Mardi 17 juillet 2007
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Chronique du jour : A FONDS PERDUS
La privatisation de la guerre
Par Ammar Belhimer
ambelhimer@hotmail.com


Max Weber doit se retourner dans sa tombe. Sa célèbre formule du monopole étatique de la violence physique n’aura jamais été aussi malmenée que de nos jours. Les nouveaux «seigneurs de la guerre» poussent partout, dans les nombreux Etats d’Afrique noire déchirés par la guerre civile, dans le monde arabe, en Asie. Les Etats dits civilisés n’échappent également pas à la règle depuis la fin de la guerre froide qui a permis au néo-libéralisme de réduire l’intervention de l’Etat à la portion la plus congrue depuis son existence – sous couvert de professionnalisation des armées.
Une manière bien commode d’échapper à la Convention internationale contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction de mercenaires, adoptée le 4 décembre 1989 et ratifiée par la plupart des pays pourvoyeurs et employeurs de mercenaires des temps modernes. Ici, l’Occident est pris au piège de ses propres valeurs. D’abord celles des droits de l’homme. Le curriculum vitae des nouveaux mercenaires ne semble pas attester d’une prédisposition à leur respect : la plupart des Sud-africains, au demeurant très demandés pour leur horrible expérience récente, sont d’anciens membres des forces de sécurité du régime de l’apartheid, amnistiés par la Commission de réconciliation. La société américaine Blackwater emploie également des militaires chiliens qui étaient membres des commandos formés sous la dictature d’Augusto Pinochet. Ils ont enfin recours à des méthodes d’intervention qui sont loin d’être celles de la Croix- Rouge : les employés de la société britannique Aegis ont été filmés en train de faire feu sur des civils irakiens sur un fond de musique d’Elvis Presley. Cela n’empêcha pas le renouvellement en avril 2006 du contrat de 293 millions de dollars, en vertu duquel la société assure la coordination de l’ensemble des firmes présentes en Irak. Autre valeur du néo-libéralisme mise à mal, celle de la lutte antiterroriste. Une société dont le siège se trouvait en Alabama avait formé, avant le 11 septembre, des combattants appartenant à un groupe terroriste islamiste, alors qu'elle pensait entraîner des militaires pakistanais. Au-delà des mythes, une nouvelle réalité prend place dans l’usage de la violence dans les nouveaux conflits. Un conflit dans lequel les Arabes sont, encore une fois, doublement les dindons de la farce, comme victimes et comme pourvoyeurs de fonds. Bien des domaines anciennement couverts par le monopole coercitif de la défense et de la sécurité (qui vont au-delà du convoi des fonds, la sécurité de biens, des espaces et édifices publics, des centres de détention) sont aujourd’hui affaire marchande privée. Des sociétés à caractère commercial, anglo-saxonnes dans la plupart des cas, souvent dirigées par d’anciens cadres des unités d’élite des armées régulières, fournissent désormais des services relevant naguère du strict ressort de l’armée, touchant au coeur des fonctions militaires : logistique, entraînement et formation, maintenance des armes sur le lieu de bataille… Le département de la défense des Etats- Unis a conclu entre 1994 et 2002 environ 3.000 contrats avec elles, pour un montant total de 300 milliards de dollars. La nouvelle industrie de la violence compte des centaines d’entreprises, employant des milliers de mercenaires, pour des milliards de dollars de revenus. Le nouveau mercenariat entrepreneurial est dûment enregistré au registre du commerce et aux impôts, il agit en liaison intime avec son gouvernement d’origine, travaille pour des Etats, des organisations internationales, des organisations non-gouvernementales (ONG) ou des entreprises. Les sociétés militaires privées constituent ainsi «une force d’appoint en politique étrangère» qui permet d’intervenir en sous-main. En cas de dérapage, il sera plus facile pour l’Etat de nier les faits. Il se dessine ici, à petits traits, le rôle que pourraient jouer ces auxiliaires non institutionnels dans la conduite d’actions clandestines. Le nouveau mercenariat est coté en Bourse et rattaché à des groupes industriels de l’armement, de la construction, de l’électronique et des communications. Enfin, il se prévaut d’une image publique et d’une bonne réputation, affirmant ne travailler que pour des entités régulières et des gouvernements légitimes. Certaines sociétés se sont même dotées de «codes de bonne conduite». Elles ont néanmoins une particularité : leur proximité avec les centres stratégiques de décision et les nouveaux maîtres de l’empire : les dix plus grandes sociétés militaires privées américaines auraient dépensé près de 32 millions de dollars afin de faire valoir leurs intérêts auprès du gouvernement et du Congrès, et 12 millions de dollars en donations pour la campagne électorale, dont presque la totalité au Parti républicain. En Irak, principal terrain d’intervention, elles emploient entre 20 000 et 35 000 personnes, ce qui fait d'elles le «deuxième contingent» de la Coalition après les troupes américaines. Elles représentent un tiers du budget opérationnel du Pentagone en Irak, et sont une partie importante du dispositif d’occupation du pays. La société militaire privée la plus en vogue en Irak est incontestablement la firme américaine Blackwater – étymologiquement l’eau noire qui signifie en langage imagé les eaux d’égouts transportant les matières fécales des toilettes non recyclables. Créée en 1997 par Erik Prince, héritier d’une riche famille de chrétiens ultraconservateurs du Michigan. Blackwater obtient, sans appel d’offres, son premier contrat, en avril 2002, d’une valeur de cinq millions de dollars pour la protection du siège de l’agence du Pentagone à Kaboul. Un an plus tard, la société décroche ; toujours sans mise en concurrence, le contrat de protection du proconsul américain en Irak, Paul Bremer. L’entreprise ouvre des bureaux à Baghdad, mais aussi à Amman et à Koweit City. 450 experts, répartis dans deux succursales de la firme à Baghdad et à Kuweit City, sont affectés au recrutement, à la centralisation des candidatures, les contrats de mission et les lieux d’affectation, ainsi qu’au ravitaillement. Les Etats arabes qui ont été les premiers à se payer les services des sociétés militaires privées américaines sont aujourd’hui leur champ préféré d’intervention. Vinnel Corp, dont le siège est à Fairfax, en Virginie, et BDM International, toutes deux filiales de la multinationale Carlyle, apparaissent comme les bras armés privilégiés de la politique américaine en Arabie et dans le Golfe. Vinnel Corp, dont la mission saoudienne a fait l’objet d’un attentat à Khobbar en 1995, a la haute main sur la formation de la garde nationale saoudienne, tandis que BDM gère la formation du personnel de l’armée de l’air, de la marine et des forces terrestres saoudiennes. C’est en 1975 que Vinnell (qui réalisait déjà quelques activités de soutien logistique auprès de l’armée américaine, ainsi qu’une part de l’entraînement des forces armées et de police sud-vietnamiennes pendant la guerre du Vietnam) remporta un contrat d’une valeur de 77 millions de dollars afin d’entraîner la garde nationale saoudienne et de la former à l’utilisation de nouveaux systèmes d’armes. Bien que contesté par des sénateurs démocrates qui exigèrent l’audition des directeurs de la société et des représentants du gouvernement, le contrat fut malgré tout autorisé. C’était la première fois qu’il était permis à des civils américains de vendre un service de nature militaire à un gouvernement étranger. Les Saoudiens ne sont pas les seuls à recourir aux services des nouveaux mercenaires. «Watchguard», compagnie britannique privée de mercenariat, dont le siège est à Guernessey, îles britanniques, inscrit à son palmarès la protection de Cheikh Zayed Ben Sultan Al-Nahyane, Cheikh d’Abou Dhabi et président de la Fédération des émirats du Golfe, ainsi que l’encadrement des troupes omanaises dans la répression de la guerilla marxiste du Dhoffar, dans les années 1965-1970. Pourquoi s’étonner alors que l’opinion arabe applaudisse sans états d’âme les déboires de Blackwater à Falloujah (Irak) où quatre de ses "prestataires de services" avaient été capturés le 31 mars 2004, en tenue civile, sans grades ni uniformes ? Le démembrement de leur dépouille à coups d’armes contondants après leur décès dans les combats, puis leur exposition sur le pont de l’Euphrate, avaient été salués comme un acte héroïque… Qui dira le contraire ?
A. B.
(*) Quotidien Libération, 8 mai 2007.

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