« De mon expérience internationale, je tire
l’enseignement que les Américains écrasent ceux qui font des courbettes
et respectent beaucoup plus ceux qui font preuve de dignité, sans jouer
les matadors, naturellement »
III .Les enseignements tirés de l’expérience diplomatique :
MCM : Votre expérience diplomatique international le vous
autorise, sans doute, à émettre des appréciations sur certaines grandes
dates de l’évolution du monde, particulièrement, celles qui concernent
les processus de dénouement de crises internationales. Nous allons
entamer la question , si vous le permettez , en évoquant les accords de
Taef qui portent , indubitablement , votre empreinte. Ces accords qui
tenaient compte , pourtant , de la diversité du peuple libanais n’ont
pas résisté , apparemment , à l’usage et au temps. La raison , selon
vous , en revient à l’influence syrienne sur le cours de la vie
politique libanaise ou à une incapacité chronique des composantes du
peuple libanais à s’entendre ? Dans la persistance de la crise interne
au Liban, quelle est la part de l’histoire et de la sociologie et celle
de la géostratégie ?
LB : Le Liban est un pays remarquable à plussieurs égards. Un peuple
attachant, extrêmement créatif, riche d’une diversité absolument sans
pareil. Naturellement il a eu une histoire houleuse, la cohabitation
entre ses communautés n’ayant pas toujours été sans problèmes.
L’environnement géopolitique lui-même n’est ni simple ni facile. La
guerre civile qui, près de 17 ans durant, y a fait rage est pleine de
questions dont plusieurs n’ont toujours pas de réponse. Les libanais –
beaucoup d’entre eux en tous les cas – aiment dire que cette guerre
civile fut en fait «la guerre des autres», c’est à-dire une guerre que
les Palestiniens, les Syriens, les Irakiens, Israël, d’autres encore, se
livraient les uns aux autres sur le territoire libanais. C’est à peine
s’ils concèdent que des groupes libanais ont tout de même pris part à
cette guerre et que la plupart des libanais morts dans ces guerres ont
été tués par d’autres libanais. Laissez-moi dire, dans ce contexte que
j’ai entendu la même chose à peu prés partout dans les situations de
crise où je me suis trouvé .Au Yémen lors de la tentative de sécession
du Sud en 1994, en Afghanistan et en Irak. C’est très difficile à tout
un chacun d’accepter que ses parents, ses amis, ses voisins, ses
compatriotes s’entretuent de cette manière pour des raisons qui,
finalement n’en valaient pas vraiment la peine. Et c’est un fait que la
guerre civile avait une dimension régionale et même internationale très
forte. Quoi qu’il en soit, il y a eu un accord à Taef et c’est sur la
base de cet accord que le Liban a essayé de panser ses plaies et de se
reconstruire. Sur le plan matériel, l’effort de reconstruction a été
remarquable, spectaculaire même. Sur le plan politique, les progrès ont
été laborieux. La Syrie porte certainement de lourdes responsabilités.
Mais son rôle n’a pas été toujours négatif. Aujourd’hui, il n’est pas
politiquement correct de dire du bien de la Syrie au Liban. Même
certains de ceux qui pendant trente années ont coopéré intimement avec
les syriens vous diront désormais que leur présence a été totalement
négative. Mais il n’y a pas de doute que les Syriens n’ont pas permis
une application franche et loyale de tous les aspects de Taef. En
particulier, ils ont simplement ignoré l’obligation qui leur était faite
de commencer à retirer les troupes une année ou deux après l’entrée en
vigueur des accords de Taef. Ils ont, de plus, pratiqué une politique
d’intervention dans tous les aspects de la vie politique et économique
du pays. Je crois que je ne dévoilerai aucun secret en disant que
plusieurs officiers syriens qui ont fait carrière au Liban se sont
scandaleusement enrichis et que la corruption fut, de manière générale,
largement encouragée par eux. Certains n’hésitent pas à dire,
aujourd’hui que les responsables syriens ont fini par se convaincre
eux-mêmes qu’ils étaient au Liban pour toujours et qu’ils pourraient
continuer à s’y conduire comme en pays conquis pour l’éternité. On vous
dira aussi que la Syrie a été encouragée à se comporter de la sorte par
les États-Unis à la suite de la décision du Président Hafez El ASSAD de
participer à leurs cotés à la guerre contre l’Irak, en 1991, à la suite
de l’occupation du Koweït par le Président SADDAM Hussein. J’ajouterai
pour ma part que les Syriens se sont conduits au Liban un peu comme les
Égyptiens au Yémen après la chute du régime de l’Imam Ahmed et la
proclamation de la République par Abdallah SALLAL, en 1962. Comme
l’Égypte en Syrie, aussi, pendant la courte vie de la République Arabe
Unie, de 1958 à 1961. En fait, il est toujours difficile de jouer
correctement le rôle du grand frère dans de tels cas. Et je suis sur que
beaucoup de syriens reconnaissent aujourd’hui que leurs responsables en
général, et leurs représentants sur place en particulier, ont eu « la
main particulièrement lourde » au Liban. Je dirais enfin que les Syriens
doivent comprendre aujourd’hui qu’ils ne reviendront plus jamais au
Liban, que «le Liban de Papa est mort». Et ils doivent rassurer les
Libanais, sur ce point, afin que les deux pays puissent commencer à
rebâtir des relations de bon voisinage dont ils ne peuvent absolument
pas se passer, les uns comme les autres. Sur le plan intérieur,
l’application des Accords de Taef laisse, sérieusement, à désirer sur un
point fondamental. Taef devait conduire petit à petit vers la fin du
système confessionnel. Nous avons assisté, paradoxalement, à un
confessionnalisme de plus en plus excessif, de plus en plus étendu, plus
rigide que jamais il ne le fut. Cependant, les Libanais acceptent
aujourd’hui qu’ils n’ont pas d’autre base que les Accords de Taef pour
maintenir l’unité de leur pays et restaurer sa stabilité. A ma
connaissance, c’est là l’attitude de tous, même du Général Michel AOUN
qui, en son temps, s’était farouchement opposé à ces accords.
Évidemment, la situation régionale influe puissamment sur les évènements
au Liban. On peut dire que les Israéliens ont favorisé la naissance du
mouvement chiite du « Hizbollah » qui a vu le jour à la suite de
l’occupation Israélienne du sud Liban, à compter de l978 qui est,
précisément, l’année où la révolution khomeyniste a triomphé en Iran.
C’est encore Israël qui a donné un second souffle à ce mouvement en
2006, en lui offrant l’occasion de la résistance farouche dont nous
fûmes tous les témoins l’été dernier. L’Iran, de son côté, exerce une
influence indéniable sur le Hizbollah et cela pose problème au Liban
comme à l’ensemble de la région, en raison, notamment, de la grave crise
dont l’Irak est actuellement le théâtre .Des amis bien en place à
Beyrouth me disent que la guerre civile qui fait rage en Irak a failli
s’étendre au Liban et mettre aux prises, pour la première fois, les
communautés sunnite et chiite dans un pays qui n’avait pas besoin de
cela. On me dit aussi que, fort heureusement, ce risque est éloigné, du
moins pour le moment. Il y aurait encore beaucoup, beaucoup à dire au
susl jet du Liban et des conséquences que la crise intésl rieure et les
problèmes régionaux peuvent avoir rél ciproquement. Je crains d’avoir
déjà été trop long. J’espère que ces éléments apportent un aperçu sur la
complexité des problèmes qui se posent dans ce pays et dans la région
dans son ensemble.
MCM : Le Conseil de Sécurité des Nations Unies vient d’approuver
la création d’un Tribunal Intersl national pour juger les auteurs de
l’assassinat de Rafik EL HARIRI. Ce Tribunal vastsil pouvoir exercer son
mandat ? Ce mandat estlil de nature à compliquer ou à dénouer la crise
du Liban ?
LB : L’instauration de ce tribunal est au cœur de la crise.
Beaucoup de Libanais vous diront que la très forte opposition à ce
tribunal par les sysl riens et ceux qui les soutiennent est la meilleure
preuve de leur culpabilité dans l’assassinat de Hariri comme dans les
autres assassinats qui, périodiquement endeuillent tout un peuple. Il y
a malheureusement une absence totale de confiance et même de toute
communication enstre Beyrouth et Damas et même entre les parties
libanaises. Le désaccord au Liban ne porte pas seulement sur ce
tribunal. Vous avez maintenant l’échéance présidentielle qui avance à
grands pas : le Mandat du Président Émile LAHOUD tire à sa fin et le
parlement libanais doit élire son successeur au plus tard en Octobre.
Une très grande partie des positions, des manœuvres, des alliances ne
perdent pas de vue cette échéance. Taef fut passible parce que nous
avions réussi à aligner derrière l’action du Haut Comité Tril partite (AlgériesArabie
SaouditesMaroc) tous les pays arabes et toute la communauté internatiosl
nale. Nous n’en sommes pas là pour le moment.
MCM : La fin de l’apartheid en Afrique du Sud a constitué un moment
intense dans l’histoire de l’humanité .Selon vous, le dénouement exeml
plaire de la situation qui prévalait en Afrique du Sud est plus la
résultante d’une prise de conscience des « colons blancs » de l’impossil
bilité pour l’apartheid de se perpétuer ou plus la résultante du combat
de l’ANC appuyé par un fort courant de sympathie internationale ?
LB : La situation en Afrique du Sud en 1994 était tout simplement
magique. Ce fut, permetl tezlmoi de le dire, un des moments à la fois
les plus forts et les plus heureux de ma carrière. Le tout dernier
bastion de l’entreprise coloniale européenne en Afrique était en train
de tomber sous nos regards. Et c’était l’une des manifesl tations les
plus pernicieuses du colonialisme, un modèle qui, par bien des égards,
ressemblait à ce que nous avions connu dans notre pays et qui était
encore mieux ancré que chez nous. Nelson Mandela est certainement l’un
des géants du vingtième siècle : quel destin ! Arrêté à l’âge de 48 ans,
il sort d’une détention souvent très inhumaine à l’âge de 75 ans et
surprend le monde entier avec sa gentillesse, sa patience, sa tolérance,
son humour et son charisme. En face de lui, il y a Frederik De KLERK
qui, quelsl ques années plus tôt, appartenait encore à l’aile dure du
régime raciste et qui subit luilmême une transformation inattendue
puisqu’il accepte, loyalement, la fin de l’apartheid et veut partisl
ciper à construire la nouvelle Afrique du Sud. Permettezlmoi une petite
digression pour illustrer un peu les qualités de MANDELA. Lorsque
j’étais allé lui dire au revoir, il m’a gentiment amené dél jeuner chez
lui à la maison en tête à tête. Là, il m’a tout d’abord présenté sa
cuisinière, une ancienne militante. Pendant le déjeuner il me parla de
sa visl site au Maroc juste avant la signature des accords d’Évian. Sa
mémoire des noms et des lieux est prol digieuse. Il me demanda des
nouvelles de Nouredsl dine DJOUDI qui l’avait accompagné lors de son
passage dans un camp de l’ALN. Il me parla aussi du « représentant du
FLN à Rabat, le Dr. Mustasl pha, Je crois » disaitsil. (Évidemment il
s’agissait du Dr. Chaouki MOSTEFAI) Il me racontera, alors, que le Dr.
MOSTEFAI lui avait dit quelque chose qu’il n’avait jamais oublié : « Il
est naturellement essentiel de combattre l’occupation par tous les
moyens, même par les armes, avait dit le Dr. Mossl tefai. Mais avaitsil
ajoute, il arrive un moment où il faut accepter de parler, donc, de
négocier … » Cette référence au frère Chawki MOSTEFAI figusl re,
explicitement, dans l’autobiographie de MANsl DELA, mais il l’appelle
toujours « Dr. Mustapha » ! Alors, comment est arrivée la fin de
l’apartheid ? La lutte de l’ANC a certainement été déterminante, bien
sur. Mais il n’y a pas de doute que le soutien extérieur et le rejet
presqu’universel de l’apartheid ont fini par avoir de l’effet : pendant
longtemps, l’ocsl cident officiel – je veux dire les gouvernements de
ces pays – a soutenu le régime blanc dans le cadre de la guerre froide
.Il fallait s’opposer à l’ANC consisl dérée comme communiste et aux
mouvements de libération dans la région car susceptibles de s’allier à
l’URSS. Cependant, la politique de Gorbatchev rassurait de plus en plus
Washington, Londres et leurs alliés. De plus l’audience de l’ANC
augmensl tait au sein de l’opinion et le mouvement en faveur du boycott
du régime raciste faisait des progrès. La communauté noire en Amérique,
notamment, était de plus en plus mobilisée en faveur de l’ANC.
L’Occident change, alors, de politique et retire progressivement son
soutien à Pretoria. C’est dans ces conditions qu’un groupe d’hommes
d’affaires blancs commence à envisager le chanl gement. De KLERK hésite,
mais finit par accepsl ter que des pourparlers s’engagent avec Manl dela
dans sa prison. Vous connaissez la suite …
MCM : Vous considérez que le processus de réconciliation qui est
intervenu en Afrisl que du Sud constitue un exemple dont il faut
s’inspirer ou qu’il faut au moins méditer ?
LB : Il y a beaucoup de leçons à apprendre dans l’expérience Sud
Africaine. Mais j’ai l’impression qu’à l’ONU, comme ailleurs, on a
parfois essayé de « transplanter » purement et simplement ce qui fut
pratiqué en Afrique du Sud dans des contextes qui étaient totalement
différents. Ce fut en particulier le cas de la fameuse « Commission pour
la vérité et la réconciliation ». De nombreuses commissions simil laires
ont été créées un peu partout. A ma connaissl sance, seule celle qui fut
créée au Guatemala a donné des résultats. Je sais notamment que celle
qui fut créée en Haïti n’a pas servi à grandlchose. L’un des
enseignements que je retire de mon expérience personnelle en Afrique
du Sud et ailleurs c’est qu’aucune crise ne ressemble à l’autre. Il
n’existe pas, par conséquent, de solution toute faite qu’on irait
appliquer de manière mécanique partout.
MCM : Il est établi que les Nations Unies disposl sent, désormais,
d’un modèle préétabli de rétal blissement de la paix avec mise en place
d’un dispositif international de gestion administrative, sécuritaire et
militaire des situations prévalant dans les pays concernés. En vous
inspirant des exemples de Haïti et de l’Afghanistan, vous porsl teriez
quelle appréciation sur l’efficacité et du rôle de l’ONU et de
l’efficacité du dispositif évoqué ?
LB : Il faut d’abord clarifier un point .En parlant de « dispositif
international de gestion adminisl trative, sécuritaire et militaire » je
me demande si vous ne faites pas allusion très spécifiquement aux cas du
Kossovo et de Timor de l’Est. Dans ces deux territoires, l’ONU a en
effet assumé la gestion directe de ces territoires. A Timor, Leste,
comme on l’appelle maintenant, cette gestion dil recte a pris fin, mais
pas au Kosovo où l’on peine à trouver une solution qui permette à l’ONU
de passer la main. Permettezsmoi de dire que j’étais – je suis toujours
– tout à fait opposé à cette prasl tique et que, pour cette raison j’ai
refusé de dirisl ger la mission des Nations Unies dans chacun de ces
deux territoires. Dans le « Rapport Brahimi », que nous aurons,
peutlêtre, l’occasion d’évoquer, nous disions que si l’ONU devait
généraliser cette pratique, pour ainsi dire déterrer le système de «
tutelle », il faudrait d’abord le dire ouvertement et obtenir ensuite un
mandat clair de l’Assemblée Générale. De plus, les États membres
devraient doter leur organisation d’outils indispensables qu’elle ne
possède pas. Timor et le Kossovo sont de tous petits territoires et
pourtant l’ONU a eu toutes les peines du monde à les administrer corl
rectement. Qu’en seraitsil alors si l’ONU devait assl sumer de telles
responsabilités dans un territoire plus vaste et une population plus
importante ? Là où l’ONU possède un outil à peu près convesl nable stout
juste en faits avec une expérience qui commence à compter, c’est dans le
domaine des « opérations de paix » pour employer un terme un peu moins
restrictif que celui généralement utilisé « opération de maintien de la
paix ». L’ONU disl rige aujourd’hui pas moins de 18 de ces opérasl tions
et ses missions réunissent environ 100.000 hommes dont environ 80.000
soldats et 8 à 10.000 policiers, le reste étant des civils. Pour cela
elle dispose d’un budget total de près de 6 milliards de dollars, soit
plus du double du budget du reste du Secrétariat Général des Nations
Unies. Dans ces missions, l’ONU ne gère pas le territoire. Elle apporte
un soutien aux autorités locales qui, elles, sont nées d’un processus de
paix que l’ONU aura souvent mais pas toujours facilité. Il s’agit, pour
l’essentiel d’accompagner les nouvelles autorités locales pendant
qu’elles s’installent dans un pays qui, le plus souvent aura été
largement détruit par des années et des années de conflits intérieurs.
Ces opérations de paix des Nations Unies sont à peu près toujours
utiles. Dans certains cas, elles auront été de grands succès : regardez
le Mozaml bique ou la Namibie, par exemple. Dans d’autres cas, elles
auront peiné laborieusement, commis des erreurs, mais finalement, le
succès, même modeste, est au rendezsvous. Regardez l’Angola, le Sierra
Leone et même le Liberia et le Cambodl ge. Beaucoup trop souvent, l’ONU
et ses membres s’empressent de déclarer victoire, se retirent mais l
quelques années, généralement de deux à cinq ans plus tard s le conflit
reprend. C’est le cas en Haïti. Cela risque d’être le cas en
Afghanistan. Dans une autre catégorie de cas, l’ONU aura été passible de
fautes très graves. La Bosnie et le Rwanda sont les exemples les plus
embarrassants pour l’Organisation, en raison des massacres de Srebrenica
en Bosnie et du génocide au Rwanda. Enfin la Somalie est l’exemple –
heureusesl ment pas trop répandu – d’un échec scanl daleux des Nations
Unies et de la Commul nauté internationale dans son ensemble. De très
nombreux ouvrages existent dans toutes les langues au sujet de ces
problèmes d’ « États défaillants » (si c’est bien ainsi que l’on traduit
« Failed States »), de « maintien de la paix », d’ « opésl rations de
paix » etc. Il y aurait donc énormément à dire encore sur le sujet. Mais
pour nous résumer, disons, tout de même, que l’ONU fait œuvre utile dans
ce domaine même s’il existe de nombreuses insuffisances, de nombreuses
lacunes à combler. Et il ne faut jamais oublier que, dans ce contexte –
comme en tout autre, d’ailleurs – l’ONU ce n’est pas le Secrétaire
Général et ceux qui, comme moi ou le frère Mohammed SAHNOUN, ont
participé parfois à son action. Ce sont les États membres euxsmêmes,
notamment les plus influents d’entre eux et encore plus particulièrement
les Membres Permanents du Conseil de Sécurité, qui font les décisions.
C’est leur volonté politique qui mène à la décision de monter une
opération de paix, de la poursuivre ou d’y mettre fin, voire, de la
refuser dès le départ. Ce sont les pays membres qui foursl nissent
soldats, équipement, policiers, et personl nel civil ainsi naturellement
que le financement. Évidemment, ces États ne manqueront pas de
s’attribuer les mérites du succès et ils s’empresl seront de rejeter sur
« l’ONU » tous les échecs, l’ONU étant définie alors, péjorativement,
par l’évocation des « bureaucrates » qui servent dans le cadre du
Secrétariat. Je disais à mes collègues que l’une des fonctions de cette
parl tie de l’ONU consistait précisément à accepter d’être blâmée pour
les fautes des États membres.
MCM : En Irak, justement, l’ONU a été, au total, mise à l’écart dans
la gestion de la crise interne de ce pays .Les USA se sont comportés
comme puissance conquérante avec les résultats qui sont chaque jour
enregistrés. Nonobstant cette marginalisation de l’ONU dans le conflit
interne de l’Irak, quelles sont les principales anomalies qui, de votre
point de vue, caractérisent la dél marche actuelle des USA vissàsvis de
l’Irak ?
LB : L’Irak est une immense tragédie. En Amérisl que seulement, le
nombre d’ouvrages – de qualité très inégale, naturellement – qui lui
sont consacrés se comptent déjà par milliers. Comment être sucsl cinct
au sujet de tant d’injustice, de tant de soufsl frances, de tant de
destructions, et aussi, hélas, de tant d’incertitudes et de dangers pour
l’avenir ? Tout d’abord quelques mots indispensables au sul jet du rôle
de l’ONU. L’Organisation est marginalisl sée, ditessvous ? Franchement
j’aurai voulu qu’elle le fut encore plus. Je m’explique. Ayant envahi
l’Irak dans la plus totale illégalité, les ÉtatssUnis sont revenus au
Conseil de Sécurité et obtenu (étaitsce des le mois de Mai 2003 ?) que
leur stasl tut d’occupant soit reconnu. Ils ont aussi demandé que l’ONU
ouvre une mission à Baghdad pour y jouer, disaientsils, «un rôle
important». J’avais plaidé, pour ma part en faveur d’un refus pur et
simple d’envoyer qui que ce soit à Baghdad : les ÉtatssUnis ont ignoré
l’ONU et l’opinion internatiosl nale qui, dans son immense majorité,
était opposl sée à cette guerre. Même des pays qui ont parsl ticipé à
l’aventure comme l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie étaient désavoués
par leurs populations. Que pourrait faire l’ONU dans un pays occupé par
son membre le plus puissant ? Rien du tout. Alors, laissons les
occupants faire. Je disais aussi qu’il était certain que toute «
hyperspuissance » qu’elle était, l’Amérique n’allait pas s’en sortir. Il
arrivera bien un moment où Washington viendra demander de l’aide pour
mettre fin à l’occupasl tion, c’est alors, que l’ONU aura un rôle à
jouer… Mais le Secrétaire Général a cédé aux pressions et le pauvre
Sergio VIEIRA DI MELO accepta avec beaucoup de réticence d’aller à
Baghdad. On sait comment il trouva la mort dans cet attentat
inqualifiable qui a couté la vie à vingt autres de ses compagnons. A la
fin de son mandat, le Sesl crétaire Général de l’ONU Kofi ANNAN dira que
la décision qu’il regrettait le plus, durant ses dix années à la tête de
l’ONU, était, précisément, d’avoir accepté d’envoyer Sergio à Baghdad.
En Janvier 2004, je venais juste de rentrer d’Afghanistan lorsque
l’Administrateur américain en Irak, Paul BREMER III et une grosse
délégation du Conseil du Gouvernement vinrent à New York demander le
retour de l’ONU à Baghdad. Mais cette foislci, ils tenaient un tout
autre langage. « Nous voulons mettre fin à l’occupation, affirsl
maientsils, restaurer l’Irak dans sa souveraineté et nous ne pouvons pas
le faire seuls, nous avons besoin de l’aide des Nations Unies ». Dans de
telles conditions, le Secrétaire Général ne pouvait pas dire non :
comment peutlil refuser d’aider à mettre fin à une occupation étrangère
et à la ressl tauration de la souveraineté d’un État membre ? Les
Américains ont aussi demandé avec l’insissl tance dont eux seuls sont
capables que cette resl ponsabilité me soit confiée. Ma première
réaction avait été un refus catégorique .Je comprenais, parsl faitement,
que l’ONU revienne dans cette nouvelle donne, mais j’avais,
personnellement, été publiquesl ment opposé à la guerre imposée à
l’Irak. Du fait de mon statut de fonctionnaire international, j’étais
tenu à un droit de réserve mais je m’étais exprimé publiquement à ce
sujet à plusieurs reprises. Le Secrétaire Général insista, néanmoins
tandis que les pressions américaines, bientôt relayées par des appels
pressants de Londres, ne lâchaient pas prise. Après avoir consulté très
largement autour de moi, j’ai fini par dire oui. Regardant en arrière,
j’admets, en toute humilité, avoir commis trois fausl tes : la première
c’est d’avoir accepté cette misl sion. La seconde c’est de ne pas
l’avoir abandonné lorsque ma première proposition de former un goul
vernement provisoire de technocrates ait été rejesl tée par la nouvelle
classe politique irakienne. Une classe formée, essentiellement, de gens
revenus d’exil derrière les tanks américains. La troisième c’est que,
ayant accepté de rester après ce rejet, j’aurais du rester plus
longtemps, prendre une part active à la préparation et la tenue de la
Conférence Nationale de réconciliation que j’avais suggéré et dont tout
le monde convenait, apparemment. Cela ne sert pas à grandlchose de se
lamenter maintenant. Mais puisque dans cette interview, il s’agit de mon
itinéraire personnel, je tenais à me livrer – en toute franchise, en
toute simplicité et en toute humilité – à cette autocritique devant vos
lecl teurs et l’ensemble de mes compatriotes. Autant pour l’ONU… et pour
mon humble personne. Quelles erreurs ont été commises par les Amérisl
cains ? Tout d’abord, le péché originel, la guerre ellesmême, si
totalement inutile, injuste et insensl sée. Ce mal premier étant fait,
beaucoup de fautes doivent être mises sur le compte de l’arrogance et de
l’ignorance qui sont, souvent, les deux faces de la même pièce de
monnaie. Le fait d’arriver à Baghdad alors qu’à Washington on continuait
à débattre de ce qu’il fallait faire du pays était déjà la marque de
l’indécision. Mettre le «Chouchou» Ahmed CHALABI à la place de SADDAM
tout simsl plement ? Substituer un Gouvernement Provisoire d’Unité
Nationale ? Instaurer un régime d’occusl pation ? Les Américains ont
finalement opté pour cette dernière solution mais sans aucune préparal
tion. BREMER ne connaissait rien de l’Irak et les maitres de Washington
insistaient pour qu’il s’enl toure de jeunes néosconservateurs purs et
durs qui étaient plus écoutés que les ambassadeurs, les universitaires
et les agents de la CIA même qui connaissaient le pays et la région à
fond. Qui ne se souvient du pillage que les occupants avaient laissé
faire et des envolées lyriques du Secrétaire d’État à la Défense
Rumsfeld sur la « liberté qui est souvent anarchique au dél but » ! La
dissolution de l’armée, la dissolution du Baath, et la corruption qui
atteint des somsl mets jamais égalés, que saissje encore ?… Mais où en
estson aujourd’hui ? L’Irak astsil resl trouve sa souveraineté comme les
Américains l’avaient promis ? Formellement oui. Effectivement, en aucune
manière ! Quelle souveraineté avec la présence de 150.000 soldats US,
plus quelques autres dont le statut n’a jamais été défini par aucun
accord avec les autorités irakiennes – aussi peu représentatives
qu’elles soient ? Mais il y a plus. Outre les forces armées américaines
et alliées, il faut se rendre compte qu’il existe aussi des dizail nes
de milliers (Haykel parle de 120.000) agents de sécurité qui
appartiennent à des « compagnies privées de sécurité. En fait il s’agit
tout simplement de mercenaires – un pas de plus vers la privatil sation
tous azimuts qui nous rapproche donc de la privatisation même de la
guerre. Les armées régulières répondent à leurs Gouvernements
respectifs. Les mercenaires ne répondent qu’aux compagnies qui les
emploient. Les excès commis par les militaires finissent toujours par
être connus et leurs Gouvernements ne peuvent pas éviter d’y regarder de
plus près, de s’excuser, et parfois de condamner ceux de leurs soldats
qui commettent des fautes graves. Mais les mercenaires ? Perl sonne ne
sait ce qu’ils font exactement, ou plutôt, on sait parfaitement qu’ils
font des dégâts énorsl mes ; le plus souvent dans l’impunité la plus
totale.
MCM : Vous pensez que les ÉtatssUnis d’Amérique pourraient
aboutir, rapidement, à une solution qui leur permettrait de se retirer
du bourbier irakien ?
LB : C’est la grande question qui occupe et préocl cupe tous les
Américains. Que faire ? Mais il est essentiel de comprendre, tout
d’abord, que leurs préoccupations ne tournent pas autour de la quesl
tion de savoir ce qu’il faut faire pour l’Irak et les Irakiens, pour
mettre fin à cette guerre et pour persl mettre à ce pauvre pays de
retrouver la quiétude et la stabilité. La question centrale qui les
tracasse c’est celle de savoir comment sortir l’Amérique ellelmême de ce
bourbier, comment régler les inl nombrables problèmes qui assaillent l’Administrasl
tion et la société américaines de tous les côtés en conséquence directe
de cette guerre. Dans cette logique, ce qui peut arriver à l’Irak,
proprement dit, devient tout à fait secondaire. Or, si, en vésl rité, ce
n’est pas à l’Irak que l’on s’intéresse, il y a naturellement peu de
chance que l’on parvienne à régler ses problèmes. N’estlce pas la
logique élémentaire ? Première condition donc, si l’on veut vraiment
régler les problèmes de l’Irak : concensl trer toute l’attention sur
l’Irak et sur la recherche de solutions aux problèmes de l’Irak, non sur
les blessures que l’Amérique s’est infligée à elles même.
L’Administration américaine actuelle en est elle capable ? Beaucoup en
Amérique en doutent. Par ailleurs, la fièvre électorale s’est déjà saisl
sie de la classe politique américaine, bien que l’élection
présidentielle ne doive avoir lieu qu’en Novembre 2008, c’estsàsdire
dans un an et demi, une éternité pour le peuple irakien. Or, dans ce
contexte électoral, chaque mot que l’on dit, chal que initiative, chaque
suggestion doivent d’abord et avant tout servir l’intérêt du candidat
favori. Mais, naturellement, on enrobera cela, bien soil gneusement,
sous le label du sacrossaint INTEsl RET NATIONAL. Souvenezsvous de ce
que nous disions au sujet des puissants pour qui la politisl que
intérieure tient lieu de politique étrangère… Que faire alors ? Tout
d’abord, il est indispensal ble que les pays de la région, (en premier
lieu les pays limitrophes de l’Irak et ensuite tous les autres)
comprennent que l’Irak est déjà ou desl viendra bientôt LEUR problème
aussi. Pour être brutalement franc et direct : « les Américains ont
cassé l’Irak ; les pays de la région en héritent ». Une guerre civile se
déroule dans ce malheureux pays, si on n’arrive pas à y mettre fin bien
vite, elle va d’abord s’étendre à l’ensemble de l’Irak ; puis
inexorablement, cette guerre et toutes ses conséquences déborderont
nécessairement pour contaminer – de proche en proche – toute la rél gion.
Pour le moment, la guerre civile se déroule essentiellement dans Baghdad
et trois ou quatre provinces. Cela représente tout de même 40% de la
population ! Et la guerre est pour l’essentiel aussi, entre Sunna et
Chiaa. Mais la logique implal cable de la guerre civile va faire, sans
doute, que les Kurdes vont bientôt se trouver plus impliqués qu’ils ne
le sont déjà (car ils le sont !) ; ensuite on verra des groupes sunna se
battent entre eux, des milices Chiaa qui s’empoignent et, probablel
ment, des combats opposeront aussi les partil sans de Barzani à ceux de
Talabani au Kurdistan. Au niveau de la région, l’Iran jouit, pour le
mosl ment, d’un indéniable avantage. Son influence en Irak est à la fois
réelle et étendue. Ce pays devrait, pourtant, méditer l’exemple tout
récent de la Syrie au Liban et celui de l’Égypte au Yémen que nous
évoquions il y a peu. Il faut garder à l’esprit le sensl timent
d’animosité que les persans et leurs voisins arabes nourrissent les uns
vislàlvis des autres, avec son lot de très nombreux préjudices et de
malentendus, pour ne pas dire plus. Les Irakiens lmême les chiaa parmi
eux l ne toléreront même pas, en effet, un semblant de domination
iranienne. Aussi, Iraniens, Turcs et Arabes devraient unir leurs efforts
pour porter secours, sans arrièrel pensée, aux Irakiens. Je crois que ce
sera le plus sûr moyen de mettre fin au cauchemar irasl kien actuel. Les
Américains ne devraient pas craindre une telle approche. Et les voisins
de l’Irak ne devraient pas refuser de coopérer avec l’Amérique si cette
dernière reconnait ses erresl ments et s’engage enfin à travailler pour
aider au règlement des problèmes de l’Irak au lieu de ne penser qu’a
s’extraire ellelmême du bourbier dont elle doit assumer seule l’entière
responsabilité.
MCM : Depuis votre retrait de la médiation enl treprise par les
Nations Unies en Irak, vos déclarations paraissent plus critiques vislàl
vis, tant des USA que d’Israël. Il s’agit d’un état d’âme ou d’une
position conceptuelle ?
LB : Je dirai plutôt que mes critiques sont devenues plus aigues
depuis que j’ai quitté l’ONU, pas depuis que j’ai quitté l’Irak. Je suis
plus libre maintenant bien entendu. Pendant que j’étais à l’ONU, avant
comme après mon bref passage en Irak, j’avais fait des déclarations qui
ont irrité les Israéliens. Je m’étais expliqué, en démontrant que je
n’avais pas exprimé une opinion mais des faits concernant le
comportement de l’occupant israélien. J’avais bien insisté que mes
déclarations étaient en parfaite harmonie avec les résolutions des
Nations Unies.
MCM : C’est uniquement l’appréhension de l’échec de la politique
américaine qui vous a conduit à vous démettre de votre mandat onusien
pour l’Irak ?
LB : Je crois que je me suis expliqué suffisamsl ment sur cette
question, il y a un moment.
IV. La réforme du fonctionnement de l’ONU :
MCM : « Tout le monde, affirmezsvous, s’acsl corde pour dire que les
Nations Unies doivent se réformer ».Pour préciser, aussitôt, qu’ « il
est difficile à une organisation de 192 états memsl bres de se réformer
ellelmême ».Le déclin du rôle des Nations Unies, parfaitement
perceptible, c’est l’impossibilité pour cette multitude d’États membres
à s’accorder ou bien le blocage est délibéré provenant , sinon des
puissances monl diales, du moins, des États Unis d’Amérique cette «
hyperspuissance » que nous évoquions ?
LB : C’est la grande mode de parler de « rél formes » partout – au
sein des organisations, des États, des universités et des banques. A
l’ONU on ne fait que cela, depuis la fin de la guerre froide, surtout.
Et l’on continue d’ailleurs... Aucun pays n’est plus persistant dans son
exisl gence de réformes aux Nations Unies que les USA. Mais de quelles
réformes s’agitsil ? Clarifions d’abord, un peu plus, la position de
cette « hyperspuissance » au sein de l’Organisation. Washington exerce,
en effet, une influence à nulle autre pareille. Il est, souvent, fait le
reproche au Secrétaire Général, quel qu’il soit, « de se soul mettre en
toutes circonstances à la volonté des Américains ». La réalité est que,
dans le monde d’aujourd’hui, ce n’est pas le Secrétaire Général mais les
Étatslmembres eux-mêmes qui, la plupart du temps, se soumettent à la
volonté des USA. C’est ainsi qu’il se raconte que Boutros GHALI,
essayant une fois de dire à Madeleine Albright, alors Ambassadrice
auprès de l’ONU, qu’il ne pouvait faire ce qu’elle voulait parce que
certains Étatsl membres pourraient protester, se vit verl tement
répliquer : « Ne vous en faites pas, nous nous sommes assurés qu’ils
seront tous d’acl cord». Il n’y a pas lieu de s’étonner que ce soit,
précisément, Madeleine Albright qui disait, « nous voulons que le
Secrétaire Général soit surtout sel crétaire et très peu général ». Il
est vrai qu’aucun Secrétaire Général n’a défendu ses prérogatives et
celles de ses collaborateurs autant que Dag HAMMARSKJÖLD. Ajoutons que
les deux Secrésl taires Généraux africains, Boutros GHALI et Kofi ANNAN,
ont essayé, chacun selon sa personnasl lité, son style et ses
circonstances, de limiter les dégâts. Boutros GHALI en a payé le prix,
les États Unis ne lui ayant pas permis de faire un second mandat. Kofi
ANAN a été puni et réduit à l’imsl puissance avec le soitl disant
scandale du prol gramme « pétrole contre nourriture » pour l’Irak. Mais
l’important ici est de souligner que l’ONU, c’est d’abord et avant tout,
les États Membres en ajoutant que les ÉtatssUnis exercent cette
influence énorme sur l’organisation grâce à l’influence directe qu’ils
exercent sur la quasiltotalité des États membres. Mais il serait injuste
de dire que les Étatssmemsl bres se plient toujours à toutes les
volontés de Washington. Dans le domaine des réformes, en particulier,
puisque c’est de cela que nous parl lons en ce moment. Les ÉtatslUnis
n’arrivent pas à faire exactement ce qu’ils veulent. Les travaux
préparatoires pour le grand Sommet de 2006 qui a discuté et adopté le
rapport du « Panel de Haut Niveau » au sujet des reformes furent très
labosl rieux et les Américains n’ont pas réussi à imposer leurs vues. En
fait, les réformes annoncées par le Secrétaire Général Kofi ANNAN en
grande fansl fare furent très modestes parce que les 192 Étatss membres
ont du se replier sur leur plus petit dél nominateur commun. Les
réformes ont concerné, très modestement, le changement de nom de la
commission des droits de l’homme avec des rél visions très cosmétiques
du mode d’élection de ses membres ainsi que la création d’une « Coml
mission pour la construction de la paix » (Peace Building
Commission).Une commission qui, à mon humble avis, n’apportera pas
grandlchose de nouveau au travail de l’Organisation en matière de
maintien de la paix et de soutien aux pays qui sortent d’une situation
de crise. Il y a eu, aussi, l’adoption de la fameuse « responsabilité de
protél ger » mais en soumettant son exercice à de telles conditions que
l’on ne s’est guère éloigné, en fait, des dispositions de la Charte en
ce qui concerne l’intervention militaire et l’usage de la force. De
manière plus significative, il n’y a eu aucun progrès au sujet de
l’élargissement du Conseil de Sécurité, la réforme la plus importante
que l’Organisation attend depuis au moins quasl rante ans. Il n’a même
pas été posé de regard sur les agences spécialisées de l’Organisation
lesquelles, à mon humble avis, sont beaucoup trop nombreuses, faisant
souvent double eml ploi et n’ayant pas toujours une efficacité qui
corresponde à leur budget de fonctionnement. Une autre réforme dont on
parle de temps a autre sans parvenir à une décision concerne les contril
butions respectives des États au fonctionnement de l’Organisation. Les
ÉtatssUnis contribuent ensl core environ à 25% de ce budget. La Chine,
l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et même la Russie contrisl buent
très peu. Ces pays pourraient, devraient élesl ver leur quotespart, afin
de diminuer, substantielsl lement, la part des USA et se mettre ainsi à
l’abri de leur chantage permanent qui consiste à exhiber la menace de ne
pas verser leurs contributions si l’organisation ne se pliait pas à
leurs exigences. Vous voyez, en tous les cas, que je n’avais pas tort de
dire qu’il n’est pas possible à 192 États souverains de bâtir un
consensus sur chaque question qui leur est soumise, encore moins au
sujet de réformes, tant soit peu importantes.
MCM : De manière graduelle mais détermil née, les missions des
Nations Unies ont évol lué dans le sens d’une adaptation aux impél
ratifs de la politique étrangère américaine, plutôt que de la paix dans
le monde ? Cette vil sion des choses vous parait fidèle à la réalité ?
LB : Le problème central est que le Conseil de Sécurité est seul
habilité à prendre les décisions nécessaires quand la paix est menacée
quelque part. Or les cinq membres permanents du Conseil ont chacun un
droit de veto. Et dans les circonsl tances présentes, les ÉtatssUnis
sont le pays qui n’hésite jamais à en faire usage. Les autres pays n’y
ont recours, la plupart du temps, que lorsque leurs intérêts les plus
directs sont en jeu. Mais pour le reste de l’Humanité, cette situation
n’est pas satisfaisante : pourquoi cinq États sont seuls à disposer de
ce droit ? Comme nous vel nons de le dire, aucun consensus n’a été
atteint au sujet de l’élargissement du Conseil de Sécusl rité. Mais il
faudrait peutlêtre dire qu’il ne faut s’attendre à des changements
fondamentaux le jour où le Conseil sera élargi : L’Inde et le Japon, par
exemple, se comporteront comme la Chine et les autres. Ils penseront
toujours à leurs intérêts propres, rarement à ceux de l’humanité
entière.
MCM : De manière schématique, le Tiers Monde contrôle l’Assemblée
Générale des Nations Unies tandis que les grandes puissances détiennent
un pouvoir hégémonique au sein du Conseil de Sécurité. Malgré les
tentatives déployées par les pays en voie de développement en vue d’imsl
poser leur présence à travers cette Assemblée Générale et au sein des
autres institutions en relevant, le Conseil de Sécurité continue d’être
le seul maitre à bord au sein des Nations Unies, le Secrétaire Général
lui même étant relégué à un rôle presque de figuration. A quoi servent,
en définitive, les structures des Nations Unies ?
LB : C’est vrai que les États du Tiers Monde ont l’influence du
nombre au sein de l’Assemblée Gésl nérale. Encore fautlil que leurs
intérêts coïncident, ce qui n’est pas toujours le cas. Personnellement,
je rêve d’une situation ou un règlement intérieur serait adopté qui
établirait un lien organique entre l’Assemblée Générale et le Conseil de
Sécurité. Après tout, les membres du Conseil, permanents ou pas, sont
censés représenter l’ensemble des États membres et agir en leur nom. La
logique voudrait que les membres du Conseil viennent rendre compte
périodiquement à l’Assemblée Gésl nérale. Un peu comme un Gouvernement
national le fait devant le Parlement. Mais là encore, de ces questions
fondamentales on ne discute même pas. Quant au Secrétaire Général, c’est
vrai que perl sonne n’a eu la stature de Dag HAMMARSKJÖLD. Lorsque
KROUTCHEV s en l960, je crois s avait pris la parole devant l’Assemblée
Générale pour exiger la démission du Secrétaire Général, HAMsl MARSJOLD
avait demandé d’exercer un droit de réponse et déclara que l’ONU n’était
pas imsl portante pour les grandes puissances mais pour les petits pays
et que, par conséquent, il ne démissionnerait que si ces petits pays le
lui desl mandaient. Bien évidemment, sa déclaration fut accueillie par
un tonnerre d’applaudissements et KROUTCHEV, bon sportif, fit marche
arrière. Le Secrétaire Général peut – et devrait – jouer un rôle
beaucoup plus actif, plus indépendant qu’il ne l’a fait tout au long de
ces années. Je crois que Kofi ANNAN aurait pu essayer d’arrêsl ter la
marche inexorable vers la guerre en Irak s’il avait exerce ses
prérogatives, passant outre aux limites que Washington prétendait
imposer à son action. La Charte donne au Secrétaire Gél néral le droit
d’attirer l’attention du Conseil de Sécurité sur des situations ou des
évènements qui menaceraient la paix. Kofi ANNAN aurait été dans son
droit s’il avait, solennellement, dit au Conseil que l’invasion de
l’Irak n’était pas justifiée et qu’elle risquait de déstabiliser toute
la région. Malgré toutes ses faiblesses, l’ONU reste, cepensl dant, un
outil extrêmement valable pour la commul nauté internationale. C’est un
lieu de rencontres et de dialogue sans pareil. C’est dans son cadre que
des accords internationaux indispensables à la vie de tous ont été
adoptés et fonctionnent. En fait, nous ne nous rendons même pas compte
de l’existence de ces accords qui rendent notre vie plus facile et …
moins dangereuse. Du fonctionl nement des services internationaux du
bureau de poste de notre quartier et des aiguilleurs qui guil dent nos
avions à travers les cieux dans le monde entier jusqu’aux prévisions
météorologiques, tout cela fonctionne dans le cadre des Nations Unies.
La variole est vaincue, la polio est en train de l’être et je pense que
le paludisme ne tardera pas, lui aussi, à être éradiqué, cela aussi se
fait dans le cadre de l’ONU. Dix millions de réfugiés, quatorze si l’on
ajoute les refugies palestiniens, qui ont fui leur pays pour raisons de
conflit se nourrissent, ont au moins une tente pour se protéger et un
mél decin pour se soigner, grâce aux Nations Unies. Convenez que ce
n’est pas négligeable. Mais je suis avec vous, l’ONU peut faire plus et
mieux.
MCM :Parmi la panoplie d’anomalies recensées dans l’accomplissement
harmonieux des missions de l’ONU, particulièrement par le Conseil de
Sésl curité qui est l’organe essentiel, figure l’incapacité pour cette
institution internationale d’accomplir « la mission de gestion,
d’anticipation, de surl veillance et de prévention des crises » selon la
formule heureuse utilisée par Alexandra NOVOSsl SELOFF dont vous avez
préfacé la thèse. Sur cet aspect particulier du mode de fonctionnement
des Nations Unies, quel commentaire faiteslvous ?
LB : Alexandra NOVOSSELOF a fait un travail intéressant sur la
manière dont le Conseil de sécurité se décharge de sa tâche pour faire
face aux conflits lesquels se multiplient depuis la fin de la Guerre
froide, se déroulant le plus souvent, d’ailleurs, à l’intérieur d’un
seul État. C’est vrai que le système ne manque pas d’insuffisances. La
prévention des conflits, est quelque chose dont on peut parler
facilement. Mais arriver à prévenir un conflit, c’est autrement plus
difficile. La gestion d’un conflit et sa résolution ne sont pas simples
non plus. Mais l’ONU a fait du bon travail dans beaucoup de cas. Comme
nous l’avions dit aupal ravant, beaucoup de leçons qui ont été apprises
à la faveur de toutes les missions accomplies. Une étude publiée par une
Université canadienne souligne que, grâce en grande partie à l’action de
l’ONU, moins de gens sont victimes de guerres de toutes sortes à travers
le monde. Une autre étude, réalisée par la « Rand Corporation »
reconnait que les opérations de paix de l’ONU aboutissent à des
résultats positifs plus souvent que les inl terventions américaines
avec, en plus, un coût tellement moins élevé. Là encore, disons l‘ONU
fait œuvre utile, mais peut beaucoup mieux faire.
MCM : Vous êtes l’auteur d’un rapport qui a fait grand bruit et qui
porte sur l’évaluation des opél rations de paix engagées par l’ONU. Il
s’agit là de l’autre aspect du mode de fonctionnement des Nations Unies.
De nombreuses anomalies caractérisent le mode d’accomplissement des
opérations de paix. Notons, simplement, cette dichotomie entre le
Conseil de Sécurité, un vél ritable organe politique et le Comité d’État
Mal jor sensé être une projection opérationnelle sur le terrain, en
réalité un organe technique sans prérogatives réelles. Mais le tableau
des anomal lies est bien plus large .De manière succincte, quelles
insuffisances aviezsvous relevé et quelsl les améliorations ont été
enregistrées depuis ?
LB : Le rapport qui porte mon nom a été rédigé dans des
circonstances précises. Je crois avoir signalé auparavant que notre
Panel fut constitué pour tirer les leçons des deux catastrophes de
Srebrenica en Bosnie et du Génocide du Rwanda afin d’éviter que de
telles horreurs puissent se répéter. Oui, le Conseil de Sécurité est un
orsl gane politique : il ne peut pas en être autrement, s’agissant d’un
organisme où sont représentés des États souverains. Le Comité d’État
Major est bien mentionné dans la Charte si je ne m’abuse. Mais il n’a
jamais vu le jour, tout simplement. Fransl chement, dans les missions
auxquelles j’ai partisl cipé, je n’ai pas beaucoup ressenti son absence.
Le Secrétariat Général dispose, en fait, surtout depuis le Rapport
Brahimi, d’ailleurs, du personsl nel militaire qualifié qui permet au
Département de maintien de la paix de faire son travail techl nique de
planification et de soutien logistique…. Les problèmes se posent à
d’autres niveaux. Si, par exemple, le Conseil de Sécurité (c’estlàldire
en fait ses membres permanents), accepte de donner un mandat pour une
opération de paix sans enthoul siasme, c’estlàldire sans volonté
politique réelle, le mandat sera trop restrictif et les moyens inadésl
quats. Là, le Secrétaire Général dispose d’un rôle important à exercer.
Notre Rapport lui recommansl de très clairement de « dire au Conseil ce
dont il a besoin de savoir, pas ce que ses membres veulent entendre ». A
savoir que les moyens doivent être en rapport avec les besoins de la
mission. En ces situations, le Secrétaire Général et ses principaux
conseillers ne devraient pas hésiter à dire non au Conseil. Je lai fait
plus d’une fois, pour ma part.
MCM : Évoquant, dans l’un de vos écrits, les perspectives
d’évolution de l’ONU, vous dites, de manière explicite, que cette
évolution sera fortement influencée par les rapports que les grandes
puissances entretiendront entre elles. Pour les projections futures les
plus visibles, vous excluez, par conséquent, que le monde dans sa
diversité soit équitablement représenté dans les différentes instances
de cette organisation et, enl core moins, capable de peser sur leurs
décisions.
LB : Il me semble en effet que les rapports entre les grandes
puissances –actuelles et à venir – auront une influence importante,
voire décisive sur l’évolution des Nations Unies. Je crois que nous en
avons déjà parlé. Le poids spécifique d’un pays compte. L’égalité
théorique entre tous les États, grands et petits ne change rien au fait
que les pays les plus riches, les plus puissants militairement, les plus
peuplés se feront mieux entendre qu’un pays, pauvre, faible et peu
peuplé. C’est dans la nature des choses. L’objectif de la diplomatie
n’est pas d’ignorer cette réalité, mais de faire en sorte que les
intérêts des plus petits soient pris en compte, que tous soient traités
avec respect et dignité et que chacun participe, selon ses moyens, à la
prise des décisions qui affecteront le devenir de l’ensemble. Il
appartient aussi aux pays – surtout ce que l’on appelle je crois les
pays de puissance moyenne comme l’Algérie – d’accroître leur poids
spécifique, c’estlàldire de faire de sorte que leur voix soit plus forte
que leurs moyens matériels. Cela se fait par une activité soutenue et
des alliances qui se nouent. Le nonlalignement était un levier qui avait
permis à un pays comme la Tanzanie de se faire entendre plus fort que
certains pays bien plus riches et bien plus peuplés. C’est
l’organisation de cette solidal rité qui nous manque cruellement aujourd‘hui…
V .L’Algérie dans le monde :
MCM : Vous qui avez été un membre émil nent de cette génération de
diplomates milil tants que la Révolution algérienne a imposé sur la
scène internationale, considérez-vous que la diplomatie militante n’a
plus cours ?
LB : Je serai tenté de dire que la diplomatie misl litante a
toujours sa place. Mais elle ne s’exerce pas aujourd’hui de la même
manière qu’hier. Nos diplomates d’aujourd’hui sont mieux formés que nous
ne l’étions au départ. Ils disposent d’un autre avantage, car ils
arrivent dans une administration qui existe déjà et qui fonctionne, même
si tout n’est pas parfait. Il existe plus de moyens, surtout maintenant
que notre situation financière s’est assainie. Notre génération avait
accédé à des responsabilités auxquelles nous n’étions pas prél parés.
Nos moyens étaient très modestes. Nous avons fait des erreurs, sûrement.
Mais je crois que l’aspect militant dont vous parlez consistait
justement à être conscient de ces faiblesses, à être humble et à essayer
de se surpasser. Jussl tement parce que nous n’étions pas bien outillés.
On parle, quelque fois, de volontarisme, c’est vrai qu’il y en avait
beaucoup…Le militantisme de nos diplomates aujourd’hui consiste pour eux
à se convaincre que la diplomatie n’est pas un travail qui s’effectue au
bureau seulement. C’est une vigilance de tous les instants, partout où
l’on se trouve. Cela consiste aussi à rester toujours conscient de
l’honneur et de la responsabilité de représenter son pays, son peuple et
son Président. En outre, il faut également souligner que le monde a
change. Et l’Algérie elle-même n’est plus ce qu’elle était il y a 30 ou
40 ans. La guerre froide n’est plus. Le socialisme est discrédité. Le
capitalisme le plus cruel est triomphant. La globalisation prend des
formes multiples, le plus souvent défavorables aux plus faibles entre
les pays comme à l’intérieur des pays. L’islamisme dans ses formes les
plus pernicieuses doit être combattu mais il doit être tout d’abord
compris. Ce que les Américains – et le reste du monde avec eux –
appellent « guerre glol bale contre le terrorisme » a le plus souvent
favol risé le terrorisme en prétendant le combattre, etc. Au plan
régional, les problématiques maghrébine, arabe, africaine et
méditerranéenne ne se posent plus dans les mêmes termes que par le
passe. Autant d’éléments qui composent l’environnement dans lequel nos
diplomates – tout comme leurs collègues du monde entier – doivent
fonctionner.
MCM : Justement, avec la fin de la guerre froide, l’épuisement du
nonlalignement et l’omniprésence des USA comme hyperspuissance, peutson
considésl rer que la doctrine diplomatique de l’Algérie héritée d’une
époque, somme toute révolue, est désuète ?
LB : Là encore, je ne sais pas si nous avions une doctrine aussi
claire et aussi élaborée que cela. Il y avait surtout, il me semble, une
conscience prosl fonde de la nécessité de servir au mieux de ses moyens.
Et nous avons bénéficié de l’indulgence des gens, partout à travers le
monde ou presque, car nous faisions notre apprentissage et nous le
faisions, justement, de notre mieux. Je crois que nous avons eu un autre
atout, la solidarité qui nous liait entre nous. Oh, il y a eu bien des
problèmes, des divergences, des jalousies. Peut être quelques frères
n’étaient pas à leur place. J’oserai dire, aussi que l’esprit UGEMA,
prédomisl nant chez beaucoup d’entre nous, a été un atout. L’Amérique
est toute puissante aujourd’hui ? Et alors ? J’ai déjà indiqué au cours
de cet entretien, que l’Amérique a toujours été puissante. Je ne vois
absolument pas de raisons de cesser d’être soil même ou de plier le
genou devant qui que ce soit. Vous l’aviez dit voussmême, l’Amérique ne
connaît que son intérêt national, pourquoi avoir peur ou se sentir gêné
de parler, nous aussi, de l’intérêt de nol tre pays, de notre région, de
nos frères et voisins ? De mon expérience, je tire l’enseignement que
les Américains écrasent ceux qui font des courbettes. Ils respectent
beaucoup plus ceux qui font preuve de dignité, ceux qui sont francs et
sincères, sans jouer les matadors, naturellement. Je dis souvent que
ceux qui se transforment en « carpette » devant les puissants ne
devraient pas se plaindre si ces puissants s’essuient les souliers sur
leurs ventres.
MCM : Vous avez été Ministre des Affaires Étransl gères de l’Algérie
mais, même dans l’exercice de vos charges onusiennes, vous êtes restés
en contact étroit avec la diplomatie de votre pays. En toute
objectivité, vous diriez que les faiblessl ses de l’appareil
diplomatique algérien c’est plus le fait des hommes qui le composent ou
celui des structures et des règles de fonctionnement ?
LB : S’agissant de notre action diplomatique, je ne pense pas être
qualifié pour parler « des faiblesses de l’appareil diplomatique ou des
insuffisances au niveau des hommes ou des structures». A l’évisl dence,
notre diplomatie a beaucoup souffert des faiblesses, des hésitations et
des improvisations de tout ordre que le pays a connu tant en ce qui
concerne la situation politique que dans le domaine économique, après la
mort de BOUMEDIENE, tout au long des années 80. Notre action
diplomatique a souffert encore plus lors des années noires de la
décennie suivante. Il y a des limites à ce que l’action diplomatique
peut faire pour limiter les dégâts que l’on subit ou que l’on s’inflige
à l’intérieur. Regarsl dez les gesticulations pathétiques de la
diplomatie américaine pour tenter d’expliquer, de justifier ou d’excuser
les bourdes de l’administration actuelle. Ceci dit, il n’y a pas de
doute qu’il faut toujours se remettre en cause, analyser son action sans
complaisance et corriger le tir quand il le faut. Ceci est valable pour
l’action diplomatique aussi. Je me souviens de la Conférence des
Ambassadeurs que nous avions tenue au printemps de l’année 1964 à
l’initiative de notre Ministre d’alors, Abdelaziz Bouteflika. C’est au
regretté Mohammed Benyahia et à moismême qu’il avait confié la
responsabilité de la préparer. Tout le monde y a contribué, les
ambassadeurs aussi bien que les cadres en poste à l’intérieur. Je ne me
souviens plus des détails, mais je sais que nous avions tous énormément
bésl néficié des informations que chacun avait ramené, des analyses
faites par les uns et les autres. Nous avions également beaucoup gagné à
écouter les rapports faits devant nous par les responsables des
différents secteurs d’activité à l’intérieur du pays : économie,
éducation, culture et sécurité. Je reconnais volontiers que notre trasl
vail avait un caractère artisanal si je puis dire. Notre expérience
était encore limil tée à l’époque comme l’étaient nos moyens. Je ne veux
pas flatter la génération actuelle: je pense très sincèrement qu’ils
sont mieux formés que nous l’étions, qu’ils ont maintel nant plus
d’expérience et le pays a nettement plus de moyens aujourd’hui qu’il
n’en avait hier. Étionslnous plus optimistes et plus motil vés, plus
volontaristes aussi ? C’est possible. Quoi qu’il en soit, la diplomatie
ne fonctionne pas dans le vide. Elle fait partie de l’activité nal
tionale ; elle est complémentaire de tout le reste de l’agenda national
– l’action du gouvernement comme celle, multiforme, de toute la société.
Toul tes les parties de cette grande machine nationale se soutiennent
mutuellement et se renforcent récil proquement ou, au contraire, se
gênent mutuellel ment. Il est légitime que l’on attende beaucoup de
l’action diplomatique et notamment qu’elle projette une image favorable
du pays et qu’elle facilite la réalisation de ses objectifs politiques
et économisl ques. Mais il est aussi important de se rappeler que la
diplomatie ne peut pas « peindre » cette image en toute liberté et sans
aucun lien avec la réalité objective qui prévaut dans le pays. La
diplosl matie peut améliorer un petit peu l’image réelle ; elle ne peut
pas la masquer et en faire une autre. A ceux qui critiquaient la Ligue
des États Arabes j’avais coutume de dire que cette organisation est une
photo de famille, ou si vous préférez, elle est un miroir qui vous
renvoie votre image collective. Si vous n’êtes pas satisfaits du rél
sultat, ne blâmez ni le photographe ni le miroir.
MCM : Vous avez démissionné de vos charges de Ministre des Affaires
Étrangères sous le rèsl gne du Haut Comité d’État en 1993.Estsil encore
tôt de connaître des motifs de cette démission ?
LB : Cela m’étonnerait beaucoup que cette pél ripétie passionne vos
lecteurs. Disons que juin 1991 n’était pas le meilleur moment pour
devenir Ministre des Affaires Étrangères d’Algérie. Mais dans la culture
de ma génération, il est difficile, voire impossible de dire non quand
on est appel lé pour servir. Et puis j’avais envie de rentrer au pays.
Ce n’est pas un secret je crois que j’avais mis tout le monde en garde
contre la tenue des élections en Décembre de cette annéesla. Il semsl
ble que personne n’avait envisage la possibilité que le FIS pouvait
l’emporter. J’aurai dû peutsêtre démissionner au moment de l’arrêt du
processus électoral. Mais comment le faire au moment où Boudiaf revenait
au pays ? L’autre opportunité pour démissionner c’est quand Boudiaf a
été assl sassiné. Mais comment le faire au moment où Belaid Abdesselam
devenait Premier Ministre ? Alors, pourquoi en Février 1993 ? Disons que
je ne croyais plus que je faisais œuvre utile là où je me trouvais. Et
dans ces conditions, il vaut mieux se retirer dans la dignité. Et dans
la discrétion aussi. Je ne savais pas que j’allais avoir l’opportunité
de commencer presqu’immédiatement une nouvelle carrière : dans le cadre
des Nations Unies cettel fois. C’est à l’amitié du Dr Boutros Ghali que
je le dois. Je lui en serai toujours reconnaissant.
MCM : Mais convenez que l’exercice d’une mission diplomatique c’est
aussi de la convicl tion qui résulte d’une adhésion. Peutlon dire que
les diplomates algériens actuels sont mus par la même passion que celle
qui animait les diplomates militants que nous évoquions ?
LB : Je crois que j’ai déjà énoncé pas mal de chosl ses pour
répondre au souci que vous évoquez ici. A l’ONU, je disais souvent à mes
jeunes collègues que travailler dans le cadre du maintien de la paix
n’était ni une fonction ni un emploi, mais une misl sion. Je crois que
la diplomatie, même dans un État indépendant, doit être aussi perçue
comme une mission. Pour nous, « diplomatesl militants » servir pendant
la guerre de libération n’était que cela, une mission au sens absolu.
Mais après l’inl dépendance, même pour nous, l’action extérieure était
devenue aussi une carrière : nous avions des préoccupations
d’avancement, de retraite. Il fallait penser à sa famille, à ses
enfants, à son logement. Aucune raison pour que les diplomates
d’aujourd’hui n’aient pas eux aussi, comme nous et plus que nous, de
tels soucis. Je me souviens que lorsque le Gouvernement s’employait à
mettre au point les profils de carrière dans l’administration, le
Présisl dent BOUMEDIENE insistait sur la nécessité que chaque cadre soit
complètement rassuré au sujet de sa carrière et de la situation de sa
famille pour qu’il puisse se consacrer, pleinement, à son travail.
MCM : Cela a été une question récurrente tout au long de notre
entretien .La mondialisation en cours se poursuit avec une logique et un
rythme implacables .Dans ce grand bouleversement du monde, beaucoup de
pays vont laisser soit leur âme, soit leur existence. L’Algérie
peutselle présl tendre à une place dans cet univers chamboulé ?
LB : La mondialisation n’est ni un choix ni une catastrophe, tout
au moins pas nécessairement ! C’est une réalité. Le monde a changé. Rien
ne sert de se lamenter sur le temps passé comme le font les poètes dans
les chants andalous. N’estlce pas notre prophète qui nous recommande d’élel
ver nos enfants d’une manière différente de celle que nous avons connu,
parce qu’ils auront à vivre dans une époque qui n’est plus notre époque
? Ceci dit, la mondialisation, bien évidemment, a des effets pervers.
Profondément pervers. Les riches deviennent de plus en plus riches et,
dans bien des cas, les plus pauvres deviennent encore plus pauvres.
Jugezsen : 1% de la population mondiale possède 50% des avoi
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