale des Nations Unies tandis que les grandes puissances détiennent un pouvoir hégémonique au sein du Conseil de Sécurité. Malgré les tentatives déployées par les pays en voie de développement en vue d’imsl poser leur présence à travers cette Assemblée Générale et au sein des autres institutions en relevant, le Conseil de Sécurité continue d’être le seul maitre à bord au sein des Nations Unies, le Secrétaire Général lui même étant relégué à un rôle presque de figuration. A quoi servent, en définitive, les structures des Nations Unies ?
LB :
C’est vrai que les États du Tiers Monde ont l’influence du nombre au sein de l’Assemblée Gésl nérale. Encore fautlil que leurs intérêts coïncident, ce qui n’est pas toujours le cas. Personnellement, je rêve d’une situation ou un règlement intérieur serait adopté qui établirait un lien organique entre l’Assemblée Générale et le Conseil de Sécurité. Après tout, les membres du Conseil, permanents ou pas, sont censés représenter l’ensemble des États membres et agir en leur nom. La logique voudrait que les membres du Conseil viennent rendre compte périodiquement à l’Assemblée Gésl nérale. Un peu comme un Gouvernement national le fait devant le Parlement. Mais là encore, de ces questions fondamentales on ne discute même pas. Quant au Secrétaire Général, c’est vrai que perl sonne n’a eu la stature de Dag HAMMARSKJÖLD. Lorsque KROUTCHEV s en l960, je crois s avait pris la parole devant l’Assemblée Générale pour exiger la démission du Secrétaire Général, HAMsl MARSJOLD avait demandé d’exercer un droit de réponse et déclara que l’ONU n’était pas imsl portante pour les grandes puissances mais pour les petits pays et que, par conséquent, il ne démissionnerait que si ces petits pays le lui desl mandaient. Bien évidemment, sa déclaration fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements et KROUTCHEV, bon sportif, fit marche arrière. Le Secrétaire Général peut – et devrait – jouer un rôle beaucoup plus actif, plus indépendant qu’il ne l’a fait tout au long de ces années. Je crois que Kofi ANNAN aurait pu essayer d’arrêsl ter la marche inexorable vers la guerre en Irak s’il avait exerce ses prérogatives, passant outre aux limites que Washington prétendait imposer à son action. La Charte donne au Secrétaire Gél néral le droit d’attirer l’attention du Conseil de Sécurité sur des situations ou des évènements qui menaceraient la paix. Kofi ANNAN aurait été dans son droit s’il avait, solennellement, dit au Conseil que l’invasion de l’Irak n’était pas justifiée et qu’elle risquait de déstabiliser toute la région. Malgré toutes ses faiblesses, l’ONU reste, cepensl dant, un outil extrêmement valable pour la commul nauté internationale. C’est un lieu de rencontres et de dialogue sans pareil. C’est dans son cadre que des accords internationaux indispensables à la vie de tous ont été adoptés et fonctionnent. En fait, nous ne nous rendons même pas compte de l’existence de ces accords qui rendent notre vie plus facile et … moins dangereuse. Du fonctionl nement des services internationaux du bureau de poste de notre quartier et des aiguilleurs qui guil dent nos avions à travers les cieux dans le monde entier jusqu’aux prévisions météorologiques, tout cela fonctionne dans le cadre des Nations Unies. La variole est vaincue, la polio est en train de l’être et je pense que le paludisme ne tardera pas, lui aussi, à être éradiqué, cela aussi se fait dans le cadre de l’ONU. Dix millions de réfugiés, quatorze si l’on ajoute les refugies palestiniens, qui ont fui leur pays pour raisons de conflit se nourrissent, ont au moins une tente pour se protéger et un mél decin pour se soigner, grâce aux Nations Unies. Convenez que ce n’est pas négligeable. Mais je suis avec vous, l’ONU peut faire plus et mieux.
MCM
:Parmi la panoplie d’anomalies recensées dans l’accomplissement harmonieux des missions de l’ONU, particulièrement par le Conseil de Sésl curité qui est l’organe essentiel, figure l’incapacité pour cette institution internationale d’accomplir « la mission de gestion, d’anticipation, de surl veillance et de prévention des crises » selon la formule heureuse utilisée par Alexandra NOVOSsl SELOFF dont vous avez préfacé la thèse. Sur cet aspect particulier du mode de fonctionnement des Nations Unies, quel commentaire faiteslvous ?
LB :
Alexandra NOVOSSELOF a fait un travail intéressant sur la manière dont le Conseil de sécurité se décharge de sa tâche pour faire face aux conflits lesquels se multiplient depuis la fin de la Guerre froide, se déroulant le plus souvent, d’ailleurs, à l’intérieur d’un seul État. C’est vrai que le système ne manque pas d’insuffisances. La prévention des conflits, est quelque chose dont on peut parler facilement. Mais arriver à prévenir un conflit, c’est autrement plus difficile. La gestion d’un conflit et sa résolution ne sont pas simples non plus. Mais l’ONU a fait du bon travail dans beaucoup de cas. Comme nous l’avions dit aupal ravant, beaucoup de leçons qui ont été apprises à la faveur de toutes les missions accomplies. Une étude publiée par une Université canadienne souligne que, grâce en grande partie à l’action de l’ONU, moins de gens sont victimes de guerres de toutes sortes à travers le monde. Une autre étude, réalisée par la « Rand Corporation » reconnait que les opérations de paix de l’ONU aboutissent à des résultats positifs plus souvent que les inl terventions américaines avec, en plus, un coût tellement moins élevé. Là encore, disons l‘ONU fait œuvre utile, mais peut beaucoup mieux faire.
MCM
: Vous êtes l’auteur d’un rapport qui a fait grand bruit et qui porte sur l’évaluation des opél rations de paix engagées par l’ONU. Il s’agit là de l’autre aspect du mode de fonctionnement des Nations Unies. De nombreuses anomalies caractérisent le mode d’accomplissement des opérations de paix. Notons, simplement, cette dichotomie entre le Conseil de Sécurité, un vél ritable organe politique et le Comité d’État Mal jor sensé être une projection opérationnelle sur le terrain, en réalité un organe technique sans prérogatives réelles. Mais le tableau des anomal lies est bien plus large .De manière succincte, quelles insuffisances aviezsvous relevé et quelsl les améliorations ont été enregistrées depuis ?
LB :
Le rapport qui porte mon nom a été rédigé dans des circonstances précises. Je crois avoir signalé auparavant que notre Panel fut constitué pour tirer les leçons des deux catastrophes de Srebrenica en Bosnie et du Génocide du Rwanda afin d’éviter que de telles horreurs puissent se répéter. Oui, le Conseil de Sécurité est un orsl gane politique : il ne peut pas en être autrement, s’agissant d’un organisme où sont représentés des États souverains. Le Comité d’État Major est bien mentionné dans la Charte si je ne m’abuse. Mais il n’a jamais vu le jour, tout simplement. Fransl chement, dans les missions auxquelles j’ai partisl cipé, je n’ai pas beaucoup ressenti son absence. Le Secrétariat Général dispose, en fait, surtout depuis le Rapport Brahimi, d’ailleurs, du personsl nel militaire qualifié qui permet au Département de maintien de la paix de faire son travail techl nique de planification et de soutien logistique…. Les problèmes se posent à d’autres niveaux. Si, par exemple, le Conseil de Sécurité (c’estlàldire en fait ses membres permanents), accepte de donner un mandat pour une opération de paix sans enthoul siasme, c’estlàldire sans volonté politique réelle, le mandat sera trop restrictif et les moyens inadésl quats. Là, le Secrétaire Général dispose d’un rôle important à exercer. Notre Rapport lui recommansl de très clairement de « dire au Conseil ce dont il a besoin de savoir, pas ce que ses membres veulent entendre ». A savoir que les moyens doivent être en rapport avec les besoins de la mission. En ces situations, le Secrétaire Général et ses principaux conseillers ne devraient pas hésiter à dire non au Conseil. Je lai fait plus d’une fois, pour ma part.
MCM
: Évoquant, dans l’un de vos écrits, les perspectives d’évolution de l’ONU, vous dites, de manière explicite, que cette évolution sera fortement influencée par les rapports que les grandes puissances entretiendront entre elles. Pour les projections futures les plus visibles, vous excluez, par conséquent, que le monde dans sa diversité soit équitablement représenté dans les différentes instances de cette organisation et, enl core moins, capable de peser sur leurs décisions.
LB :
Il me semble en effet que les rapports entre les grandes puissances –actuelles et à venir – auront une influence importante, voire décisive sur l’évolution des Nations Unies. Je crois que nous en avons déjà parlé. Le poids spécifique d’un pays compte. L’égalité théorique entre tous les États, grands et petits ne change rien au fait que les pays les plus riches, les plus puissants militairement, les plus peuplés se feront mieux entendre qu’un pays, pauvre, faible et peu peuplé. C’est dans la nature des choses. L’objectif de la diplomatie n’est pas d’ignorer cette réalité, mais de faire en sorte que les intérêts des plus petits soient pris en compte, que tous soient traités avec respect et dignité et que chacun participe, selon ses moyens, à la prise des décisions qui affecteront le devenir de l’ensemble. Il appartient aussi aux pays – surtout ce que l’on appelle je crois les pays de puissance moyenne comme l’Algérie – d’accroître leur poids spécifique, c’estlàldire de faire de sorte que leur voix soit plus forte que leurs moyens matériels. Cela se fait par une activité soutenue et des alliances qui se nouent. Le nonlalignement était un levier qui avait permis à un pays comme la Tanzanie de se faire entendre plus fort que certains pays bien plus riches et bien plus peuplés. C’est l’organisation de cette solidal rité qui nous manque cruellement aujourd‘hui…
V .L’Algérie dans le monde :
MCM
: Vous qui avez été un membre émil nent de cette génération de diplomates milil tants que la Révolution algérienne a imposé sur la scène internationale, considérez-vous que la diplomatie militante n’a plus cours ?
LB :
Je serai tenté de dire que la diplomatie misl litante a toujours sa place. Mais elle ne s’exerce pas aujourd’hui de la même manière qu’hier. Nos diplomates d’aujourd’hui sont mieux formés que nous ne l’étions au départ. Ils disposent d’un autre avantage, car ils arrivent dans une administration qui existe déjà et qui fonctionne, même si tout n’est pas parfait. Il existe plus de moyens, surtout maintenant que notre situation financière s’est assainie. Notre génération avait accédé à des responsabilités auxquelles nous n’étions pas prél parés. Nos moyens étaient très modestes. Nous avons fait des erreurs, sûrement. Mais je crois que l’aspect militant dont vous parlez consistait justement à être conscient de ces faiblesses, à être humble et à essayer de se surpasser. Jussl tement parce que nous n’étions pas bien outillés. On parle, quelque fois, de volontarisme, c’est vrai qu’il y en avait beaucoup…Le militantisme de nos diplomates aujourd’hui consiste pour eux à se convaincre que la diplomatie n’est pas un travail qui s’effectue au bureau seulement. C’est une vigilance de tous les instants, partout où l’on se trouve. Cela consiste aussi à rester toujours conscient de l’honneur et de la responsabilité de représenter son pays, son peuple et son Président. En outre, il faut également souligner que le monde a change. Et l’Algérie elle-même n’est plus ce qu’elle était il y a 30 ou 40 ans. La guerre froide n’est plus. Le socialisme est discrédité. Le capitalisme le plus cruel est triomphant. La globalisation prend des formes multiples, le plus souvent défavorables aux plus faibles entre les pays comme à l’intérieur des pays. L’islamisme dans ses formes les plus pernicieuses doit être combattu mais il doit être tout d’abord compris. Ce que les Américains – et le reste du monde avec eux – appellent « guerre glol bale contre le terrorisme » a le plus souvent favol risé le terrorisme en prétendant le combattre, etc. Au plan régional, les problématiques maghrébine, arabe, africaine et méditerranéenne ne se posent plus dans les mêmes termes que par le passe. Autant d’éléments qui composent l’environnement dans lequel nos diplomates – tout comme leurs collègues du monde entier – doivent fonctionner.
MCM
: Justement, avec la fin de la guerre froide, l’épuisement du nonlalignement et l’omniprésence des USA comme hyperspuissance, peutson considésl rer que la doctrine diplomatique de l’Algérie héritée d’une époque, somme toute révolue, est désuète ?
LB
: Là encore, je ne sais pas si nous avions une doctrine aussi claire et aussi élaborée que cela. Il y avait surtout, il me semble, une conscience prosl fonde de la nécessité de servir au mieux de ses moyens. Et nous avons bénéficié de l’indulgence des gens, partout à travers le monde ou presque, car nous faisions notre apprentissage et nous le faisions, justement, de notre mieux. Je crois que nous avons eu un autre atout, la solidarité qui nous liait entre nous. Oh, il y a eu bien des problèmes, des divergences, des jalousies. Peut être quelques frères n’étaient pas à leur place. J’oserai dire, aussi que l’esprit UGEMA, prédomisl nant chez beaucoup d’entre nous, a été un atout. L’Amérique est toute puissante aujourd’hui ? Et alors ? J’ai déjà indiqué au cours de cet entretien, que l’Amérique a toujours été puissante. Je ne vois absolument pas de raisons de cesser d’être soil même ou de plier le genou devant qui que ce soit. Vous l’aviez dit voussmême, l’Amérique ne connaît que son intérêt national, pourquoi avoir peur ou se sentir gêné de parler, nous aussi, de l’intérêt de nol tre pays, de notre région, de nos frères et voisins ? De mon expérience, je tire l’enseignement que les Américains écrasent ceux qui font des courbettes. Ils respectent beaucoup plus ceux qui font preuve de dignité, ceux qui sont francs et sincères, sans jouer les matadors, naturellement. Je dis souvent que ceux qui se transforment en « carpette » devant les puissants ne devraient pas se plaindre si ces puissants s’essuient les souliers sur leurs ventres.
MCM
: Vous avez été Ministre des Affaires Étransl gères de l’Algérie mais, même dans l’exercice de vos charges onusiennes, vous êtes restés en contact étroit avec la diplomatie de votre pays. En toute objectivité, vous diriez que les faiblessl ses de l’appareil diplomatique algérien c’est plus le fait des hommes qui le composent ou celui des structures et des règles de fonctionnement ?
LB
: S’agissant de notre action diplomatique, je ne pense pas être qualifié pour parler « des faiblesses de l’appareil diplomatique ou des insuffisances au niveau des hommes ou des structures». A l’évisl dence, notre diplomatie a beaucoup souffert des faiblesses, des hésitations et des improvisations de tout ordre que le pays a connu tant en ce qui concerne la situation politique que dans le domaine économique, après la mort de BOUMEDIENE, tout au long des années 80. Notre action diplomatique a souffert encore plus lors des années noires de la décennie suivante. Il y a des limites à ce que l’action diplomatique peut faire pour limiter les dégâts que l’on subit ou que l’on s’inflige à l’intérieur. Regarsl dez les gesticulations pathétiques de la diplomatie américaine pour tenter d’expliquer, de justifier ou d’excuser les bourdes de l’administration actuelle. Ceci dit, il n’y a pas de doute qu’il faut toujours se remettre en cause, analyser son action sans complaisance et corriger le tir quand il le faut. Ceci est valable pour l’action diplomatique aussi. Je me souviens de la Conférence des Ambassadeurs que nous avions tenue au printemps de l’année 1964 à l’initiative de notre Ministre d’alors, Abdelaziz Bouteflika. C’est au regretté Mohammed Benyahia et à moismême qu’il avait confié la responsabilité de la préparer. Tout le monde y a contribué, les ambassadeurs aussi bien que les cadres en poste à l’intérieur. Je ne me souviens plus des détails, mais je sais que nous avions tous énormément bésl néficié des informations que chacun avait ramené, des analyses faites par les uns et les autres. Nous avions également beaucoup gagné à écouter les rapports faits devant nous par les responsables des différents secteurs d’activité à l’intérieur du pays : économie, éducation, culture et sécurité. Je reconnais volontiers que notre trasl vail avait un caractère artisanal si je puis dire. Notre expérience était encore limil tée à l’époque comme l’étaient nos moyens. Je ne veux pas flatter la génération actuelle: je pense très sincèrement qu’ils sont mieux formés que nous l’étions, qu’ils ont maintel nant plus d’expérience et le pays a nettement plus de moyens aujourd’hui qu’il n’en avait hier. Étionslnous plus optimistes et plus motil vés, plus volontaristes aussi ? C’est possible. Quoi qu’il en soit, la diplomatie ne fonctionne pas dans le vide. Elle fait partie de l’activité nal tionale ; elle est complémentaire de tout le reste de l’agenda national – l’action du gouvernement comme celle, multiforme, de toute la société. Toul tes les parties de cette grande machine nationale se soutiennent mutuellement et se renforcent récil proquement ou, au contraire, se gênent mutuellel ment. Il est légitime que l’on attende beaucoup de l’action diplomatique et notamment qu’elle projette une image favorable du pays et qu’elle facilite la réalisation de ses objectifs politiques et économisl ques. Mais il est aussi important de se rappeler que la diplomatie ne peut pas « peindre » cette image en toute liberté et sans aucun lien avec la réalité objective qui prévaut dans le pays. La diplosl matie peut améliorer un petit peu l’image réelle ; elle ne peut pas la masquer et en faire une autre. A ceux qui critiquaient la Ligue des États Arabes j’avais coutume de dire que cette organisation est une photo de famille, ou si vous préférez, elle est un miroir qui vous renvoie votre image collective. Si vous n’êtes pas satisfaits du rél sultat, ne blâmez ni le photographe ni le miroir.
MCM
: Vous avez démissionné de vos charges de Ministre des Affaires Étrangères sous le rèsl gne du Haut Comité d’État en 1993.Estsil encore tôt de connaître des motifs de cette démission ?
LB
: Cela m’étonnerait beaucoup que cette pél ripétie passionne vos lecteurs. Disons que juin 1991 n’était pas le meilleur moment pour devenir Ministre des Affaires Étrangères d’Algérie. Mais dans la culture de ma génération, il est difficile, voire impossible de dire non quand on est appel lé pour servir. Et puis j’avais envie de rentrer au pays. Ce n’est pas un secret je crois que j’avais mis tout le monde en garde contre la tenue des élections en Décembre de cette annéesla. Il semsl ble que personne n’avait envisage la possibilité que le FIS pouvait l’emporter. J’aurai dû peutsêtre démissionner au moment de l’arrêt du processus électoral. Mais comment le faire au moment où Boudiaf revenait au pays ? L’autre opportunité pour démissionner c’est quand Boudiaf a été assl sassiné. Mais comment le faire au moment où Belaid Abdesselam devenait Premier Ministre ? Alors, pourquoi en Février 1993 ? Disons que je ne croyais plus que je faisais œuvre utile là où je me trouvais. Et dans ces conditions, il vaut mieux se retirer dans la dignité. Et dans la discrétion aussi. Je ne savais pas que j’allais avoir l’opportunité de commencer presqu’immédiatement une nouvelle carrière : dans le cadre des Nations Unies cettel fois. C’est à l’amitié du Dr Boutros Ghali que je le dois. Je lui en serai toujours reconnaissant.
MCM
: Mais convenez que l’exercice d’une mission diplomatique c’est aussi de la convicl tion qui résulte d’une adhésion. Peutlon dire que les diplomates algériens actuels sont mus par la même passion que celle qui animait les diplomates militants que nous évoquions ?
LB
: Je crois que j’ai déjà énoncé pas mal de chosl ses pour répondre au souci que vous évoquez ici. A l’ONU, je disais souvent à mes jeunes collègues que travailler dans le cadre du maintien de la paix n’était ni une fonction ni un emploi, mais une misl sion. Je crois que la diplomatie, même dans un État indépendant, doit être aussi perçue comme une mission. Pour nous, « diplomatesl militants » servir pendant la guerre de libération n’était que cela, une mission au sens absolu. Mais après l’inl dépendance, même pour nous, l’action extérieure était devenue aussi une carrière : nous avions des préoccupations d’avancement, de retraite. Il fallait penser à sa famille, à ses enfants, à son logement. Aucune raison pour que les diplomates d’aujourd’hui n’aient pas eux aussi, comme nous et plus que nous, de tels soucis. Je me souviens que lorsque le Gouvernement s’employait à mettre au point les profils de carrière dans l’administration, le Présisl dent BOUMEDIENE insistait sur la nécessité que chaque cadre soit complètement rassuré au sujet de sa carrière et de la situation de sa famille pour qu’il puisse se consacrer, pleinement, à son travail.
MCM
: Cela a été une question récurrente tout au long de notre entretien .La mondialisation en cours se poursuit avec une logique et un rythme implacables .Dans ce grand bouleversement du monde, beaucoup de pays vont laisser soit leur âme, soit leur existence. L’Algérie peutselle présl tendre à une place dans cet univers chamboulé ?
LB : La mondialisation n’est ni un choix ni une catastrophe, tout au moins pas nécessairement ! C’est une réalité. Le monde a changé. Rien ne sert de se lamenter sur le temps passé comme le font les poètes dans les chants andalous. N’estlce pas notre prophète qui nous recommande d’élel ver nos enfants d’une manière différente de celle que nous avons connu, parce qu’ils auront à vivre dans une époque qui n’est plus notre époque ? Ceci dit, la mondialisation, bien évidemment, a des effets pervers. Profondément pervers. Les riches deviennent de plus en plus riches et, dans bien des cas, les plus pauvres deviennent encore plus pauvres. Jugezsen : 1% de la population mondiale possède 50% des avoi

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